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Qui doit bénéficier des 120 milliards de dirhams?

Débat décembre 2020

Qui doit bénéficier des 120 milliards de dirhams?

C’est une manne importante que l’Etat a consacrée pour la relance économique, mais comme les moyens sont limités, il faut l’utiliser à bon escient. Faut-il consacrer ce budget aux subventions de l’existant ou investir dans de nouveaux relais de croissance tels que la recherche et l’innovation? Mohamed Harakat et Mehdi Tazi livrent leurs analyses et classent les priorités.

Alors que nous menons ce débat, la pandémie se répand de plus en plus chez nous, et pourtant notre pays a des moyens limités pour subvenir à la crise. Que pensez-vous de ce constat ?
Mehdi Tazi (MT): Au moment où la crise a démarré, le Roi a ordonné la création du Fonds Covid-19 dans lequel l’Etat a mis 10 milliards et le privé a abondé dans le même sens pour arriver à 33 milliards de dirhams. Ce montant a servi à financer la crise entre mars et juin. Sauf qu’à partir de ce mois, les ressources de ce fond avaient été consommées et dans le même temps, l’endettement du Maroc va passer de 65% du PIB à près de 77%, selon les estimations. Ce seuil est considéré par les institutions internationales comme un niveau d’endettement raisonnable pour les pays émergents. Toutefois, nous avons désormais moins de marge de manoeuvre pour financer davantage une baisse d’activité économique. J’ajouterais qu’il y a un aspect social et économique à cette crise. Jusqu’à présent, je pense que le Maroc a bien géré ces deux aspects. Si la crise perdure, la situation deviendra certes plus compliquée. On n’a pas les moyens pour subventionner 5 à 6 millions de familles par le biais de l’Etat, dans le cas échéant, mais, malgré tout, j’estime qu’on reste un bon élève.
Mohamed Harakat (MH): Je partage le même constat et les chiffres évoqués sont fiables. Ceci dit, j’ai quelques remarques sur la pandémie. C’est une crise inédite, imprévue, dramatique et se distingue par l’incertitude à l’échelle mondiale. Et cet aspect dramatique nous interpelle. Je m’explique, c’est une opportunité pour se poser certaines questions. Comment notre pays doit-il être résilient face à cette crise? Les grandes questions doivent se poser également en termes de vision participative, et la mise en place d’une nouvelle organisation. Pour dire même qu’il faut revoir notre logiciel intellectuel. Cette crise diffère de ses précédentes et les économistes ne l’ont pas prévue. L’histoire ne se répète pas. Ainsi, cette notion de résilience est importante pour surmonter les répercussions économiques, sociales, morales et psychiques aussi bien pour le citoyen que pour l’entreprise et même l’Etat. C’est pour cela qu’il faut qu’on soit «vaccinés» pour y faire face et saisir sa géopolitique. Je pense que nous avons également besoin d’une approche pluridisciplinaire, car la crise ne peut être réduite à une dimension économique. Cette crise a été fortement marquée par le retour de l’Etat qui a remis en cause les valeurs du marché. Il a ciblé le soutien des revenus, l’octroi des crédits, l’exonération d’impôts et de cotisations sociales. Des mesures protectrices qui ont renforcé la position de l’Etat à tel point que la Covid-19 a permis de bousculer
la domination des finances sur l’économie, la domination de l’économie sur la politique et surtout la santé sur le champ politique.

120 milliards de dirhams seront dédiés à la relance économique. Est-ce suffisant pour redresser un tissu économique en souffrance ?
MT: La CGEM avait estimé au mois de mai une baisse du PIB de 7%. Sur cette base, pour combler, ce que les économistes appellent le «output gap» et retrouver un niveau équivalent à celui de la pré-crise, il faut injecter environ 100 milliards de dirhams. Or, le Roi a annoncé 120 milliards dont 45 milliards émanent des fonds propres et 75 milliards sous forme de garantie donnée dans le cadre des crédits de relance. D’ailleurs, près de 17.000 entreprises ont bénéficié de Damane Oxygène et 23.000 de Damane Relance pour atteindre aujourd’hui un total d’une quarantaine de milliards de dirhams. Maintenant, est-ce que c’est suffisant, je dirais tout dépend de la durée de la crise. Car j’estime que nous avons épuisé les ressources, que ça soit par la dette ou par les fonds propres. Ceci dit, nous avons remarqué que l’économie a commencé à repartir dès le mois d’août. Un constat corroboré par les baromètres réguliers élaborés par la CGEM sur l’activité économique et l’impact de la crise sur les différents secteurs. Donc, actuellement nous avons une partie de l’économie qui a repris et une partie, pour des raisons administratives, est encore en arrêt et c’est ce qu’il faut financer. Est-ce que ça sera suffisant, je crois que personne n’est capable de le dire. Et au fur et à mesure, on a une lecture de plus en plus précise de l’impact de cette crise et des moyens de financement pour la relance.
MH: Je pense que ce montant n’est pas suffisant. D’ailleurs, il y a trois orientations de la loi de Finances de 2021. D’abord, l’accélération de la mise en œuvre du plan de relance de l’économie nationale, la deuxième consiste en le lancement de la première phase de généralisation de la couverture sociale. La prise de conscience du gouvernement et de l’Etat de l’importance de la gouvernance de l’Etat a été prépondérante en cette période. C’est-à-dire, il est question de renforcer, de donner l’exemple. Aussi, ce taux de croissance de -4,8% et le déficit budgétaire de 6,5% reflètent la situation financière du pays et les moyens qui restent très limités. Il faut, ainsi, que cette manne soit utilisée à bon escient. D’un autre côté, je reproche le manque d’études de faisabilité qui révèlent les perceptions des entreprises et des citoyens face à cette pandémie pour savoir qui devrait en bénéficier en priorité. En fait, la véritable question qui devrait se poser n’est pas relative aux 120 milliards de dirhams, mais plutôt à leur répartition, à la transparence, à la bonne gestion de ce budget. Je pense également que la publication de rapports périodiques sur l’exécution devrait être impérative.


La répartition est justement le sujet à débattre. A votre avis, si un arbitrage s’impose, qui devrait en bénéficier en priorité ? Faut-il préserver les acquis ou rompre avec le modèle classique des subventions pour favoriser un modèle basé sur l’innovation ?
MH: Je voudrais tout d’abord revenir sur les efforts de l’Etat qui ont été significatifs, notamment le budget dédié à la relance économique. En effet, durant cette période, nous avons assisté à un Etat providence. Par ailleurs, malgré les atouts de notre économie, notre tissu productif reste faible et fragile. Je m’explique: le taux d’employabilité par exemple est limité par rapport à l’emploi genre ou encore l’informel qui se taille la part du lion dans le tissu productif. La désindustrialisation, l’économie de la rente et la faiblesse des ressources fiscales fragilisent davantage l’économie nationale. Il y a insuffisance des moyens financiers et ce n’est pas la crise qui est responsable de ces lacunes, c’est notre système de fonctionnement. Tout cela pour dire qu’il faut élaborer une nouvelle économie politique et un nouveau modèle de développement qui se distinguent des pratiques antérieures. Actuellement, toutes les bases ont été chamboulées. Il est important d’avoir une nouvelle approche du marché basée sur l’équilibre entre l’offre et la demande. Pour ce faire, il faut adopter ce qu’on appelle «les biens économiques universels» qui ne sont plus les mêmes qu’auparavant. Actuellement le principal bien économique planétaire collectif est la santé, jadis considérée comme un service. Aujourd’hui, elle est devenue la base de tous les fondamentaux, c’est le statu quo si la santé n’avance pas. L’autre élément déterminant est à mon sens l’éducation et la recherche scientifique. Avec les nouvelles technologies on arrive à communiquer. Il y a donc un changement institutionnel qui émerge. La gouvernance stratégique devient également un élément capital. Aujourd’hui, face à une décroissance, il faut opter pour la théorie de Marcel Mauss, c’est-à-dire l’argent doit être accordé gratuitement.
MT: Cette crise a chamboulé les paradigmes de l’économie mondiale et pour ma part, je pense qu’il y a plusieurs critères à prendre en compte. Le premier concerne les secteurs stratégiques qui ne peuvent pas disparaître et dont on aura besoin dans l’avenir, et qu’il est impératif de subventionner. A titre d’exemple, la compagnie aérienne nationale fait partie de la souveraineté du pays, il est impératif de la subventionner pour la garder. L’autre critère est relatif aux petites et moyennes entreprises qui représentent près de 95% du tissu économique, qui sont moins résilientes que les grandes entreprises. De plus, elles sont plus présentes dans les régions qu’elles ne le sont dans les grandes villes, et comme on en a besoin, il faut apporter les aides essentielles à cette taille d’entreprise. Enfin, les grands secteurs, dits également stratégiques et qui font partie des métiers dans lesquels le pays veut se positionner ou dans lesquels le Maroc dispose d’un avantage compétitif qu’il veut développer. Pareil, si l’on juge que l’industrie nationale est importante parce qu’elle crée de l’emploi et de la valeur ajoutée locale et ramène également des devises, ce qui incite à supporter ce segment. In fine, les angles de lecture peuvent être divers et pour n’en citer que quelques-uns, la priorité devrait être accordée aux secteurs stratégiques, aux grands employeurs et à la dimension régionale. Aussi, un métier qui a vocation à disparaître n’a pas besoin d’être subventionné.

Quelle est la part de la R&D dans l’évolution de notre économie? La capacité d’innovation se résume-t-elle à l’effort de financement de l’innovation ?
MT: Côté innovation, au niveau africain le Maroc est très mal classé. La part du PIB consacrée à l’innovation est inférieure à 1%, soit 0,8% contre une moyenne des pays de l’OCDE qui est de 2,3%. C’est dire qu’on investit 3 fois moins, à proportion égale, que d’autres pays. Aussi, 70% de l’investissement R&D est fait par l’Etat ou les entreprises publiques. Or, pour un pays comme la Chine, c’est le schéma inverse qui est d’usage. En effet, c’est le secteur privé qui finance la R&D à hauteur de 69%. Tout cela nous incite à se poser des questions sur la place qu’occupe l’innovation dans notre pays. Mais je ne crois pas que la question soit simplement liée au budget dédié à la relance, mais plus en relation avec notre nouveau modèle de développement. Il est certain qu’un effort doit être fourni pour hisser davantage la recherche et l’innovation qui peut être un moteur de la croissance durable. D’ailleurs, le statut de l’enseignant-chercheur doit être revu pour permettre à ces derniers de monétiser le fruit de leur recherche auprès des entreprises privées. Côté financement, nous avons proposé au niveau de la CGEM des crédits pour la recherche et disposer d’incitations fiscales. Il y a plusieurs mécanismes de financement qui n’émanent pas nécessairement du budget public.
MH: Au Maroc, les investissements restent dérisoires et les chiffres présentés par M. Tazi le confirment. A mon sens, la recherche scientifique n’est pas assez développée et on ne lui accorde pas l’importance comme il se doit. Notre système n’incite pas à mener des recherches, et là j’évoque le salaire qui est imposable, à l’encontre de ce qui se pratique ailleurs, où la recherche scientifique n’est assujettie à une aucune imposition. Dans l’économie du savoir, il y a deux parties, l’économie tacite et l’économie expresse. Ce qui est grave, c’est que cette contribution de 0,8% comprend également les salaires de fonctionnement. Je ne critique pas seulement l’Etat, mais également l’entreprise, les ONG qui accordent des bourses et encouragent la recherche scientifique et j’en passe. La recherche est une culture qu’il faut nourrir et tous les acteurs doivent adhérer, et je parle en connaissance de cause. En tant que praticien, je constate un déficit énorme et ce à tous les niveaux. Par ailleurs, l’innovation et la recherche sont liées. Actuellement, il y a des résistances lorsqu’il s’agit d’innover. L’innovation est une équation complexe et les expériences d’autres pays l’ont montré. Il faut commencer d’abord par l’éducation, la formation pour que la recherche et l’innovation pèsent de tout leur poids dans l’économie d’un pays.
Serait-il, dans ce cas, judicieux d’investir dans ce créneau pour assurer un développement long-termiste puisque l’innovation est le moteur de la croissance?
MT: Je pense qu’il faut d’abord corriger une idée préconçue. Les gens font l’amalgame entre l’innovation et l’invention. C’est par la recherche scientifique qu’on peut réaliser des avancées technologiques. Or, l’innovation n’est pas nécessairement l’invention d’une technologie ou d’un procédé scientifique nécessitant des moyens ou une capacité de recherche rare et difficilement atteignable. L’innovation, c’est faire les choses différemment, en ligne avec les besoins de son client. Elle peut être technologique, marketing, commerciale, etc. Je voudrais citer l’exemple de la Fondation MAScir qui applique très bien cela. C’est de la recherche appliquée à l’entreprise et c’est le modèle qu’il faut répandre, car il fonctionne bien.
MH: Je réitère mes propos, l’innovation et la recherche scientifique deviennent un bien économique humanitaire planétaire. On aura toujours besoin de savoir, mais l’approche de la recherche a changé. Avec cette crise la réflexion est devenue pluridisciplinaire. Par exemple, des médecins travaillent en collaboration avec des économistes pour effectuer des recherches. Il existe deux sortes d’innovation et de recherche. Il y a les travailleurs du savoir et les créateurs du savoir qui ne sont pas forcément des diplômés. Nous ne disposons pas de système éducatif pour récupérer les jeunes brillants qui quittent l’école. Tandis que dans d’autres pays, on donne la chance à ces jeunes qui ont du mal à s’adapter au système scolaire.

Malheureusement, on est loin de cette stratégie. On n’arrive même pas à maîtriser les réguliers, qu’en est-il des irréguliers?
Par rapport à ce nouveau modèle de développement qui est en cours d’achèvement, quel serait le meilleur scénario que ce dernier peut adopter pour une sortie de crise?
MT: La CGEM a fourni un travail considérable pour émettre des recommandations sur le plan économique. On s’est exprimé sur la nécessité de refonte des secteurs productifs. Ainsi, la proposition repose sur la relance par l’investissement à la fois nationale et domestique. J’ouvre une parenthèse par rapport à cela: le plus gros de l’investissement est fait par l’Etat et les entreprises publiques, c’est beaucoup. Le Maroc a un niveau de financement qui est anormalement élevé par rapport aux autres pays, ce qui a permis la relance, la croissance par le boost de la demande et la limite de tout cela, c’est qu’on s’est retrouvé avec des entreprises publiques qui sont très endettées. Et les chiffres y afférents sont assez frappants. La dette extérieure du Maroc est équivalente à la dette extérieure des dettes des entreprises publiques. Conséquence de ces investissements publics, une efficience très faible de l’investissement. Il y a un indice employé par les économistes, Icore, qui mesure l’efficacité d’un investissement. C-à-d combien faut-il investir pour avoir un point de croissance du PIB. A ce sujet, les recommandations que la CGEM a présentées abondent dans le sens d’élargir les investissements au secteur privé. L’autre point consiste à intégrer l’informel dans ce nouveau modèle parce qu’on ne peut pas vivre indéfiniment avec une économie à deux vitesses. Nous pensons également qu’il y a une réforme structurelle de l’Etat qui est à revoir par un choc de simplification des procédures et des autorisations. Il y a encore un effort à faire dans la relation entre l’Etat/citoyen, l’Etat/entreprises. Une re-focalisation du rôle de l’Etat vers des fonctions de régulation marché et de planification régionale est également nécessaire. Il faut aussi un programme national d’efficience de la dépense publique.
MH: Je rejoins les idées émises par M. Tazi. La CGEM a développé beaucoup d’idées sur la pratique économique, la gouvernance, mais j’ai une remarque concernant la réflexion portant sur les rapports entre l’Etat et l’entreprise. Nous avons besoin d’un Etat inventif. Je vais citer un exemple qui est celui de la privatisation et dans le projet de loi de Finances, on a une enveloppe de 2 milliards de dirhams. Ce montant est ce qu’on appelle en économie la vente des bijoux de famille, cela veut dire qu’on est revenu à l’orthodoxie libérale, et ce avant la Covid-19. La privatisation était le langage du marché. Mais après cette crise sanitaire, la donne a changé. Et c’est niet pour cette pratique. L’Etat doit être renforcé davantage. Je sais que les moyens sont limités, mais le moment n’est pas opportun. Même dans les pays les plus puissants, on assiste à une tendance de renforcement de l’Etat. Pour les priorités à prendre en compte dans le nouveau modèle de développement, je pense qu’il faut opter pour une vision stratégique participative. La solidarité doit être basée sur la confiance. La confiance entre l’Etat, les institutions et les acteurs. On ne peut parler d’un nouveau modèle de développement sans la confiance. Normalement, l’économie doit être au service du bien-être de la population. Le Maroc compte des classes sociales très fragiles et beaucoup de jeunes en font partie. Il faut renforcer cette jeunesse qui est l’avenir du pays. Le bien-être de la population est tributaire des décisions stratégiques, d’où l’importance de renforcer le parlement parce qu’il y a un fossé abyssal entre cette institution et les citoyens. Cette période incite également à renforcer le débat public et la concertation. Un autre élément est à prendre en compte, l’organisation. L’organisation ne réside pas dans le fait de céder une partie du capital au secteur privé, mais de renforcer l’existant. Donner le pouvoir aux personnes compétentes est également un critère fondamental. Les compétences nationales ne sont pas impliquées dans le process de décision ou dans les projets de développement. A mon avis, l’évaluation des risques devrait également être insérée. En dépit des rapports effectués par les institutions internationales comme la Banque mondiale, on n’arrive pas à maîtriser les risques. Est-ce que c’est le populisme ou bien la marginalisation qui représentent un risque? La reddition des comptes n’est pas en reste. Nous avons une faiblesse sur ce point. Plusieurs projets ont été réalisés dans différents secteurs, mais en l’absence d’études, on ne dispose pas de chiffres pour mesurer l’impact de ces projets sur la population. L’évaluation de l’impact est un véritable problème. Il ne suffit pas d’avoir une multitude de projets, l’important est de mesurer ce que cela a changé dans le vécu de la population, d’où l’importance de mener des études de faisabilité au préalable. Et je rejoins ici la proposition soulevée par M. Tazi concernant l’informel.
MT: Je partage l’idée développée sur le renouvellement des élites et sur les compétences. En revanche, je ne partage pas le point de vue de M. Harakat sur la préservation du capital de l’Etat. Je pense qu’un Etat fort n’est pas forcément un Etat qui possède ses participations et ses entreprises. Je concède qu’en ces temps de crise, les Etats doivent être forts et d’ailleurs, à travers le monde, ils ont montré qu’ils étaient interventionnistes. Nous pensons que la force de l’Etat émane de sa force de régulation. Avoir une instance de régulation dans différends secteurs comme la santé, l’éducation et la liste est loin d’être exhaustive, comme c’est le cas pour les télécoms et les finances. Je crois que c’est un concept qu’il faut généraliser.

A votre avis, quels leviers faut-il actionner pour substituer les 40 milliards de dirhams d’importations par la production nationale ?
MT : Il y a cette initiative de la création de banque de projets, que je salue à l’occasion. Et le plus important ce sont les mécanismes d’accompagnement qui ont été mis en place, notamment financiers, à travers des subventions, par la dette, ou encore par l’identification du foncier et l’aide à la formation. Un vrai dispositif a été instauré pour faciliter relativement le travail aux investisseurs. Et cela est un levier qui n’est pas des moindres. D’autres leviers comme des mécanismes de protection douanière sont été mis en place. Mais le plus important c’est qu’il faut rester compétitif, il ne faut pas renchérir le coût. On est favorable à une préférence nationale à qualité et prix équivalent. Si on arrive déjà à atteindre cet objectif, on aura relevé un défi. De surcroît, la situation actuelle est un atout. La demande extérieure baisse et il faut trouver des marchés de remplacement. L’implantation d’industries internationales est également une piste qui peut favoriser le tissu productif. Du moment où l’entreprise opère au Maroc, elle devient marocaine, même si les capitaux sont étrangers
MH : Je fais suite à ce qui a été dit et j’ajouterais que le Maroc n’est pas un pays émergent. Nous ne disposons pas d’une puissance industrielle ou technologique. D’ailleurs, l’étude qui a été faite par le HCP a démontré que le Maroc n’a pas adopté une production stratégique pour changer la structure sans le commerce extérieur. De plus, selon les données de l’OMC, le Maroc occupait en 2015 le rang de 67ème exportateur de marchandise dans le monde. En 2016, il n’a occupé que 0,14% du total des exportations mondiales. Cela veut dire que nous sommes un pays qui a une présence commerciale à l’échelle internationale. Même les structures actuelles d’importations et d’exportations demeurent classiques, en dépit des exportations de l’aéronautique et l’automobile. Malgré les efforts, on n’est toujours pas arrivé «à monter la percée» comme disent les experts de l’économie industrielle. L’impact n’est pas très visible sur le système productif surtout que l’objectif est d’avoir un produit national autonome. Au niveau de la structure commerciale, le déficit est devenu structurel, et c’est bien dommage. La domination des exportations marocaines demeure agricole ou des produits semi-industrialisés. Il est question de développer la recherche & développement. Le Maroc dispose des fondements pour qu’il devienne un pays industrialisé. Mais ce qu’il faut savoir c’est que l’industrie est liée à un projet de société. Je donne l’exemple du Japon qui déjà en 1862 était alphabétisé. On ne peut développer une industrie avec une population illettrée.
Pour stimuler cette préférence nationale, il y a eu augmentation de droits de douane, pensez-vous que cette décision peut créer un déséquilibre du marché?
MT: La révision des droits de douane doit se faire en concertation avec les fédérations concernées. Une évaluation est nécessaire pour mesurer, au fur et à mesure, les retombées sur le tissu économique et sur la stabilité des transactions. Il s’agit d’une question cruciale au vu du fort enjeu pour les entreprises, mais également complexe au regard, notamment des business models au sein même des secteurs. De façon globale, l’augmentation de droits de douane renchérit le marché et le produit marocain perd de sa compétitivité au détriment du consommateur final.
MH: Il y a un élément important qu’il faut prendre en considération. Il s’agit de la diplomatie économique. Il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu. L’entreprise est un acteur principal de la diplomatie économique. Les petites et moyennes entreprises ne sont pas intégrées dans le process de production.

L’incubation des start-up est un élément fondamental pour propulser la digitalisation et l’innovation, et malgré les dispositifs d’accompagnement qui se multiplient, le Maroc peine à décoller et occupe la 15ème position sur 19 pays à l’échelle continentale. Selon vous, comment stimuler cet écosystème?
MT: La conséquence de la faible place qu’occupe l’innovation est un élément révélateur. Le financement des start-up l’année dernière et le montant accordé par les fonds d’investissement étaient de 7 millions de dollars, alors qu’au Nigeria par exemple, ils étaient de 747 millions de dollars ou encore de 564 millions de dollars au Kenya et 211 millions de dollars en Egypte. Tout cela pour dire que l’investissement dans l’innovation, qui est une des composantes de start-up, reste dérisoire et qu’elle n’est pas présente dans notre culture. De mon point de vue, il s’agit de l’un des éléments sur lequel devrait se pencher le nouveau modèle de développement. D’ailleurs, un des enseignements de cette crise, c’est quand on est acculé, on sait faire des choses. Pour rappel, la production de masques et des respiratoires. Au-delà de la production de masques, un industriel de la place a rivalisé d’ingéniosité pour lancer une machine qui fabrique des masques. Donc, on a su s’adapter. L’objectif maintenant est d’en tirer des leçons et œuvrer pour que notre économie soit plus innovante à travers la création d’une industrie nationale qui ne soit pas simplement basée sur la sous-traitance. Ce qui manque au Maroc est un start-up Act qui viendrait regrouper l’ensemble des mesures nécessaires à l’émergence d’un véritable écosystème. Parmi les mesures proposées dans cet Act, la définition de la start-up, l’incitation fiscale à l’embauche des jeunes ou encore le crédit impôt recherche pour les start-ups innovantes.
MH: En fait, tout a été dit. Mais, j’ajoute l’adaptabilité de la société marocaine à la digitalisation à laquelle nous avons assisté durant cette crise. Pour les start-up, je remarque qu’il y a les facteurs non technologiques et non économiques qui sont importants à prendre en considération. Il faut créer un environnement favorable au développement des capacités des jeunes tel que l’accès au crédit, et les démarches administratives. Là encore j’évoque la qualité de la formation. Le taux d’analphabétisme ne favorise pas non plus l’émergence de cet écosystème. Je cite encore l’exemple du Japon qui a d’abord investi dans l’éducation avant de propulser les start-up. [/restrict]