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le Maroc est-il en train de se fermer ?

Débat juillet 2021

le Maroc est-il en train de se fermer ?

Crises diplomatiques, retour du discours sur le protectionnisme économique et de la préférence nationale, l’insistance du Nouveau Modèle de Développement sur le concept de souveraineté ainsi que la tradition marocaine d’alterner des phases d’ouvertures et de fermetures… autant d’éléments qui sont en lien avec le choix de l’ouverture du Maroc mis en avant à la fin des 90’s. Ce choix est-il encore d’actualité ? Pour décortiquer la question, Hassan Aourid et Abdellatif Maazouz se prêtent au jeu du débat.

Est-ce que le Maroc est en train de se fermer ?
Hassan Aourid (H. A.) : En général, je m’interdis tout jugement de valeur et dans ce sens je ne peux aborder la question sous l’angle de s’ouvrir ou de se fermer. Le Maroc, comme d’autres pays, est beaucoup plus déterminé que déterminant. Nous sommes dans un monde ouvert où aucune nation ne peut se prévaloir d’être autonome dans ses choix ou ses actions. Dans ce sens, le pays est en train de vivre une nouvelle séquence. Le Maroc a été influé par les changements qui se sont opérés dans le monde. Et fatalement le Maroc sera marqué par les vicissitudes qui vont marquer cette séquence qui ne fait que commencer. Nous sommes dans un flou, pour reprendre la citation de Gramsci, «l’ancien monde se meurt, et le nouveau tarde à naître…». Dans cette phase il y a forcément un tâtonnement puisque nous assistons à une reconfiguration et «un bouleversement des hiérarchies», pour reprendre une expression en vogue. Nous ne sommes plus dans l’imperium occidental. Il y a une nouvelle force économique qui émerge avec un soubassement civilisationnel en dehors de l’Occident. Et tout cela va bouleverser la donne en termes d’acteurs. Deuxièmement, après la chute du mur de Berlin, on a tous pensé que le sésame était la libéralisation à tout-va. Donc le Maroc s’est naturellement inscrit dans ce qu’appelait Alain Minc «la mondialisation heureuse». On se rend compte aujourd’hui que cette mondialisation n’est pas heureuse. La mondialisation a déstructuré tout simplement un certain nombre de secteurs économiques sans réaliser sa profession de foi qui était «la théorie du ruissellement». Plus personne ne parle des bienfaits du néo-libéralisme économique aujourd’hui. Au contraire, nous sommes dans une phase de recadrage de tout ça. Et bien sûr ça a déteint sur le Maroc qui est en train de s’adapter. Et au lieu de parler de s’ouvrir ou de se fermer, un pays devrait s’adapter. Et l’intelligence est tout simplement la faculté de s’adapter. On s’adapte mieux quand on dispose de vision pour atteindre des changements, avant que ceux-ci s’imposent.
Même en termes de partenariats?
H.A. : Il est vrai que dans cette phase on a assisté à de grands changements stratégiques. L’ouverture vers l’Afrique dans ce sens procède de ce choix. Le Maroc réoriente ses relations plutôt à la verticale qu’a l’horizontale. Il va vers le nord sans oublier le sud et va vers le sud sans perdre le nord, si je me permets cette expression. On ne croit plus au Maghreb, même si on en parle politiquement. On boude pratiquement toutes les réunions du monde arabe. Nous sommes dans une réorientation stratégique qui privilégie cette orientation verticale plutôt qu’horizontale. Et l’autre élément qui atteste d’un changement stratégique est l’établissement/le rétablissement des relations avec Israël. On est dans un regard autre que celui qui a prévalu. Et le changement prend du temps. Le changement de structures, le changement des habitudes… Et il est tout à fait normal qu’il y ait une phase de ballotement.
Est-ce que nous n’avons pas encore défini le changement à opérer ?
Abdellatif Maazouz (A. M.): Tout en partageant ce qui a été dit, j’aimerais revenir sur les faits. Ce que je constate c’est qu’il y a un trend. Le Maroc depuis l’indépendance s’est inscrit dans un trend d’ouverture dans le sens le plus large: économique, de ses frontières, culturelle, cultuelle, etc. c’est une tendance lourde. Ce choix d’ouverture et de libéralisme économique au moment où le socialisme et l’économie planifiée étaient à la mode, le Maroc ne l’a pas fait. Et on peut dire aujourd’hui que l’histoire a montré qu’il avait raison. En même temps, il y a une flexibilité ou du pragmatisme dans la gestion du pays dans son environnement international. Celle-ci prend en considération toutes les évolutions citées avant et donc il y a de temps en temps ce que je n’appellerais pas fermeture, qui est un terme trop dur, j’appellerais ça des replis stratégiques par rapport à des situations particulières. Souvent ces replis sont la conséquence de certaines «menaces». Je rappelle que lorsqu’on a fermé la frontière avec l’Algérie, c’est à cause de menaces. Plus récemment, on a fermé nos frontières avec de nombreux pays pour une longue période à cause de la menace sanitaire. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui clament la réduction de l’ouverture économique parce qu’il y a une véritable menace sur les équilibres commerciaux. Ce sont des replis par rapport à des situations que le Maroc gère avec intelligence et une capacité d’adaptation par rapport à des situations et à des données dont le pays dispose. Et je dirais même parfois avec beaucoup d’anticipation sur certains aspects. Les anticipations étaient dans le sens de l’ouverture économique par exemple. Aujourd’hui, on parle de positionnement sur les chaînes de valeur. Le Maroc l’a anticipé depuis le début du siècle ou la fin des années 90. Le Maroc a fait le choix des marchés où il s’est inscrit, d’où la série d’ALE sur laquelle on peut revenir, avec toutes les opportunités et menaces qu’ils représentent. C’est plus une espèce de gestion agile avec dimension anticipative sur certaines menaces et opportunités.
Vous adoptez le terme repli stratégique ?
H.A. : De mon point de vue d’observateur, je crois qu’il y a un effort d’adaptation. Et l’adaptation et la redéfinition des choix sont signe d’intelligence. Nous assistons à une remise en cause d’un certain nombre de choix comme le libéralisme tous azimuts et on voit que l’Etat revient en force. Peut-être pas l’Etat interventionniste. Mais nous sommes peut-être à l’orée de l’Etat social. Et effectivement il y a un retour à la souveraineté. Celui-ci s’impose de même que l’Etat social dans la mesure où nous sommes au début d’une nouvelle séquence économique. Je crois que le Maroc a été bien inspiré de le faire. J’étais parmi ceux qui avaient critiqué certaines décisions que je considérais comme hâtives comme par exemple la privatisation d’un certain nombre d’entreprises dans des conditions qui n’étaient pas très transparentes pour ne pas dire qu’on a tout simplement bradé le patrimoine national. Il est vrai qu’il y avait pratiquement une machinerie, pour ne pas dire une mafia… dans le monde. Dans l’état actuel des choses, intellectuels et décideurs doivent bien fourbir leurs armes pour d’abord comprendre et anticiper. Chacun ayant le même but qui est le bien-être du pays et de son peuple. Il faut revenir à un élément très important qui est la dimension insulaire du Maroc. Cette insularité, du fait de la situation géographique [entouré de mers, de montagnes et de désert, NDLR] du pays, il faut l’assumer. Ce n’est pas une forme de malédiction mais plutôt une opportunité. On a vu de nombreux pays qui ont bâti autour de l’insularité non seulement géographique, mais aussi politique, etc. et ont pu contourner ce handicap. Je pense au Chili, peut-être l’Afrique du Sud à un certain moment. Le pendant de tout cela est la culture. Il faut qu’elle puisse suivre. On ne peut miser sur de nouvelles orientations stratégiques ou diplomatiques si on ne refaçonne pas la psyché collective. Tout cela risque d’être inachevé si le système éducatif ne suit pas.
C’est-à-dire ?
H.A. : Jean Lacouture, un intellectuel français qui était ami de toute l’élite politique marocaine de la phase de l’indépendance, avait écrit un livre «Le Maroc à l’épreuve». Pour lui, il ne fallait pas rééditer la colonisation car c’était impossible. Mais il ne fallait pas rejeter cette structure. Il disait que la géographie propose et l’homme dispose. Le Maroc est à la pointe de l’Afrique et de l’Europe. Il est, à certains égards, européen! Sur le point de la géologie, de la géographie, le Maroc est la continuité de la péninsule ibérique et vice-versa. On n’était pas dans cette vision, sur le point éducatif du moins. Et même si ça ne va pas plaire à mon ami Abdellatif Maazouz, ça été très néfaste. Notamment l’arabisation hâtive. Il faut qu’on se pose la question : qui sommes-nous? Est-ce que nous faisons partie du Moyen-Orient, est-ce que nous avons une entité propre à nous? Quel est le plus proche pour nous Marocains? Un Portugais ou un Omanais ? Un Espagnol ou un Koweïtien? Effectivement le choix de l’ouverture est un bon choix, mais il faut être dans le monde et si on a fait des choix stratégiques il faut que les choix culturels suivent, notamment en termes des langues d’enseignement.
Au vu des conflits actuels avec l’UE, l’Espagne et l’Allemagne en particulier, est-ce que le Maroc est justement en train de se détourner de l’Europe ?
A.M. : Je veux d’abord préciser deux petits points. Premièrement quand j’ai dit replis, c’est dans un sens stratégique. Pour aiguiser ses armes. C’est momentané. C’est un stop-and-go. Deuxièmement – même si je ne veux pas rentrer dans le débat sur l’arabisation, bien que ça ne me déplaise pas d’en parler – mais ce qui me déplaît, c’est l’attribution politique de cette arabisation. Qu’on continue à dire que c’est un parti qui la porte 60 ans après. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. On aurait pu changer ces choix mais ça n’a pas été fait. Je reviens à votre question et sur la dimension insulaire du Maroc et les choix en lien avec cette insularité. Il faut non seulement l’assumer mais aussi la mettre à profit. Le Maroc, dans ses choix, a joué la rose des vents. Nous avons développé nos relations avec l’Europe. Puis progressivement avec l’Afrique avec une vraie offensive après qu’il y a eu un repli. Et puis on a joué l’est et l’ouest avec les relations avec les pays arabes, avec l’UMA, plus récemment avec les accords d’Agadir, la reprise des relations avec Israël… On a cherché à mettre en place un accord stratégique avec la Chine, avec la Russie. Et vers l’ouest, les relations outre-Atlantique avec les USA ont toujours été excellentes et construites. On ne peut pas dire que le Maroc n’a pas diversifié ses relations avec une forte concentration sur son espace de proximité. A mon sens, on doit continuer à développer davantage l’Est-Ouest. C’est ma conviction. Il y a tellement de choses à faire dans notre proximité immédiate sans ignorer le reste. Et c’est là où l’idée de plaque tournante et de rose des vents peut s’appliquer. On est dans une situation où on peut profiter de notre position pour jouer le rôle que l’on essaie tant bien que mal de jouer. Même si, peut-être, que l’on ne met pas tous les moyens qu’il faut pour être le portail entre l’Afrique et l’Europe. Donc pour répondre, il n’y a pas à revenir sur cette vision initiale du Maroc avec des racines africaines et des branches en Europe. Il faut la revoir et la gérer de manière plus win-win.
Dans cette optique comment voyez-vous la situation actuelle du conflit ?
A. M. : Le Maroc a non seulement le droit, mais aussi l’obligation de défendre ses intérêts, notamment son intégrité territoriale. Le Maroc a toujours prouvé qu’il était un très bon voisin, je dirais même un très bon élève dans ses relations avec ses partenaires. Il a toujours respecté ses engagements de toutes natures, jusqu’à ce que certaines limites soient atteintes. Faire une pause pour discuter peut se faire à tout moment. C’est une situation qui va finir par s’arranger, et ça va permettre de redresser certains égards. Même si le Maroc a quelque peu subi des conséquences au vu de la manière adoptée, même si je ne connais pas les détails des éléments qui ont été mis en jeu. Ce qui est discuté aujourd’hui justifie le rappel à l’ordre pour clarifier certaines questions.
Avec la reconnaissance par les USA de la marocanité du Sahara, est-ce que le Maroc se sent plus fort pour avoir un bras de fer avec l’Europe de cette manière ?
H. A. : La question est très complexe. Et je tenterais d’y répondre de ma position de lointain observateur. Du point de vue américain, le Maroc est un allié. Pour le Maroc, les USA sont un allié stratégique. Certains ont critiqué la décision de Trump au dernier quart d’heure et se demandent si ça engage réellement les USA. Je vous dis tout simplement que oui. Et même sans cette décision, ceux qui comptent en Amérique, c’est-à-dire l’establishment, sont très conscients des enjeux stratégiques du conflit dans la région. Il y a bien sûr une répartition des rôles aux USA, mais The Establishment est au fait du conflit et ça ne changera pas. La conception américaine ne changera pas. Il y a bien sûr une contrepartie. Et le Maroc l’a déjà donnée dans son implication dans la lutte anti-terroriste, et dans le conflit au Moyen-Orient. A mon avis, il faut rester serein, même s’il ne faut pas oublier que les USA sont une démocratie avec des affinités dans des Caucus, etc. Il faut faire avec. Concernant l’Europe, c’est un allié stratégique pour le Maroc. Même s’il faut être précis. L’Europe, c’est essentiellement la France et l’Espagne. C’est vrai qu’elle parle d’une voix avec l’UE, mais pour nous ça reste ces deux pays. Et ce n’est pas pour rien que le Souverain lors d’un discours du trône avait affirmé que l’Espagne et la France étaient des alliés stratégiques. C’est loin d’être une tournure de phrase, c’est le discours du trône. Et ça ne changera pas. Qu’il y ait des problèmes c’est possible, il y en avait, il y en a et il y en aura. La sauce UE est plus compliquée. Car l’UE ne parle plus de la même voix. Elle est même fissurée. Nous héritons quelque part des contrecoups des conflits internes. A un moment il y avait un équilibre entre les grandes pointures que sont la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Cet équilibre est rompu. Et entre la France et l’Allemagne, il y a encore des atavismes et des séquelles du passé. Et peut-être que le Maroc sert d’exutoire entre la France et l’Allemagne. Il y en a d’autres, terrorisme, etc. mais à mon avis il faut rester serein. Nous ne pesons rien en termes économiques face à l’UE. Mais le petit caillou peut gripper la machine. Et l’Europe n’en a pas besoin, notamment sur des points hautement stratégiques que sont la migration et le terrorisme. Nous pouvons diverger quant à la manière ou le style, mais il est de l’obligation de la diplomatie marocaine de défendre les intérêts du pays. Ceci étant, toute personne sensée ne peut remettre en cause les intérêts stratégiques qui lient le Maroc et l’Espagne. Il y a des zones d’ombre et l’Espagne se retrouve dans une posture de loup-garou, ou pour reprendre l’image connue en Espagne d’allumer une bougie pour le bon Dieu et une autre pour le diable. Un moment, il faut choisir. Et puis nous avons beaucoup de problèmes qui n’ont pas été apurés essentiellement les îlots occupés, car les problèmes de Sebta et Mellilia sont très compliqués, notamment en termes de géographie humaine. Et peut-être que la diplomatie marocaine a estimé que la priorité est de focaliser sur le Sahara. Il me semble que le temps est venu de poser le problème en termes de «package». Et c’est peut-être cette approche qui peut ramener l’Espagne à de meilleurs sentiments. L’Espagne non plus n’est pas monolithique. Et encore une fois l’Espagne profonde est très consciente de la profondeur stratégique des liens avec le Maroc. Le Maroc et l’Espagne c’est finalement comme une paire de chaussures. L’une ne vaut rien sans l’autre, nous sommes condamnés à nous entendre. Arrivera le temps de la réflexion froide. Il ne faut surtout pas insulter l’avenir et dire que le Maroc doit revoir ses relations stratégiques avec l’Espagne ou la France. Il n’y a que trois pays au monde qui ont une double dimension atlantique et méditerranéenne. C’est le Maroc, la France et l’Espagne.
Si je comprends bien, vous êtes d’accord pour utiliser la proclamation de Trump comme levier vis-à-vis de l’Europe…
H. A. : Dans tous les cas de figure, la voix de l’Amérique compte. Qui dit Occident dit USA, c’est celle qui était à la pointe dans ce bloc et c’est elle qui en grande partie protège l’Europe via l’Otan. Peut-être qu’au niveau de l’Assemblée Générale de l’ONU toutes les voix se valent, mais dans les faits toutes ne se valent pas. La voix de l’Amérique pèse lourd. L’UE est peut-être un géant économique mais c’est un nain politique. Ce n’est pas moi qui dis ça, cela a été publié en illustration d’un dossier récent dans Courrier International à telle enseigne que certains comparent l’UE à une grande Suisse. Que l’Europe change de position ou pas, ça la regarde, mais la reconnaissance des USA de la marocanité du Sahara est un «breakthrough» pour reprendre l’expression américaine. C’est tout à fait légitime de capitaliser sur cette percée. Ceci étant, le match continue.
Vous êtes d’accord pour dire que l’Europe est un nain politique ?
A.M. : J’ai appris à ne pas porter de jugement sur ces dimensions-là. Mais sur quoi je suis d’accord c’est que les USA pèsent beaucoup plus dans les relations internationales que l’UE. Quand les USA prennent une décision, de surcroît d’un Président, ce sont les USA qui s’engagent, ce qui n’est pas le cas de l’UE qui n’a pas cette structuration, ça reste 27 Etats avec autant de perceptions, ce qui effrite politiquement leur poids. Contrairement aux USA, la Russie ou la Chine qui ont la puissance dans tous les sens du terme et qui ont cette unité de puissance qui s’exprime au niveau international. Ce qui n’est pas le cas de l’UE.
Vous pensez que l’accord avec Trump est suffisamment solide pour porter un bras de fer avec l’UE ?
A.M. : On ne fait pas d’accord avec un pays pour mener des bras de fer avec d’autres. Le Maroc a fait depuis longtemps un choix, qui s’est affiné en développant plusieurs partenariats avec différents pays. Ce qui permet de préserver un certain équilibre, sans dire que c’est destiné contre d’autres. L’Europe par rapport au Maroc c’est à la fois le poumon et le cerveau. Nous avons une bonne partie de culture européenne en nous, nous avons plus de deux tiers de nos affaires avec l’Europe. L’essentiel de nos touristes vient de l’Europe. L’essentiel de nos investissements vient de l’Europe, etc. On ne peut pas dire que l’on est dans un bras de fer éternel avec l’UE. C’est une espèce de stop-and-go. Ça aurait pu se passer autrement. Mais il y a eu un incident majeur qui a poussé le Maroc à mettre les points sur les «i». Et je suis persuadé que tout le monde est conscient du poids de l’Europe, d’ailleurs dans tous les discours, et messages envoyés, l’Espagne n’est pas l’UE. L’Europe s’est retrouvée là-dedans parce que l’Espagne en a voulu ainsi. Elle a tenu à européaniser son différend avec le Maroc en tirant sur la corde sensible de la migration.
Est-ce qu’on est dans une phase où on cherche à redéfinir le partenariat avec l’UE en disant par exemple que le Maroc d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier?
H. A. : Sur le fond, ça serait mal vu de remettre en cause notre lien avec l’UE. Personne n’en a d’ailleurs parlé. Je ne suis pas de ceux qui vont sortir des inepties. Il faut garder ces liens stratégiques avec l’Europe. Même si dans les faits l’UE pour nous c’est d’abord l’Espagne, qui est notre premier partenaire, la France, puis après les anciens pays du Benelux et dans une moindre mesure l’Allemagne et l’Italie. Dans les faits, nous ne sommes pas en train de parler de quelque chose de compact, bien que l’UE souhaiterait parler d’une même voix. Nous n’avons pas de problème avec l’UE. C’est essentiellement avec l’Espagne, et c’est de bonne guerre que chacun utilise ses leviers. Il n’y a pas de mal à revoir un acte, un traité ou tout simplement un contrat. Tout contrat est éligible à une relecture sans le remettre en cause. On peut en revoir certaines dispositions pour assurer le caractère win-win. Si une partie estime qu’elle est dans une situation déséquilibrée, elle est en droit d’appeler à une relecture de l’acte qui la lie à l’autre partie. Ceci étant, il faut aussi savoir ce qui se passe au sein de l’UE. Elle ne parle plus de la même voix. On l’a vu lors de la pandémie, l’Europe n’a pas fait montre de solidarité. Elle n’a pas parlé de la même voix concernant la Libye… Il faut être pragmatique. On n’est plus dans un monde idéologique. Il n’y aura plus de guerre froide. Même s’il y a quelque chose qui y ressemble, on sera plus dans un schéma idéologique. Et c’est pour ça qu’il faut garder des liens avec la Chine et la Russie. Nous avons tout intérêt à diversifier nos partenaires dans une approche pragmatique. Cela fait aussi partie de la culture marocaine, et correspond à notre déterminisme géographique.
Concernant les ALE, est-ce que le Maroc n’a-t-il pas fait un excès de zèle dans l’ouverture ?
A. M. : C’est facile de venir 20 ans plus tard et porter ce genre de jugement. Ça n’a pas été fait sur un coup de tête. Il faut rappeler que le Maroc a choisi d’être un acteur international. Il y avait cette mondialisation qui se mettait en place, il fallait choisir d’être dedans ou dehors. Compte tenu de l’histoire et de la géographie du Maroc il ne pouvait qu’être dedans. Il fallait en tirer le maximum de profit, notamment en attirant le maximum d’IDE possible. On se souvient que le Maroc sortait d’une période où les finances publiques étaient mal à l’aise, l’Etat n’avait pas les moyens de ce qu’on nous propose aujourd’hui comme investir directement sur l’outil de production. Aujourd’hui, on a la possibilité de chercher des moyens, mais dans les années 2000 c’était différent. Lorsqu’on se met d’accord sur un ALE, c’est de pouvoir faire rentrer des marchandises, sans payer des droits de douane. Ça se faisait sur 10 ans, ce qui en principe permettait aux entreprises de se préparer. Est-ce que ces mécanismes de préparation se sont faits comme il se devait, c’est la grande question. Un ALE permettait de gagner rapidement des points de compétitivité rapidement, sauf qu’on a rapidement été rattrapés par nos concurrents. Deuxièmement, le consommateur marocain a eu droit à des produits de qualité à des prix très bas. Souvenez-vous des prix des télévisions et des automobiles dans les années 90. Troisièmement, les ALE ce sont des marchés et de nouvelles industries. S’il n’y avait pas d’ALE, on n’aurait pas eu d’industrie automobile ou aéronautique. C’est ce rôle que le Maroc voulait jouer au niveau de l’économie internationale qui l’a obligé à signer des ALE. Il y a en second lieu la balance des services qui est stimulée par les échanges commerciaux. Et en troisième lieu, les IDE. Et c’est à l’aune de ces éléments qu’il faut analyser les accords. Effectivement il y en a dont les effets, deficits et excédents se compensent. C’est du win-win. D’autres, où il n’y a aucune compensation en face, comme avec la Turquie par exemple. A la base, cet accord s’est fait en sous-tendant des IDE turcs au Maroc pour profiter ensemble des règles euro-méditerranéennes d’origine, ce qui n’a pas eu lieu. Au contraire, tous les volets sont déficitaires. C’est aussi valable pour l’Egypte et la Tunisie dans des degrés moindres. Contrairement à la France par exemple où on a pu résorber notre déficit voire de réaliser un léger excédent ces deux dernières années. Ce qu’on peut relever c’est qu’il y a des mécanismes de défense commerciale et les clauses de «rendez-vous», pour faire le point et ajuster les ALE. Ces deux mécanismes n’ont pas été activés, faute de moyens, notamment les ressources humaines suffisantes et impliquées.
Pourtant tout ceci est aujourd’hui attaqué, notamment par le ministère de l’industrie…
A. M. : Tout d’abord, je salue l’initiative de lancer la politique de substitution aux importations même si au niveau marketing, je l’aurais nommée autrement parce qu’en face il y a des pays avec qui on échange. En tout cas, c’est bien qu’au niveau du ministère on soit allé fouiner dans notre nomenclature du commerce extérieur pour trouver ce qu’on pouvait produire localement et de lancer ça, même si on risque de perdre en termes d’export. Personnellement je suis plutôt quelqu’un qui veut jouer l’attaque plutôt que la défense. Il ne faut pas oublier qu’on est 35 millions, et qu’en face le marché des ALE est un potentiel de 1 milliard. Si je ne peux produire que pour un dixième de ce marché, ça serait excellent. Pour moi, on peut faire ça mais on ne pourrait pas du tout stopper les ALE ou les remettre en cause. Ce qu’on peut faire c’est de renégocier quelques aspects. D’ailleurs avec la Turquie, ce qui a été fait n’a pas vraiment changé la donne.
Est-ce que les ALE n’étaient pas poussés par une séquence politique?
H. A. : Je pense personnellement qu’il faut s’ouvrir. Il est de l’intérêt du Maroc de le faire. On devrait peut-être analyser plus finement ces ALE dans le sens de la défense de nos intérêts économiques, mais je ne rejetterai jamais les ALE. Ceci dit, on ne sera plus jamais dans la même configuration où on a des ALE parrainés par Bill Clinton. Il faut aussi rappeler que c’est le Maroc qui a accueilli la signature des accords du GATT en 1994 à Marrakech et la création de l’OMC. Le Maroc qui abritait ce grand événement ne pouvait pas rester à la marge.
C’était bien politique alors ?
H. A. : Le président chinois Deng Xia Ping avait dit une fois «qu’aucune nation ne s’est ouverte en restant fermée». L’ouverture est un must économique… culturel aussi. Je ne peux pas plaider pour un retour en arrière tout en cherchant à sauvegarder nos intérêts stratégiques. On n’est pas dans le protectionnisme, mais dans le cadre d’éléments pour protéger nos intérêts comme ont fait les Américains vis-à-vis de la Chine ou de l’Europe. On peut réviser certains accords, rien ne nous empêche, mais tout jeter, non.
Pas d’antinomie entre ouverture et souveraineté donc ?
H. A. : L’esprit cartésien rechigne à la contradiction. C’est l’esprit occidental. L’esprit oriental est différent. Il ne rechigne pas à la contradiction. Les Chinois ont marié quelque chose qui ne se marie pas. Un système politique fermé, basé sur le parti unique, et un système économique libéral ouvert. Ce que l’Union Soviétique n’a pas réussi à faire. On a une part orientale en nous, et on peut éventuellement marier ça. La règle est le pragmatisme dans l’intérêt du pays. Il faut faire du monde un grand marché. Si le tourisme a été boosté voire le patrimoine comme avec les Riads par exemple c’est l’ouverture. C’est l’ouverture vis-à-vis de l’autre qui a permis de valoriser notre patrimoine. Il y a un discours souverainiste qui s’est développé, notamment dans la droite en Europe ou aux USA. Trump est taxé d’être dans ce courant conduit par Steve Banon, le chantre du protectionnisme. Mais il me semble que l’actuelle administration a abandonné cette tendance qui existe par ailleurs en Europe. Le monde est mondialisé, les problèmes, comme la migration, la sécurité, le climat, l’économie etc. ne peuvent être restreints à des cadres nationaux. On ne peut plus revenir en arrière vers le protectionnisme.
A. M. : Je fais partie d’un courant politique qui prône la souveraineté. Mais ça n’a rien à voir avec la fermeture, ou le protectionnisme. La souveraineté, c’est une appréhension de certaines vulnérabilités qui peuvent prendre plusieurs formes. C’est un terme qui n’a pris une connotation économique que très récemment. Il était utilisé essentiellement dans le cadre politique pour ne pas dire sécuritaire ou militaire. L’idée est d’éviter de tomber dans des dépendances larges vis-à-vis de produits, de services, stratégiques pour le pays. Même quand on a parlé d’import substitution on n’a pas parlé d’autonomie totale par rapport à ces produits-là. Mais éviter d’être dans une dépendance totale. Si on revient à la crise de Covid, heureusement qu’on avait une agriculture qui nous a permis d’assurer nos besoins durant la crise. Et pas que l’agriculture, on a pu se débrouiller avec ce que nous avions mais très rapidement on s’est rendu compte qu’on manquait de certains médicaments vitaux, très sensibles par exemple. Même chose quand on parle d’énergie, il vaut mieux avoir une très large autonomie. La dimension technologique est aussi importante, le digital en fait partie, mais pas seulement. On doit avoir des capacités de recherche locale et ça n’arrive pas accidentellement. Au niveau du nouveau modèle de développement on est resté sur notre faim concernant ces points-là. L’idée de souveraineté est importante, mais elle n’est pas synonyme de fermeture. Il faut l’assurer en la mettant comme objectif politique de réduction des risques de dépendance sur des sujets stratégiques et vitaux er déployer les moyens pour l’atteindre dans un monde ouvert. L’eau est aussi une ressource stratégique. La question de stress hydrique est un grand risque.
H. A. : On ne peut effectivement plus gérer l’eau à travers les ressources conventionnelles. Il faut mettre tout en branle pour mobiliser d’autres ressources, mais aussi à travers une meilleure répartition, une rationalisation de la consommation, notamment des exportations agricoles comme la tomate ou la pastèque et un nouvel aménagement du territoire. C’est une affaire hautement stratégique et dont dépend notre souveraineté.