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électricité, faut-il tout revoir ?

Economie mai 2021

électricité, faut-il tout revoir ?

En 2020, l’excédent de la production a atteint parfois des niveaux «assez conséquents». Le développement de la capacité électrique installée n’a pas été accompagné d’une évolution de la demande.

Le temps où le Maroc ne couvrait pas sa propre demande en électricité est révolu. Mais, faut-il le souligner, au moins deux tiers de la production sont assurés par les producteurs privés, liés à l’ONEE par des contrats signés selon le principe «take or pay». En d’autres termes, on s’est engagé à acquérir la production de ces partenaires, quoi qu’il en soit. Selon l’universitaire Amin Bennouna, «ces contrats sont avantageux car l’ONEE est incapable de produire de l’électricité aux mêmes coûts, même avec presque la moitié de la capacité installée». Cela dit, un excédent de la production – estimée à environ 39,000 GWh en 2020 – est enregistré à certaines périodes. Il s’explique par la baisse conjoncturelle de la demande et un déséquilibre entre la puissance installée et la croissance économique, en deçà des prévisions antérieures au lancement des mégaprojets d’énergies renouvelables. On parle ainsi de plusieurs niveaux d’excédent, dont les pourcentages varient, selon Amin Bennouna, «entre 1,8%, part maximale d’électricité exportée à fin novembre 2019, en rythme annuel, et 6%, part maximale d’électricité exportée en mars 2019, en rythme mensuel». Du côté de l’ONEE, on se cantonne à un principe fondamental du secteur électrique, selon lequel «on ne doit pas disposer d’excédent de production, car on ne peut en aucun cas stocker l’électricité. Nous consommons ce que nous produisons», nous dit-on auprès de la direction générale du gestionnaire du réseau.
Abdelaziz Houachmi, consultant en énergies renouvelables, parle quant à lui d’un surplus «assez conséquent». Néanmoins, ce dernier précise «qu’il ne s’agit pas de corrélation entre la production et la demande, mais plutôt entre la puissance installée et l’évolution de la demande». S’y ajoute un troisième paramètre: un client étranger pour acquérir l’excédent. Il s’agit en premier lieu de l’Espagne, dont le marché est ouvert, ce qui permet au gestionnaire du réseau national de s’y activer. Mais les échanges sont jusque-là insignifiants. En deuxième lieu, le Maroc est lié, depuis 2008, à l’Algérie par deux accords, dont le dernier a officialisé l’échange mutuel des excédents de production d’électricité des deux pays. «L’énergie échangée entre le Maroc et l’Algérie doit être égale sur une année», nous précise Houachmi. En ce qui concerne les quantités d’électricité troquées avec les deux voisins, nous sommes acculés à faire des estimations.
La planification des projets de production électrique est donc toujours confrontée à ces incertitudes. «S’ajoute à cet aléa le délai minimal de six ans entre l’initiation des projets d’énergies renouvelables et leur réalisation; le temps de réaliser les prospections, les études, la contractualisation, le foncier et le financement», poursuit Houachmi. Sur le terrain, la production de l’électricité renouvelable représente actuellement 17,8% de toute l’électricité produite localement en 2020. La part des énergies renouvelables dans la capacité installée n’a atteint, quant à elle, que 31,7% de la capacité électrique totale en 2020, au lieu des 42% prévus par la stratégie nationale. Ce retard n’est-il pas salutaire eu égard à la baisse de la demande? On est tenté de répondre par l’affirmative.

L’efficacité énergétique fait baisser la demande
On a sous-estimé l’élan national relatif à l’efficacité énergétique, surtout l’expansion des produits de grande consommation, tels que les ampoules LED et les produits électroménagers peu énergivores. Conjugué à la démocratisation des installations photovoltaïques, cet élan contribue, involontairement, à la baisse de la demande d’électricité. L’Iresen (Institut de recherche en Energie Solaire et Energies Nouvelles) estime la capacité de production des installations photovoltaïques, toits solaires et centrales au sol, dans les établissements publics et chez les opérateurs privés, à environ 9 mégawatts (2020). Ce chiffre, qui semble insignifiant, fait diminuer annuellement la demande de l’électricité produite au niveau central. Il est logiquement amené à augmenter.
Par ailleurs, le Centre Economique, Social et Environnemental (CESE) a réalisé en 2020 une étude dans le cadre de la modélisation du système énergétique marocain. Cette étude, confiée à un panel d’experts marocains, a donné lieu à un scénario (optimiste) de l’évolution de la pénétration de mobilité électrique à horizon 2030, 2040 et 2050. Cette étude montre que la consommation électrique dans le transport en commun atteindra respectivement 8.000, 15.000 et 18.000 GWh en 2030, 2040 et 2050. La consommation des véhicules électriques s’élèvera, parallèlement, jusqu’à 15.000, 25.000 et 32.000 GWh. Enfin, la consommation nationale totale d’électricité passera, selon le même scénario, de 50.000 à 67.000 GWh entre 2025 et 2030. Elle connaitra par ailleurs un bond considérable entre 2040 et 2050, où elle arrivera à 104.000 et 133.000 GWh respectivement.

Exigences techniques
Grâce à la disponibilité des énergies renouvelables, le pays compte développer d’autres formes de consommation comme «la mobilité électrique, le dessalement de l’eau de mer, la production de l’hydrogène et ses dérivés, les écosystèmes industriels et même l’exportation de l’énergie verte». Pour que la demande en électricité n’en pâtisse pas «il faudra que le décalage cité soit résorbé par le développement de la demande et la substitution progressive aux énergies fossiles actuellement prépondérantes», tient à préciser Abdelaziz Houachmi.
Mais des exigences techniques doivent être respectées. L’électricité n’étant pas stockable en l’espèce, les installations sont configurées de manière à ce que la production soit toujours égale à la consommation. Le but est de garantir la qualité de l’électricité. «La fréquence du courant électrique dans le réseau risque de varier, ce qui est préjudiciable pour les équipements consommateurs», nous explique Houachmi.
Le gestionnaire du réseau national doit également maintenir un équilibre en temps réel pour gérer les différentes formes de production. Evidemment, «les énergies renouvelables sont placées au fil de l’eau dès qu’elles sont disponibles», reléguant les autres moyens conventionnels de production en solutions de back-up. Au Maroc, l’essentiel de la production se fait grâce aux centrales de charbon qui assurent un très haut niveau de disponibilité d’électricité en grandes puissances. Cela dit, l’intégration des énergies renouvelables impose la modulation ou la réduction de la production, ce qui est déconseillé pour ces centrales.

Le PERG avait boosté la demande
Selon Amin Bennouna, les prévisions optimistes liées à la demande d’électricité, formulées au début des années 2000, étaient justifiées. «Le Programme d’Electrification Rurale Global (PERG), lancé par l’Office national de l’électricité au début des années 2000, a engendré une grande demande inattendue de la part des agriculteurs et des agro-industriels qui se sont installés dans le monde rural», dit-il. Cela a fait booster la demande. Entre-temps, le Maroc a lancé sa stratégie énergétique et la capacité installée a fortement augmenté. Mais, dans la mesure où la demande a drastiquement baissé, ne faut-il pas corriger le tir à la lumière des nouvelles donnes, imposées par la crise pandémique? «Oui évidemment. Il faut prendre en compte le niveau de la demande actuelle», convient-il.