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Un sommet sans le maroc

Economie mai 2021

Un sommet sans le maroc

Joe Biden invite le gotha mondial à une grand-messe du climat. Dans une démarche contradictoire, le Maroc fait partie des exclus, en même temps qu’il est cité pour son leadership climatique. Retour sur ce Yalta chargé de promesses, avec toutefois peu de chances de déboucher sur des avancées concrètes.

Pour son grand raout climatique, organisé les 22 et 23 avril, le président US Joe Biden a officiellement invité 40 leaders mondiaux, dont 5 dirigeants africains, «qui font preuve de leadership en matière de climat». «Le président Biden a clairement indiqué que le changement climatique soit une priorité absolue pour son administration», nous confirme Sacha Fraiture, du bureau des affaires publiques à l’ambassade des Etats-Unis à Rabat. Le Roi Mohammed VI n’a pas été invité à cette mondanité écologique. Le Maroc, pourtant actif et pleinement engagé en matière environnementale, se retrouve de facto écarté des nouveaux alliés de la nouvelle politique climatique des États-Unis. Le président Biden aurait-il rendu la politesse au Roi qui ne s’était pas empressé de le féliciter? Une prudence diplomatique qui n’aurait pas été du goût de la nouvelle administration et qui augure d’un coup de froid entre les États-Unis et le Maroc. C’est du moins ce qui ressort de la lecture de l’attitude distante et ambigüe de la nouvelle administration vis-à-vis du Maroc, notamment dans l’affaire du Sahara. Une position de «l’entre-deux chaises», confirmée lors des Consultations au Conseil de sécurité concernant le Sahara, tenues mercredi 21 avril, au siège des Nations Unies, et qui sans revenir sur la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara, adopte une attitude qui tranche avec celle de Donald Trump. Aussi, quand le secrétaire d’État US Antony J. Blinken a embarqué le 27 avril dernier pour son premier déplacement virtuel en Afrique, où il a visité le Kenya et le Nigeria, et où il est prévu de rencontrer les jeunes de tout le continent, aucune escale n’est prévue au Maroc, ni d’ailleurs en Afrique du Nord.
Un oubli volontaire
Cette mise à l’écart est d’autant surprenante que juste après l’annonce, le 26 mars, de la liste des invités, les États-Unis ont tenu à souligner le leadership du Roi en matière de lutte contre le changement climatique. Est-ce une façon de racheter «l’oubli» du Maroc? Toujours est-il que John Kerry, le monsieur Climat de Joe Biden, «a félicité le leadership du Maroc en matière de climat lors d’un appel téléphonique, le 29 mars, avec le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, soulignant l’engagement du Roi Mohammed VI dans cette question cruciale et le rôle clé du Maroc dans l’accueil de la COP22 en 2016», assure Sacha Fraiture. Un aveu que Kerry confirme par un tweet: «J’ai personnellement senti l’engagement de SM le Roi Mohammed VI lorsque le Maroc a accueilli la COP22, en 2016». Sans aller jusqu’à donner une explication plausible à cette non-invitation, Sacha Fraiture tient à préciser que «le sommet n’est que l’un des nombreux événements majeurs liés au climat, un point d’étape vers la COP26, prévue en novembre prochain à Glasgow, en Ecosse. Nous sommes impatients de travailler en étroite collaboration avec le Maroc en tant que leader régional et mondial pour relever les défis climatiques mondiaux». Et de renchérir: «Les États-Unis reconnaissent et apprécient profondément le rôle du Maroc dans la lutte mondiale contre le changement climatique», ajoutant que «les plans ambitieux du Maroc pour la transition vers une économie sobre en carbone et son classement mondial impressionnant sur l’action en matière de changement climatique dans le cadre de l’Accord de Paris en font un excellent partenaire des États-Unis sur les questions du changement climatique et un modèle pour la région». D’ailleurs, avance-t-elle, «l’envoyé spécial pour le Climat, John Kerry, a invité le ministre de l’Energie, des Mines et de l’Environnement, Aziz Rabbah, à se joindre à une réunion ministérielle, tenue en marge du sommet du climat».
Relégué au Side Event
Aziz Rabbah de son côté nous a confirmé avoir assisté à ladite réunion, tenue le 22 avril, et présidée par Tom Vilsack, le ministre de l’Agriculture américain, à côté de 9 autres pays conviés. «Ce meeting virtuel était consacré à la discussion et au partage d’expériences en matière d’adaptation au changement climatique dans les domaines de la gestion de l’eau, du littoral et de la sécurité alimentaire, en tenant compte de leurs effets sur l’homme», annonce Rabbah qui a profité de sa prise de parole pour parler des avancées du Maroc en la matière. Mais aussi pour rappeler «les initiatives lancées par le Maroc, notamment au niveau continental, à l’initiative de SM le Roi, comme les trois comités climat qui concernent les régions africaines à grande vulnérabilité climatique pour la région du bassin du Congo, la Région du Sahel et petits États insulaires». «Nous avons également évoqué l’initiative d’adaptation de l’agriculture en Afrique et l’initiative «Blue Belt», liée aux écosystèmes marins, puis l’initiative «Water for Africa» et l’initiative «Sustainability, Security and Stability in Africa», qui vise à renforcer la résilience et réduire la vulnérabilité sur le continent africain, en plus de l’initiative pour un accès durable à l’énergie dans les pays les moins avancés», précise Aziz Rabbah. Le ministre de l’Energie a également souligné «le rôle important de la coopération internationale dans le soutien des investissements nécessaires, dont les coûts dans les pays en voie de développement sont estimés à quelque 70 milliards de dollars», appelant dans ce sens les donateurs internationaux à la nécessité d’augmenter ces apports pour renforcer la confiance entre les pays en développement et les pays développés et d’améliorer le système global du financement climatique. Sacha Fraiture rappelle à cet effet que «le gouvernement collabore actuellement avec le Maroc via des programmes axés sur l’environnement et l’action climatique englobant plusieurs millions de dollars de financement. Ces partenariats comprennent des programmes couvrant un éventail de questions allant du catalogue de la biodiversité marocaine à l’assistance technique, en passant par l’intégration la plus efficace des énergies renouvelables dans le réseau électrique marocain. Ceci en sus des programmes axés sur les systèmes d’eau et les eaux usées».
Les critères de sélection
Pour être virtuel, le sommet ne s’en veut pas moins exceptionnel. Tous les dirigeants invités ont répondu présent. Le premier objectif affiché étant de ramener les États-Unis dans l’arène climatique avec le président Biden aux manettes. L’autre but est de réunir les dirigeants des nations les plus polluantes, représentant plus de 80% des émissions mondiales de GES, pour les convaincre de revoir à la hausse leurs engagements, notamment la Chine, la Russie, l’Inde et l’Union européenne. Pour le casting africain, seuls 5 pays subsahariens ont pris part au sommet virtuel de la Maison Blanche. N’ont-ils fait que de la figuration? Il s’agit de la République Démocratique du Congo, l’Afrique du Sud, le Gabon, le Kenya et le Nigeria. Ils ne font guère partie des pollueurs, mais certains ont été conviés pour leur politique exemplaire en matière environnementale, suggère-t-on du côté US. Ce sommet a été l’occasion de louables déclarations d’intention. Mais pour quelle réalité? Tous les gros pollueurs ont ou reconfirmé ou revu à la hausse leurs engagements. Les États-Unis sont allés plus loin avec la promesse de réduire de 50 à 52% les émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, avec un objectif de neutralité carbone en 2050, avec 2005 comme année de référence pour le calcul. Le président Biden a en main le plan de relance économique avec des investissements de 2.000 milliards de dollars, consacrés en grande partie à des secteurs qui permettront de réduire les émissions de GES. «Ambitieux mais pas jouable», estiment certains professionnels qui se demandent si les États-Unis sont de retour sur le long terme. Et pour cause, les démocrates et les républicains soufflent le chaud et le froid dans la lutte mondiale contre le réchauffement climatique. En 1997, Bill Clinton signe le protocole de Kyoto, sitôt abandonné par l’administration Bush. En 2009, Barack Obama promet une entente internationale sur le climat à Copenhague, un engagement qui se conclut sur un texte quasi vide tenant à peine sur… 3 pages. En 2015, Obama s’engage fermement pour l’Accord de Paris, aussitôt rejeté par Donald Trump dès son arrivée. Biden annonce aujourd’hui tourner la page de l’ère climato-sceptique des années Trump. Peut-on encore faire confiance aux États-Unis? Wait and see.