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les CEO optimistes contre toute attente

Economie mai 2021

les CEO optimistes contre toute attente

L’enquête a révélé un niveau d’optimisme auprès des chefs d’entreprises jamais atteint. Réda Loumany, Territory Managing Partner PwC au Maroc, décrypte ce pressenti.

 

L’optimisme des patrons mondiaux est rassurant, mais les facteurs externes survenus récemment sont en déphasage avec les résultats de l’enquête. Cela ne risque-t-il pas de compromettre cet optimisme?

Je pense qu’il faut prendre le fameux chiffre de 76%, reflet du très fort optimisme des CEO, avec un peu de recul. En effet, il s’agit d’un fort taux de croissance mais dont le point de départ est en réalité une année de très forte contraction. Certaines entreprises sont restées à l’arrêt durant plusieurs mois. Est-ce que globalement les chefs d’entreprises sont plutôt confiants? La réponse est oui, mais la vraie question est combien de temps sera nécessaire pour rattraper le retard induit par 2020.

De plus, les institutions internationales évoquent des perspectives de croissance relativement élevées. Des taux de croissance que le monde n’a pas réalisés depuis des décennies. Pour ma part, le point de départ est tellement bas, et c‘est ce qui fait la différence. Donc, il n’est pas surprenant de recueillir un taux d’optimisme aussi élevé. Le Maroc vit le même phénomène dans le sens où le pays a vécu une forte contraction du PIB de près de 7,5% et certains secteurs d’activité ont connu un arrêt d’activité à la fois brutal et prolongé. Ainsi, les perspectives sont forcément meilleures pour l’année en cours. Je pense aussi que la plupart des entreprises qui n’opèrent pas dans les secteurs sinistrés ont, quelque part, appris à vivre avec cette pandémie et les contraintes qu’elle génère. Nombreuses sont celles qui ont accéléré leur transformation suite à cette crise. En temps normal, la transformation s’opère pour plus de performance, d’efficience et d’agilité, mais avec la pression de la crise sanitaire et économique, cette transformation n’était plus un «nice to have», mais plutôt un «must have» ou un enjeu de survie. L’un des exemples les plus frappants de la transformation qui s’opère est sans aucun doute la digitalisation des services aussi bien dans le secteur privé que public.

Quand on combine un point de départ relativement bas, avec le fait que l’horizon semble s’éclaircir grâce au lancement des campagnes de vaccination, l’optimisme prévaut et c’est ce que notre enquête reflète de façon très claire. Ces chiffres sont donc fortement portés par une appréciation concernant un retour à la normal. Et qui dit retour à la vie normal, dit un retour à un mode de «consommation normal».

Et les PME dans cette dynamique?

La difficulté réside dans la définition même d’une PME ou d’une grande entreprise. A titre d’exemple, nous avons de grandes structures au Maroc qui réalisent quelques milliards de dirhams de chiffre d’affaires mais pour autant elles seraient considérées comme des PME dans certains marchés occidentaux. Dans ce panel d’entreprises, nous comptons de grosses PME ou du petit Corporate (Entreprise de moins de 500 salariés) de différents pays. On peut donc dire que l’échantillon de l’étude est également représentatif du tissu PME (24% des entreprises sondées) et l’optimisme affiché les concerne aussi.

Quid des défis auxquels font face les chefs d’entreprises?    

Parmi les défis et les menaces identifiés à travers cette enquête, on constate une hausse des risques liés à cybersécurité. La menace cyber figure dans le top 3 à l’échelle mondiale et préoccupe encore plus au niveau de l’Amérique du nord. Sur le continent africain, cette crainte se place en troisième position. La principale menace pour le continent reste l’incertitude politique, contrairement à d’autres pays. Ceci dit, nous avons des thématiques en commun telles que la pandémie et autres crises sanitaires, la cybersécurité ou encore l’excès de réglementation du marché, certes pas avec la même pondération, mais cela reflète le fait que le marché africain se structure au fil du temps.

Abstraction faite des disparités, les enjeux perçus par les CEO africains, européens ou nord-américains sont quasiment les mêmes. Dans un monde économique qui s’est très largement globalisé, cet alignement d’enjeux est somme toute assez cohérent.

Quel rapprochement pouvez-vous faire avec le Maroc?

Il n’y pas eu de distinguo sur les sujets majeurs qui sont ressortis de l’enquête cette année. Nous nous sommes essentiellement appuyés sur l’opinion de 35 dirigeants de la région Maghreb et Afrique de l’ouest. Il s’agit principalement de dirigeants de grandes entreprises.   Il faut dire aussi que nous sommes dans des économies où les grandes entreprises sont souvent des moteurs de croissance et tirent dans leur sillage tout un écosystème de PME. Finalement, avoir l’avis de ces grands patrons dans différents secteurs, donne, quelque part, le bon niveau de température de comment l’entrepreneuriat se projette. Globalement, le moral des 35 patrons, dont les Marocains, est plutôt bon. Sur cette vision d’avenir, lorsque la question est posée aux dirigeants africains et marocains concernant la croissance sur les 12, voire les 36 prochains mois, pour toutes les raisons que j’ai évoquées auparavant, on est dans un mouchoir de poche avec les chiffres mondiaux. On est même plus optimistes que les Français et un peu moins optimistes que la moyenne mondiale qui est de 76%. Donc globalement, les dirigeants fondent beaucoup d’espoir quant aux perspectives de croissances à court et moyen terme.

A vous entendre, les patrons marocains dégagent un enthousiasme, or le patronat ne partage pas le même enthousiasme et reste sceptique ?

Ce type de crise est le stress-test scenario idéal pour tester la résilience d’une économie. Globalement au Maroc, notre économie fait preuve de résilience et ce malgré le fait que deux de nos principaux leviers de croissance ont très fortement pâti de crise, à savoir le tourisme et les IDE. Aussi, je reste persuadé que la «remontée» s’inscrira sur du moyen terme et non du court terme, et que nous bénéficierons, avec un effet de décalage, de la croissance de nos partenaires économiques traditionnels.

Le meilleur exemple et sans aucun doute l’industrie du tourisme. En effet, l’infrastructure mise en place ne s’est pas évaporée du jour au lendemain, et il en va de même pour «l’offre Maroc». Certes, il s’agit d’une industrie qui souffre, mais on peut être certain que si nous retrouvons un mode de vie normal, ce secteur rebondira très vite. Le plus important c’est que les fondamentaux sont là et ce n’est pas 18 mois de pandémie qui vont balayer des investissements et une stratégie touristique initiés depuis plus de 20 ans.

L’enthousiasme des CEO est également corrélé à la perspective qu’offre la vaccination comme principal levier de sortie de crise. Cette campagne de vaccination, combinée à la campagne agricole prometteuse qui s’annonce, nous donne droit à un certain optimiste.

Et l’Etat semble prendre des précautions avec le lancement de la 2ème vague de produits financiers étatiques pour la relance, est-ce suffisant?

Cette pandémie a impacté le niveau d’endettement de l’Etat et des finances publiques un peu partout dans le monde. Si l’on regarde le niveau d’endettement de certains pays européens, il atteint 110% du PIB, voire au-delà. Au Maroc, nous ne sommes pas à ces niveaux et je ne pense pas qu’on nous y arriverons. Il n’y a jamais, dans cette crise que nous traversons, des réponses ou des choix faciles, mais des paris sur l’avenir car l’inaction n’est clairement pas une option viable.

Il a été nécessaire de réinjecter du financement dans notre économie pour préserver l’emploi et il sera forcément nécessaire d’en réinjecter pour en créer davantage demain car ne l’oublions pas, cette crise a détruit de l’emploi. L’enjeu n’est pas tant la nature des instruments financiers qui seront mis en œuvre, mais comment faire en sorte que l’on dirigera cette manne financière additionnelle vers les secteurs les plus créateurs d’emplois et de richesse. Il nous faudra également mettre en cohérence tous les leviers de financement dont nous disposons.

Enfin, il faut garder à l’esprit que le Maroc est un pays où la commande et l’investissement publics sont des moteurs importants de la croissance. L’effet «d’entrainement» sur le secteur privé est non négligeable.