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Oriental, il était une fois une frontière fermée…

Economie avril 2021

Oriental, il était une fois une frontière fermée…

Le Maroc a fait le choix stratégique de tourner le dos à la frontière fermée avec l’Algérie. L’Oriental n’est plus aussi enclavé qu’il l’était 20 ans auparavant. De graves disparités persistent entre le nord et le sud de la région.

La situation de nos frontières de l’Est, fermées depuis bientôt vingt-sept ans, débouche paradoxalement sur un seul constat: l’incertitude. En économie, et en politique d’ailleurs, cela entrave la réalisation de projets inscrits dans la durée. Ce qui est sûr, c’est que la frontière maroco-algérienne, longue d’environ 1.600 kilomètres, n’ouvrira pas de sitôt. Les événements de Guerguarat, fin 2020, et la récente expulsion imprévisible des agriculteurs de la palmeraie El-Arja, à Figuig, en constituent l’énième preuve. Sclérosé, le régime algérien s’entête à maintenir un statu quo préjudiciable, surtout dans la région de l’Oriental, littéralement acculée à «aller voir ailleurs». Au demeurant, les deux pays sont perdants. Les instances mondiales estiment le manque à gagner des deux côtés de la frontière à 2 points du PIB.
Sur le terrain, le Maroc agit, depuis plus de deux décennies, pour éradiquer complètement les effets néfastes de cet enclavement involontaire de l’Oriental. «L’idée que la frontière de l’Est soit une source de richesse est dépassée au Maroc», estime Ahmed Azirar, économiste et universitaire. Au vu des infrastructures réalisées globalement, surtout dans la façade méditerranéenne de la région, de grands avancements sont apparents à l’œil nu. Mais, selon plusieurs experts, des manquements de taille persistent. Certains projets, comme la station balnéaire de Saïdia dont l’échec est amputé, selon l’économiste Abdellatif Bouâzza, à la rude concurrence ibérique, n’ont pas encore fait leurs preuves. D’autres, à l’instar de Marchica, fort d’un budget global de 26 milliards de dirhams, suscitent déjà des avis dubitatifs, bien qu’ils ne soient pas encore finalisés. Par-dessus tout, le taux de chômage à la région a atteint 16,3% en 2018, un niveau nettement plus élevé que le taux national (9,8%). Aussi, la contribution de l’Oriental au PIB se limite à peine à 6,5% (2017).
La région n’est plus aussi enclavée qu’avant !
Le point de départ était le discours royal d’Oujda en 2003. Dès lors, zones industrielles, technopoles et agropoles pullulent dans la région. Hrou Azzi, économiste et chef du département Géographie à l’université d’Oujda, analyse les projets réalisés, à partir de ce moment, comme «un effort global d’intégration de la région dans l’espace économique national». Ayant étudié les questions de l’enclavement à Errachidia et Oujda, il pense que «le salut viendra du développement de la demande locale. Si nous arrivons à drainer de la clientèle locale à la station balnéaire de Saïdia, nous aurons plus d’ancrage national», poursuit Hrou Azzi, qui insiste sur l’importance de la validation en cours du Schéma régional d’aménagement du territoire (SRAT). Ce SRAT créera des «couloirs de développement qui permettront de créer des complémentarités intra-régionales», poursuit Azzi.
Maintenant, la région n’est plus enclavée comme elle l’était à la fin des années 90. L’axe autoroutier Rabat-Oujda est opérationnel depuis une dizaine d’années. Aussi, les deux aéroports de Nador et d’Oujda, septième et huitième aéroports nationaux en termes de trafic, ont accumulé environ 1,5 million de passagers en 2019, bien que la dégringolade ait été notoire en 2020 (-70%). Etouffé dans l’œuf, l’aéroport de Bouârfa attend la fin de la pandémie pour reprendre ses vols internes le reliant à Casablanca. Sa vocation, disent les analystes, est purement touristique. A la baie de Betoya, la plateforme industrielle Nador West Med (NWM), qui renforcera les capacités portuaires de Nador, permettra de traiter, dans un premier temps, 3 millions de conteneurs et 25 millions de tonnes d’hydrocarbures annuellement.
Le progrès sera local
La région de l’Oriental occupe la première place en termes de transfert de devises, avec un quart de l’ensemble des transferts, estimés à 68 milliards de dirhams en 2020, en augmentation de 5% en une année. Outre l’apport en devise, ces fonds permettent, selon Hrou Azzi, de construire un modèle de développement autour de l’économie résidentielle. En d’autres termes, «les transferts de devise permettent de développer la demande et, par ricochet, les emplois», dit-il.
Sur le terrain, on commence à profiter des projets structurants mis en place. Les plateformes industrielles et agricoles attirent déjà les investisseurs. À l’Agropole de Berkane, d’un budget global de 360 millions de dirhams, plusieurs opérateurs se sont déjà implantés. Cela dit, «les investissements demeurent isolés et sans grand impact. Il faut les orienter vers des projets avec des budgets solides, qui peuvent apporter une vraie valeur ajoutée», déclare Mostafa El Maddarsi, président de la minoterie Nador Céréales, basée à Béni Ensar à la porte de Melilla.
El Maddarsi croit en sa région. Il pense que l’Oriental peut contribuer davantage au développement du pays. Minotier de père en fils, et «oriental» convaincu, il nous annonce avoir récemment entrepris les démarches pour construire la plus grande minoterie au Maroc. Ce projet devra surclasser Nador Céréales, la minoterie qu’il dirige également à Béni Ensar depuis 2011. En quelque sorte, la future minoterie est l’aboutissement de plusieurs projets lancés par la famille El Maddarsi aux alentours de Nador. Pourquoi y avoir choisi d’investir autant? «Vu les infrastructures mises en place actuellement à la province, comme Nador West Med, cette ville a un potentiel énorme», répond El Maddarsi qui met en exergue des signes encourageants, comme le retour au bercail de la diaspora et une grande confiance dans le milieu des affaires. Plus que tout autre atout, le futur Nador West Med est capable, selon Mostafa El Maddarsi, de hisser Nador à la stature de Tanger. Il évoque l’expérience historique de villes mondiales comme Amsterdam ou New York, qui ont évolué autour d’un port. Concernant la recette économique capable de développer la région, El Maddarsi est optimiste: il faut un développement intégré et une certaine autonomie régionale. «Tous les investissements dans la région doivent s’emboiter», tient-il à préciser. Pour ce qui est de la fermeture des frontières avec Melilla et l’Algérie, «elle doit être considérée comme une chance et non un frein». Et pour cause, «cela nous a appris à être indépendants. Il serait idéal d’ouvrir les frontières, mais dans l’état actuel des choses, nous devons compter sur nous-mêmes», dit-il.
Disparité Nord-Sud
Outre l’informel, qui est de plus en plus étouffé, grâce à un changement de comportement d’achat, le plus grand fléau de l’Oriental est la grande disparité qui existe entre le nord et le sud de la région. Ce dernier représente 50% du territoire de la région, mais abrite seulement moins de 40% de la population. Il pâtit surtout du manque terrible d’investissements publics et privés. «C’est normal. En termes de fiscalité, on ne fait pas de distinction entre Bouârfa, ville située dans une zone reculée, et Casablanca, la capitale économique. Mais les avantages différencient ces deux villes», estime Mostafa El Maddarsi. Effet non escompté, la province de Figuig, située au sud de la région, est vidée de sa population, à tel point que la ville éponyme compte quelque 11.000 habitants (2014), alors que sa population avoisinait 16.000, un siècle auparavant.
D’aucuns pointent du doigt le manque de volonté politique pour développer le sud de l’Oriental. En tout cas, sur le terrain, on passe à côté d’opportunités d’affaires considérables. Dans les secteurs du tourisme ou des produits du terroir, les débouchés qui pourraient se concrétiser sont multiples. Au nord de Tendrara, le village de Trarid arbore les restes d’une ancienne fabrique, d’où on exportait l’Alfa en Europe. Cette plante, exploitée pour diverses utilisations, est toujours présente en abondance, mais la ferraille des machines a été laissée aller à vau-l’eau, depuis la fermeture de cette usine le siècle dernier. Même constat en ce qui concerne les plantes médicinales et les truffes. Un grand potentiel non valorisé.
Cela dit, Hrou Azzi est plus optimiste. «La grande différence entre la façade méditerranéenne et le sud n’empêche pas un constat: une très grande complémentarité entre ces zones», souligne-t-il. La difficulté pour les espaces oasiens, en l’occurrence la ville de Figuig, réside selon Azzi dans son incapacité de supporter une grande population et de grands projets. «Il faut s’orienter vers des projets de petite taille avec une très grande valeur ajoutée», insiste-t-il. Mais la ville, joyau naturel et culturel d’une grande valeur historique, a une lueur d’espoir. Depuis l’ouverture, début avril 2019, d’une ligne aérienne interne entre l’aéroport de Bouârfa et Casablanca, un changement positif a été décelé. Actuellement, la région y construit un hôtel de quatre étoiles, en collaboration avec la ville et l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (ANDZOA). Faut-il le préciser, ce sera son tout premier établissement touristique classé.
La province de Figuig abrite également les sites de prospection gazière de Meridja (Anoual) et Tendrara, exploités par Sound Energy. Le groupe anglais est lié à l’ONEE (Office National de l’électricité et de l’eau potable) par un protocole d’accord, en cours de modification, pour la livraison de 5 milliards de gaz naturel puisé à Tendrara. L’entrée en vigueur effective de cet accord n’aura pas d’effet direct sur les recettes fiscales, vu les exonérations multiples dont bénéficient les entreprises d’exploration. Cela dit, les indicateurs économiques de la région et sa contribution au progrès du pays prendront des ailes. Mais ce n’est pas pour tout de suite. L’Oriental est la 8e région contributrice à la création de richesse nationale.
Vaste région inexploitée
Ahmed Azirar met l’accent sur le potentiel inexploité de la région, notamment aux Hauts Plateaux de l’Oriental. Il s’agit d’une vaste zone très fertile s’étendant depuis Oued Za à la frontière algérienne à l’est et au sud, et qui est dotée de ressources hydriques abondantes. «Cette zone n’est pas cultivée», souligne-t-il. Le potentiel touristique est également dans la même situation. Le patrimoine naturel de la région, riche et diversifié, demeure inconnu auprès des touristes nationaux et internationaux. En 2019, les aéroports de Laroui et d’Oujda n’ont représenté, respectivement, que 3% et 2% du total des arrivées touristiques au Maroc (environ 13 millions). Pour ce qui est du flux des touristes nationaux, les statistiques ne sont pas disponibles, mais l’attrait est ailleurs. Même l’émigration, une manne en termes d’apport en devises, est une arme à double tranchant. «Si la région est la première au niveau national à bénéficier des transferts de devise, le départ vers l’Europe crée une hémorragie de main-d’œuvre et de savoir-faire», précise Azirar. Sur place, la population dépend, en grande partie, de ces virements, transformés en rente.
La région dispose également de trois ports à diverses vocations, à Nador, à Rass El-Ma et à Saïdia, en attendant la finalisation de Nador West Med. Pour Ahmed Azirar, cela n’est pas suffisant. «L’Oriental n’a pas encore son chantier naval, une activité pas encore assez développée», dit-il. D’ailleurs, cela est un problème national. Les côtes du royaume, longues d’environ 3.500 kilomètres, ne contribuent que de 3% au PIB national. «Il nous faut une économie de la mer. Cela sera bénéfique pour la région aussi», poursuit Ahmed Azirar. En somme, le développement des régions dépend aussi du développement du royaume.