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Micro-mobilité, en toute illégalité

Entreprises avril 2021

Micro-mobilité, en toute illégalité

Malgré la tendance, la trottinette électrique bute sur la réglementation qui emboîte le pas à un marché naissant lequel n’a pas fini de révolutionner la mobilité.

Personne n’a vu venir l’essor des engins électriques mobiles, genre la trottinette électrique, l’hoverboard et d’autres produits assimilés. Considérés comme de simples jouets au départ, ils ont vite envahi les rues pour devenir un moyen de déplacement incontournable. Efficaces, facilement transportables et surtout écologiques, tels sont les principaux atouts qui ont contribué au succès fulgurant de ces véhicules. D’où la naissance d’un marché de micro-mobilité, qui jusqu’à présent manque de définition consensuelle, et dont la vedette est accaparée par la trottinette électrique laquelle détient 68% dans certains marchés européens. De surcroît, tous les indicateurs montrent que ce phénomène de la micro-mobilité semble être la panacée pour désengorger le trafic, outre l’enjeu écologique. En effet, le marché de la mobilité en tant que service (MaaS) devrait atteindre la valorisation de 280,77 milliards de dollars en 2027 contre 52,56 milliards de dollars en 2019, soit un taux de croissance annuel de 23,2% jusqu’en 2027. De surcroît, les statistiques suggèrent que 55% de la population mondiale vit actuellement dans les zones urbaines et selon les estimations, près de 68% de la population vivra dans les zones urbaines d’ici 2050. Le rythme rapide de l’urbanisation entraîne déjà des embouteillages.
Micro-mobilité oui, mais…
Plébiscités au Maroc également, ces véhicules connaissent un certain engouement. Certes, des chiffres à l’appui manquent en termes de ventes, mais à en croire des professionnels, la demande ne cesse de croître. Selon Othmane Arhmir, gérant de la société VR Material, spécialisée dans l’importation et la vente des trottinettes électriques, depuis le lancement de l’activité en avril 2019, les ventes enregistrent un bon flux, soit une dizaine de commandes par jour. Or depuis quelques mois, la situation est chaotique. Et pour cause, un blocage au niveau de la douane qui a engendré une rupture de stock. Un constat corroboré par le distributeur des produits Xiomi au Maroc. «Actuellement, nous vendons une à deux trottinettes par jour et les arrivages ont du mal à parvenir. Bon nombre de commandes sont bloquées au niveau de la douane depuis que l’Agence nationale de la sécurité routière (Narsa) a apposé son veto et a assimilé ces engins à des cycles moteurs, ce qui nécessite une homologation et ce n’est pas évident d’en obtenir», rouspète un importateur qui requiert l’anonymat. Contacté par Economie Entreprises, le CNEH, Centre national d’essais et d’homologation qui relève de la Narsa, a confirmé que ces véhicules sont considérés en tant que tels et qu’ils sont interdits à la circulation. «Suite aux nombreux accidents qui se sont produits à cause de ces engins, il fallait trouver un moyen pour limiter la circulation puisque nous avons la responsabilité de la sécurité routière. D’où le déclenchement du processus au niveau de la douane. Il fallait également s’assurer que les produits qui parviennent au Maroc soient conformes aux normes pour des raisons de sécurité», souligne-t-on auprès du CNEH.
Malgré les restrictions, certains importateurs n’ont pas plié l’échine et ont tenté de trouver un terrain d’entente avec la Narsa afin de continuer à importer ces trottinettes. Ainsi, l’entente a découlé sur un bridage électrique fixé à 25 km/h pour qu’elles soient considérées comme un jouet de divertissement, non admis sur la voie publique. Et pour ce faire, depuis décembre 2020, ces importateurs ont pu obtenir des dispenses d’homologation. Mais, il semblerait qu’il y a peu de temps, le service concerné n’autorise plus ces dispenses, ce qui a mis des importateurs dans l’embarras et ont fini par lâcher prise.
Taxis trottinettes
En revanche, en attendant l’homologation et la régularisation du marché de la micro-mobilité qui fait ses premiers pas au Maroc, des initiatives et des idées innovantes autour de ce marché émergent et un business a été créé. C’est d’ailleurs le cas de la start-up Hopla Mob qui a fait de la mobilité urbaine son cheval de bataille. «Vu l’essor de ce mode de transport, l’idée est venue pour promouvoir la mobilité urbaine écologique. D’où le lancement de Hopla Tours, un projet pilote qui consiste à proposer des tours guidés à trottinette électrique à Casablanca dédié aux touristes. Dès le lancement sur Tripadvisor, en octobre 2019, l’idée a séduit et les demandes ont fusé», se réjouit Aziz Benslimane, fondateur de la start-up. Depuis juillet dernier, la jeune pousse a décidé de se focaliser sur le marché local en développant une offre adaptée. Avec des partenaires, baptisés «Happy Hop» comme des restaurants, cafés ou agences, un parc de trottinettes a été installé dans l’enceinte de ces locaux. A l’heure actuelle, deux stations sont déployées. Et le recours à des partenaires n’est pas anodin, pour le fondateur du projet, le business model repose sur l’humanisation du service, contrairement aux autres pays où les trottinettes sont mises à disposition sur les trottoirs en free-floating (libre service). Ainsi, le dirigeant ambitionne de créer une nouvelle tendance relative à la création d’une communauté de propriétaires de ces véhicules qui cherchent à parquer, à charger et à sécuriser leurs engins à travers des stations et des véhicules intelligents qui seront équipés d’IOT (Internet of Things) et des capteurs susceptibles d’intercepter les actes de vandalisme, de vols ou de fuite. Pour ce faire, la jeune pousse a soumissionné au programme incubateur pour financer les 1.000 stations qu’elle souhaite déployer à l’échelle nationale à l’horizon 2023. Il s’agit d’un investissement qui nécessite une enveloppe budgétaire de 5 millions de dirhams. Pour accompagner ce projet, Hopla Mob a concocté des offres spécifiques qui vont être lancées incessamment. Ces formules d’abonnement permettent aux adeptes de ce mode de mobilité d’acquérir le véhicule et de bénéficier des services de stationnement. Mieux encore, la formule premium qui est proposée à 750 dirhams par mois donne accès aux services après-vente, à savoir la maintenance et la réparation. Pour offrir une meilleure prestation, la start-up s’est dotée d’un atelier et de techniciens spécialisés. Autre nouveauté, d’ici la fin de l’année, la jeune pousse mettra sur le marché la location de trottinettes électriques dont le trajet sera facturé à la minute, une sorte de taxi trottinette.
Pas d’homologation, pas d’assurance
En réponse aux blocages au niveau de la douane, Aziz Benslimane confirme la rupture et se dit être chanceux de disposer d’un stock qui lui permettra de concrétiser son projet. Mais à la longue, l’absence de réglementation peut constituer éventuellement un frein à son activité. En effet, il s’avère crucial de s’acclimater à cette tendance naissante et porteuse d’idées innovantes susceptibles de constituer un levier économique. A cet égard, Hopla Mob est en pourparlers avec le ministère de l’Industrie pour créer une unité de production et d’assemblage de trottinettes électriques dans le cadre du programme dédié aux startups industrielles. Il faut dire que ce marché alléchant a séduit même les constructeurs automobiles qui veulent aussi leur part du gâteau et ont misé sur ce phénomène. Outre Citroën ou encore Renault, Seat avait annoncé le lancement, en 2019, de sa business unit dédiée à la micro-mobilité, qui est vite allée en besogne pour produire son premier e-scooter. Si des géants mondiaux se bousculent au portillon pour grignoter des parts de marché sur ce créneau, le Maroc est loin de ces avancées. Encore faut-il régulariser d’abord la mise en circulation de ces engins, avant de prétendre à une industrialisation dont il est capable de par son expertise dans l’industrie automobile.
Toutefois, qui dit homologation, dit immatriculation et dit assurance. Du côté de l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (Acaps) à l’heure actuelle, il n’y a pas encore d’offre de couverture qui soit spécifique aux trottinettes électriques. L’unique moyen de mobilité électrique qui jouit d’une assurance reste les motos électriques dont l’offre est similaire à celle des véhicules automobiles, notamment les véhicules à deux roues et de tourisme, dans la mesure où ces motos disposent de moteurs électriques alimentés par des batteries pouvant circuler sur la voie publique. L’obligation d’assurance «responsabilité civile automobile» prévue à l’article 120 du code des assurances s’applique à tout véhicule terrestre à moteur non lié à une voie ferrée. De ce fait, les compagnies d’assurances marocaines offrent pour les usagers des motos électriques une assurance multirisque automobile et les garanties annexes facultatives couvrant les risques liés notamment au vol, l’incendie et dommages collision.
In fine, les professionnels restent unanimes quant à l’efficacité de ce mode de transport et attestent qu’il s’agit de l’outil adapté pour le dernier kilomètre, à savoir les personnes qui font la navette. Parmi les problématiques évoquées figure l’informel qui continue d’opérer sans subir aucune restriction. Ainsi, face à cette pénurie, des trottinettes sont proposées à la vente à un prix faramineux dépassant les 30.000 dirhams par unité pour des trottinettes qui peuvent atteindre 100 km/h, ce qui représente un réel danger sur les routes, tandis que le prix varie entre 3.799 et 4.799 dirhams. En effet, le vide juridique laisse libre cours à des agissements illégaux. Interrogé sur la question, le CNEH admet que la réglementation fait actuellement défaut et reconnaît que c’est un marché qui regorge de potentialités, d’où la réflexion sur un cadre législatif. «Eu égard à l’engouement de ces engins, nous nous sommes rapprochés des services d’homologation des pays européens qui ont réglementé les trottinettes électriques, notamment la France, afin de s’inspirer des dispositifs adoptés. Des études sont en cours pour les adapter au contexte national. Nous ne pouvons pas aller à l’encontre du courant», confie un haut responsable au sein du CNEH. Tout porte à croire que des efforts sont menés, mais reste à savoir combien de temps cela prendra pour se concrétiser. De plus, l’infrastructure n’est même pas adaptée aux piétons, quid des trottinettes électriques?