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Le tourisme sera-t-il interne ?

Economie avril 2021

Le tourisme sera-t-il interne ?

Il fallait attendre la Covid-19 pour se rappeler que le tourisme interne est notre premier marché touristique. Sauf que l’offre nationale n’est pas ajustée aux catégories socioprofessionnelles cibles.

En Europe, le plus grand marché émetteur étranger pour le Maroc, l’industrie du voyage pousse un soupir de soulagement. Le premier mars 2021, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a annoncé qu’elle soumettrait, avant la fin du mois, une proposition visant à mettre en place un passeport sanitaire au niveau européen. De là à savoir si ce prérequis pourrait devenir courant dans le secteur, c’est un peu tôt pour répondre. Du côté du Maroc, on espère un effet d’émulation quelconque, malgré des prévisions pas trop rassurantes qui renvoient la reprise au-delà de 2022. Cela dit, on se contente, pour l’instant, de tenter de préserver l’emploi et les actifs. Mais jusqu’à quand? «Si la reprise tient effectivement lieu d’ici deux ans, récupérer le même rythme de croisière qu’en 2019 ne sera possible que quelques années plus tard», estime Samir Kheldouni Sahraoui, fondateur de Chorus Consulting, cabinet de conseil spécialisé en investissement touristique.
Seule alternative, le tourisme interne a déjà fait ses preuves. Il a accaparé, au cours des derniers exercices pré-Covid-19, plus du tiers du marché touristique, devançant le marché émetteur français, pionnier et leader historique. Selon Omar El Alaoui El Balghiti, vice-président du Conseil régional du tourisme (CRT) de Dakhla-Oued-Eddahab, en 2019, les nationaux ont constitué 40% des arrivées aux hôtels classés de la région. Au nord, à la région de Béni Mellal-Khénifra, on parle de plus de 50%, notamment dans la province d’Azilal qui dépend majoritairement des clients marocains. Mais switcher vers un nouveau système, avec plus de place au touriste local, ne sera pas chose aisée, ni imminente. Le tourisme national est structurellement international, dépendant des tour-opérateurs mondiaux et des grandes chaînes hôtelières. Même les 900.000 touristes nationaux, qui se sont rendus en Espagne en 2018, ne peuvent être considérés comme une cible à récupérer. Et pour cause, Selon Kheldouni Sahraoui, «il s’agit d’une catégorie socioprofessionnelle (A) qui ne constitue pas un grand intérêt dans le cas d’une transformation du tourisme national. Le cœur de cible à viser est le ménage à revenu moyen», poursuit-il. Il faut donc cibler les catégories socioprofessionnelles inférieures, B et C.
Une question d’adaptation
de l’offre à la demande

L’enjeu repose désormais sur une équation simple: proposer aux nationaux une offre qui prend en compte leurs caractéristiques et leurs attentes. Dans l’état actuel des choses, l’hôtellerie au Maroc n’est, en aucun cas, ajustée aux deux dernières catégories citées, les plus prometteuses en termes de volume particulièrement. Dans l’absence de produit adapté, celles-ci se rabattent sur l’hébergement non répertorié, qui échappe à la fois aux statistiques et au fisc. Les professionnels parlent de seulement quelque 15 à 20% des touristes marocains qui séjournent dans des formes d’hébergement marchand tels les hôtels. C’est dire que la marge de progrès reste importante. La région de Béni Mellal-Khénifra est probablement la seule à avoir réussi le défi de proposer une offre en phase avec le touriste national, notamment en termes de prix. Mais des réglages devront se faire pour peaufiner le service, baliser les pistes de randonnées et améliorer l’accès à la région. «Nous avons trop tardé à concevoir un marketing mix pour la clientèle nationale. Outre un produit adapté aux nationaux, il faut choisir des localisations géographiques en fonction des attentes de ces clients. Il faut aussi que le rapport qualité prix soit bon», préconise Sahraoui, DG de Chorus Consulting.
Cela étant dit, nous ne partirons pas de zéro. Dans le cadre de la vision 2020, les pouvoirs publics avaient mis en place le programme Biladi, dédié au tourisme interne. Ce programme prévoyait le développement d’une série de stations touristiques, «assorties de produits et de prix adaptés au profil des voyageurs nationaux». Elément essentiel, les tarifs mis en place étaient censés toucher la cible. Trois fourchettes de prix, correspondant aux trois produits de résidences horizontales et verticales, ainsi qu’aux campings, ont été élaborées. «Le programme Biladi avait plafonné les prix, ce qui n’était pas efficace. Il faut des projets avec des coûts relativement bas, afin que les prix ne soient pas élevés», explique Sahraoui. Et d’ajouter: «Cela sera possible si seulement on accorde des encouragements fiscaux et fonciers aux nouveaux projets de tourisme interne. Je pense qu’il faut aligner les prix proposés aux locaux aux prix donnés aux grossistes. Aussi, tout programme ne peut, évidemment, pas réussir sans une longue campagne de promotion. Cela dit, il faut tenir en compte que la reprise tardera à venir. Les marchés émetteurs attendent, tous, la reprise pour la relance du tourisme. Et ils se préparent déjà à affronter une nouvelle situation. Le tourisme post-Covid-19 sera différent, avec de nouvelles exigences». Si, visiblement, ce programme a été un flop, le retour d’expérience devra être très utile pour aspirer à satisfaire les attentes de la clientèle marocaine et partant, compenser une partie non négligeable des pertes du secteur.