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Avis de tempête sur Masen

Economie mars 2021

Avis de tempête sur Masen

Après une boulimie de projets depuis 2010 et des choix technologiques et économiques contestables, l’étau se resserre autour de la star des entreprises publiques. Roundup.

Que se passe-t-il à Masen? L’absence durant près de 3 mois de son président du directoire, Mustapha Bakkoury, des principales activités en lien avec le secteur de l’énergie a suscité pas mal de questionnements dans les milieux énérgétiques au marocains. Son récent retour en service en nommant un conseiller spécial du président en charge de l’hydrogène, un ami de longue date en la personne de Youssef Latif renforce encore plus les spéculations. Serait-ce un nouveau mandat qui a été assigné à l’Agence avec le potentiel de l’hydrogène vert ou la participation à la guerre de positions autour de ce projet d’avenir?
Nuages sur le solaire
Il faut dire que depuis la parution du rapport du CESE sur la transition énergétique au Maroc, peu élogieux pour ne pas dire franchement critique sur ce chantier important, les nuages ont commencé à s’amonceler sur la tête de l’agence solaire. La publication de ce rapport a été suivie d’une réunion présidée par le Roi, le 22 octobre 2020, qui a été consacrée au secteur des énergies renouvelables, sujet particulièrement suivi par le Souverain. La dernière réunion du genre s’est tenue en novembre 2018, où le Souverain s’est félicité des réalisations enregistrées et a rappelé «qu’en se basant sur une stratégie pertinente et audacieuse, tout projet, déployé de façon responsable et rigoureuse, ne peut que se traduire en dynamique vertueuse de développement et de progrès». Contrairement aux précédents communiqués du Cabinet royal concernant ces réunions, celui d’octobre dernier était particulièrement sec et alarmiste. Ainsi on peut y lire: «Au cours de cette séance, le Souverain a relevé un certain nombre de retards pris dans l’exécution de ce vaste projet et a attiré l’attention sur la nécessité de faire aboutir ce chantier stratégique dans les délais impartis et suivant les meilleures conditions, en agissant avec toute la rigueur requise».
En effet, à la fin de l’année 2020 devant consacrer la vision royale, lancée 12 ans plus tôt, concernant la transition énergétique vers un mix énergétique où le renouvelable représenterait 42% en 2020 et 52% en 2030, on serait encore à moins de 27% de production d’électricité verte et cela même si les capacités de production renouvelables ont représenté près de 37% de l’ensemble de celles installées. Mais ce ne sont pas que les décalages calendaires pris dans l’exécution des divers projets qui seraient reprochés, plusieurs remontées d’information sont en lien avec le rôle extensif de Masen dans le développement de projets renouvelables, voire la concurrence du secteur privé. Une position qui n’est pas partagée par tous les intervenants du secteur contactés par Economie Entreprises. Par contre, ce qui inquiète plus est en lien avec la pérennité du modèle économique adopté par Masen.

Business model défaillant
Le rapport du CESE souligne d’ailleurs que «l’analyse comparée met en relief un coût de revient du KWh à 1,62 dirham pour Noor 1, à 1,38 dirham pour Noor 2 et 1,42 dirham pour Noor 3, tandis que le KWh est revendu à l’ONEE à 0,85 dirham». Un différentiel qui creuse le déficit opérationnel de Masen à près de 923 millions de dirhams en 2019 contre 608 millions en 2018, selon le rapport sur les EEP accompagnant la Loi de Finances 2021. Un des fournisseurs de Masen affirme même que les difficultés de trésorerie de l’agence généreraient des retards de paiement conséquents y compris envers ses principaux partenaires. Le management de Masen serait d’ailleurs de plus en plus «évité» par les hauts cadres du secteur bancaire au vu de sa situation financière critique.
Et ça ne risque pas de s’arranger, si on prend en considération la situation dans sa globalité. En effet, en persistant dans le choix technologique du Solaire à Concentration (CSP), Masen continue à creuser le gap malgré tous les cadeaux que lui a faits l’Etat pour pouvoir la maintenir à flot et équilibrer ses comptes, notamment en lui concédant gratuitement l’ensemble des actifs renouvelables de l’ONEE. Ainsi, selon le rapport du CESE, «au regard des prix du PV [photovoltaïque NDLR] et de l’éolien, la technologie CSP s’avère dorénavant, malgré l’avantage du stockage, relativement chère et n’est plus justifiée à l’avenir et ce, d’autant plus que les niveaux d’intégration industrielle locale sont tellement bas qu’ils ne permettent pas de justifier le surcoût». Or, bien que cela était évident depuis longtemps, avec la division par 10 des coûts du PV, le choix technologique de Noor Midelt 1 s’est aussi porté sur cette technologie bien qu’hybridée par le photovoltaïque. Le coût de production reste ainsi élevé autour de 1,1 dirham/KWh. Le chantier de cette centrale attribuée en mai 2019 au consortium constitué d’EDF Renouvelables (France), Masdar (Emirats Arabes Unis) et Green of Africa (Maroc) est selon une de nos sources encore au stade de terrassement. Il doit sur le papier être livré en 2021. Après plusieurs péripéties pour l’octroi de ce chantier pharaonique d’une capacité de 825 MW et devant coter à terme 40 milliards de dirhams, cette centrale serait aujourd’hui contestée. Selon une autre source proche du sujet, les options pour abandonner ce projet seraient actuellement étudiées.
Sinon, l’Agence sous forme de SA, ayant déjà atteint un niveau d’endettement de plus de 20 milliards de dirhams, risque de crouler sous la dette. Car, en vendant à perte son électricité, elle creuse sans cesse son déficit. Pire, selon une source très proche du dossier, la capacité de production de la station Noor Ouarzazate est à peine de 40 à 50%, ce qui démultiplie d’autant plus les coûts de revient. «On est face à ce qui s’apparente à un éléphant blanc qui a coûté plus de 23 milliards de dirhams, mais qui ne produit presque rien. Ça ne m’étonnerait pas de voir le développeur rendre les clés faute de rentabilité», nous affirme notre source. Il s’agit en particulier de la tour solaire, une des technologies adoptées par la station Noor Ouarzazate qui serait quasiment à l’arrêt. Ayant abusé des emprunts garantis, le projet semble aujourd’hui non bancable. Une situation qu’avait évoquée la Cour des comptes en 2016 en incluant Masen parmi les EEP les plus endettés à travers des prêts concessionnels garantis.

Où va Masen ?
Au niveau managérial, «un manque de fluidité des process» a été relevé par plusieurs partenaires de l’agence. En effet, le président de Masen serait beaucoup plus absorbé par la Région de Casablanca et ses grands projets immobiliers, ce qui l’empêcherait de trancher plusieurs sujets sur sa table de travail à Rabat. Le départ de l’ancien numéro deux de Masen, Obaid Amran, appelé à la tête du fonds d’investissement public Ithmar début 2019, a rendu encore plus difficile la situation du président de l’Agence. Celui-ci qui est à la tête d’une région stratégique aux défis et potentialités énormes doit aussi piloter l’entreprise publique qui a connu la croissance la plus importante du portefeuille public.
A un moment où l’excédent de la production électrique nationale a atteint plus de 20%, induite par l’entrée en production de la station à charbon de Safi et le développement de l’éolien, la position de Masen en tant que porteur de la vision royale de transition énergétique est de plus en plus mise à rude épreuve. D’autant plus que le pari de l’export mis en avant au début de la création de Masen fait face au défi de la fermeture des frontières espagnoles aux exportations marocaines et des investissements colossaux pour une plus grande interconnexion du réseau national avec son voisinage devant être réalisée par l’ONEE. Un déficit de légitimité, d’autant plus que dans le cadre de la nouvelle vision du gouvernement, beaucoup d’établissements et entreprises publics sont appelés à revoir leur modèle. Une source gouvernementale nous a d’ailleurs affirmé que du fait du chevauchement entre les prérogatives des nombreux intervenants dans les secteurs de l’énergie, des ajustements seront apportés avec une nouvelle vision et une gouvernance différente. Certains voient même dans la filialisation à 100% de Masen par l’ONEE une solution pour une meilleure adéquation entre les besoins et la vision de l’opérateur système et les choix de développement technologiques et industriels de Masen (aujourd’hui sa filiale à 50%).
Quoi qu’il en soit, le développement de l’énergie électrique est appelé à connaître de profonds changements. On parle déjà d’une remise à plat global du plan d’équipement national avec un moratoire sur la construction de centrales thermiques, qu’elles soient à base de charbon ou de gaz. Avec les avancées réalisées dans le cadre de la production renouvelable et aussi la mise en place de capacité supplémentaire d’autoproduction par les industriels et les particuliers on parelerait même de la fermeture de certaines unités. Un coup de com’ interessant pour le Maroc.
L’autre enjeu d’avenir où Masen joue des coudes pour se positionner est en lien avec l’hydrogène vert, qui nécessite d’importantes capacités de production en renouvelable, des partenariats industriels complexes, notamment avec le groupe OCP (production d’ammoniac) et la production d’eau douce à travers la désalinisation de l’eau de mer. Un nouveau gouffre financier en perspective, pourvu que Masen ait eu le temps de digérer l’ensemble de ses projets.