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Le Maroc, victime collatérale?

Entreprises mars 2021

Le Maroc, victime collatérale?

L’onde de choc de l’OPA, depuis Paris, émise par Veolia sur Suez, aura des répercussions sur l’activité des deux entités présentes au Maroc et par ricochet sur le consommateur.

Les deux géants français de la gestion d’eau et des services liés à l’environnement, Veolia et Suez, se regardent en chiens de faïence. L’épisode sulfureux entre les deux leaders est loin d’être fini. Une guérilla s’est déclarée depuis que Veolia a émis, le 8 février dernier, une OPA (offre publique d’achat) auprès des Autorités du marché financier (AMF) pour acquérir 70,1% du capital restant de Suez, rompant ainsi toutes les négociations amicales. Pour rappel, Veolia avait acheté en octobre 2020, 29,9% du capital de Suez appartenant à Engie pour une valeur de 2,9 milliards d’euros. Dès lors, Veolia n’a pas hésité à faire part de son appétit pour absorber la totalité du capital de Suez, d’où le lancement de l’OPA, à l’insu de son concurrent, qui a été suspendue, dans un premier temps, par le tribunal de Nanterre. Il a aussi étudié une demande d’astreinte de 50 millions d’euros par jour que Suez souhaite voir imposer à Veolia tant que celui-ci n’aura pas retiré son OPA. D’autres rendez-vous sont prévus avant de trancher cette affaire. A l’heure où nous mettons sous presse, c’est le statu quo qui prévaut.
Une appétence grandissante
En effet, à Suez l’annonce de cette OPA est tombée comme un couperet. Il s’est énergiquement opposé à cette acquisition «forcée» que Veolia veut exercer sur lui. L’animosité est telle que le Conseil de Suez a frappé à toutes les portes dans l’espoir d’avoir gain de cause. Ne comptant pas plier l’échine, il a saisi toutes les autorités compétentes pour contrer cette offensive. Et ce qui a enflammé davantage cette dispute financière, est l’intérêt manifesté par le fonds d’investissement français Ardian associé à son homologue américain GIP (Global infrastructure partners) pour le rachat de Suez. L’affaire a pris une telle ampleur que le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, est intervenu pour annoncer que le gendarme de la Bourse de Paris allait être saisi pour statuer dans cette opération tumultueuse. Pour sa part, le Premier ministre, Jean Castex, a estimé que le rapprochement des deux géants faisait sens d’un point de vue industriel, mais pas au détriment des emplois qui risquent d’être perdus. Mais si Suez s’acharne à ne pas céder ses actifs à Veolia, c’est parce qu’il doute des intentions de ce dernier. Dans une déclaration à la presse, Bertrand Camus, directeur général de Suez, avait qualifié cette OPA hostile d’une alchimie à l’envers pour transformer l’or en plomb. Car il semblerait que Veolia serait intéressé par une partie des activités de Suez et si fusion il y a, Veolia céderait les autres activités, notamment celles relatives à la gestion de l’eau.
Mais les craintes se sont également manifestées du côté des élus qui restent sceptiques quant aux conséquences d’une telle fusion sur le prix de l’eau, le maintien de la concurrence, l’investissement et l’emploi.
Nonobstant les hostilités, Veolia est obstiné à créer un champion national et mondial de la transition écologique. Un champion qui pèserait 41 milliards d’euros de chiffre d’affaires en cumulé. Conforté dans cette nouvelle position de leader français, ce géant pourrait jouer sur un marché évalué, au total, à 1.400 milliards d’euros annuels. Les enjeux de ce rachat sont de taille, d’où l’insistance de Veolia qui compte poursuivre son offensive jusqu’à la tenue de l’assemblée générale de Suez prévue fin juin afin d’obtenir le soutien des autres actionnaires. D’ici là, le bras de fer va probablement s’intensifier.
Bonjour les dégâts !
Si ce rachat a eu un effet de bombe en France, sa résonnance s’est étendue au Maroc puisque les deux concurrents sont présents en tant que délégataires pour la distribution et la gestion de l’eau dans plusieurs villes. Ainsi, l’absorption de Suez par Veolia risque d’avoir des incidences non négligeables sur le Maroc. «Les craintes exprimées en France sont valables pour le Maroc. Cela peut invariablement créer une perte sociale. Beaucoup d’emplois seront perdus vu que la population salariale de ces multinationales est essentiellement marocaine». Et de poursuivre, l’existence d’entités concurrentes permet aux consommateurs d’accéder à une meilleure qualité de service. En cas de monopole, une déperdition est à prévoir», se désole Kamal Nasrollah, avocat de Suez Maroc. Mais ces craintes ne sont pas anodines. Il faut rappeler que Veolia, présent au Maroc depuis 2002, n’a pas omis de montrer son désintérêt pour le pays. En effet, en 2013, l’opérateur voulait céder les régies d’eau et d’électricité Amendis (Tanger-Tétouan) et Redal (Rabat-Salé) au fonds britannique Actis. Il a fallu l’intervention du ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad à l’époque, pour empêcher la vente. S’ajoutent à cela les dysfonctionnements relevés depuis que l’entité a pris en gestion déléguée les services publics de ces villes. Hormis le manque de transparence, les reproches ont fusé de partout pointant du doigt la mauvaise gestion et le non-respect des engagements de ce dernier. Pire encore, des manifestations ont eu lieu, en 2011, durant lesquelles les citoyens brandissaient le départ de Veolia. A noter que Veolia réalise un chiffre d’affaires de 7 milliards de dirhams, soit 640 millions d’euros. La somme est insignifiante pour un géant qui totalise 27 milliards d’euros annuellement. L’appréhension aurait peut-être été moins intense si l’acquisition s’effectuait par Suez. «Contrairement à Veolia, Suez a montré un attachement à ses activités au Maroc et des investissements ont été déployés», affirme le conseiller juridique de Suez. Il est vrai que Suez, à travers ses filiales, envisage de poursuivre son expansion. En 2019, le groupe français a élaboré une nouvelle feuille de route baptisée «Suez 2030». Et suite aux récentes intempéries, Lydec, concessionnaire de l’eau et de l’électricité de Casablanca dont le contrat prend fin en 2027, avait annoncé un investissement de 15 milliards de dirhams, à l’horizon 2027, en assainissement pluvial, pour que Casablanca soit à l’abri de futures inondations. La filiale française a investi depuis son démarrage en 1997 près de 26 milliards de dirhams. En revanche, la gestion des déchets s’est soldée par un échec. En 2017, le contrat avec Sita Blanca, une autre filiale du groupe, a été résilié suite à des manquements dans l’exécution.
Par ailleurs, si la gestion des déchets relève du parcours du combattant, il n’en est pas de même pour l’eau où Suez détient une position clé avec 51% du capital de Lydec, soit un des plus gros opérateurs privés, ce qui conforte la position de Veolia dans le pays. Mais, l’antitrust rend impossible pour Veolia de conserver ses actifs en cas de fusion, le fonds Meridiam, allié de Veolia, s’est proclamé acheteur de Suez Eau France. Et comme l’opérateur est très actif sur le continent africain, il rachètera, par ricochet, Lydec. Or, le désintérêt n’est pas total en Afrique. Il y a bien un marché qui reste alléchant pour Veolia. Il s’agit des contrats industriels, qui s’avèrent stables et rentables, contrairement aux autres métiers. D’ailleurs, ce type de contrat s’est multiplié au Maroc, notamment pour Suez qui compte des mastodontes comme clients tels que Renault, PSA, Lesieur Cristal, Danone, Coca-Cola ou encore Nespresso.
Toutefois, les pronostics dans le cas où Veolia arrive à ses fins n’augurent rien de bon pour le Maroc. Selon Kamal Nasrollah, deux éventualités se présentent, soit il vendra ses actifs à un autre opérateur, soit il maintiendra l’activité jusqu’à expiration du contrat en 2026 sans trop investir. Et d’ajouter: «A ce moment-là, la qualité de la prestation se dégradera puisqu’aucun investissement n’est à pourvoir et la possibilité de se rabattre sur un autre opérateur en attendant de lancer un appel d’offres n’est plus possible. Et le plus difficile est de se retrouver face à un interlocuteur unique pour l’ensemble des gestions déléguées de l’eau et de l’électricité au Maroc», déplore-t-il. Une position d’hégémonie que le Maroc n’admettrait certainement pas. l’antitrust est également de mise. Une fois l’achat abouti, le Maroc fera en sorte que toutes les lois soient respectées. De plus, d’un point de vue juridique, l’opération devrait être examinée par le Conseil de la concurrence qui n’autorisera pas une position de marché trop forte par un seul délégataire. Selon un expert, le Conseil incitera à la vente d’une part des actifs du nouvel acquéreur.
Pour l’instant, au Maroc comme en France, tout le monde est dans une phase de «wait and see». Il va falloir attendre encore quelques mois pour connaître le fin mot de l’histoire. Mais une chose est sûre, la concurrence qui sera moins forte engendrera forcément des dommages collatéraux. Qui paiera le prix?