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Digitalisation bancaire, le revers de la médaille

Enquête février 2021

Digitalisation bancaire, le revers de la médaille

Digitalisation. C’est le nouveau mot d’ordre de l’économie marocaine, notamment depuis la pandémie de Covid-19. Un terme devenu un fourre-tout, souvent galvaudé et qui renvoie à des réalités ou des actions très contrastées. Le secteur bancaire et quelques Entreprises et Établissements publics sont parmi les plus avancés dans la mise en place de cette digitalisation. Un axe stratégique spécifique a même été décrété par la banque centrale pour accélérer cette tendance. Celui-ci, qui s’étale sur 2019-2023, vise «la promotion de la digitalisation des services financiers au vu de ses impacts positifs sur l’accès à ces services et sur leur usage». Il a vu son exécution par les banques s’accélérer du fait de la Covid, notamment suite à la publication par Bank Al-Maghrib (BAM), en avril 2020, d’une circulaire modifiant les conditions de «rentrée en relation» et d’ouverture des comptes bancaires et de cartes de paiement à distance. Aujourd’hui, la plupart des banques et des établissements financiers ont mis en place de nouveaux protocoles permettant l’ouverture à distance avec les mêmes conditions que les rentrées en contacts physiques. La banque centrale a ainsi poussé les banques et organismes de financement, confinement oblige, à mettre en place de nouvelles mesures de reconnaissance et de digitalisation de leurs processus de recrutement de clientèle d’une manière complètement électronique mais en même temps beaucoup plus sécurisée et fiabilisée. Notamment en termes de reconnaissance de l’authenticité des documents d’identification permettant un meilleur contrôle qui atténue les risques de fraude.
Bien que la possibilité d’ouvrir des comptes via Internet soit permise par le régulateur depuis 2007, il n’en demeure pas moins qu’un passage par l’agence était nécessaire. A la faveur de la Covid, l’évolution technologique et de la réglementation, cette dernière barrière à la digitalisation complète du service bancaire a finalement été levée. Mais est-ce que c’est suffisant pour parler d’un secteur complètement digitalisé? Rien de moins sûr, d’autant plus que très peu de banques profitent pleinement du potentiel du canal digital, certes source de croissance potentielle, mais aussi centre de coût, notamment en termes de recrutement de nouveaux métiers ou encore de consommation de Capex.
Il est vrai que les investissements liés aux ouvertures de nouvelles agences ont considérablement baissé, mais il n’en demeure pas moins que les investissements d’infrastructures numériques des banques n’ont pas cessé, depuis les dix dernières années, avec des investissements atteignant des centaines de millions de dirhams certaines années, selon le président d’une des banques leaders sur le marché national. Des investissements qui accompagnent une baisse de régime dans les ouvertures de nouvelles agences.
Vers une réorientation du réseau
Selon le dernier rapport de la supervision bancaire au titre de l’année 2019, paru en juillet 2020, il y a eu seulement 36 nouvelles agences ouvertes en 2019, soit un taux de progression du réseau de 0,6%. Bien que le rapport n’indique pas le nombre de fermetures qui se multiplient avec les diverses opérations de restructuration des réseaux actuellement en cours, le rapport souligne que «le réseau des banques a enregistré une évolution limitée, reflétant une réorientation croissante vers l’usage des canaux digitaux». Une première pour le Maroc qui a mis depuis plus d’une décennie les bouchées doubles pour l’équipement de tout le pays en un réseau bancaire et financier élargi. On est loin donc des années qui connaissaient près de 400 ouvertures d’agences par an (2008 et 2009) avec des taux de croissance avoisinant les 10% et où les banques utilisaient la taille du réseau comme argument marketing avec des affiches 4×3 exhibées sur les boulevards et avenues de nos villes. Une manière aussi de répondre à la pression de la banque centrale qui poussait le secteur à s’équiper massivement afin d’accélérer la bancarisation des populations même si certaines ouvertures n’étaient pas du tout rentables. Aujourd’hui, c’est la tendance inverse qui se dessine et qui tendra à se perpétuer. «Nous ne sommes pas encore dans une courbe négative de croissance du réseau mais on en est proche. Je ne peux pas dire que le réseau va se rétrécir à court terme car des banques comme Al Barid Bank ou le Crédit Agricole du Maroc devront continuer l’effort national de bancarisation, mais les autres banques vont plus rationaliser leurs ouvertures», estime M’hamed El Moussaoui, directeur général d’Al Barid Bank. Quid des agences actuelles et de leurs ressources humaines dont plus de 50% ont plus de 35 ans et 17% plus de 50 ans?
Il faut dire que la baisse de l’ouverture d’agences voire leur fermeture tendra à s’accentuer d’autant plus que les banques ont de plus en plus investi le canal digital, mais aussi les nouvelles formes de bancarisation permises par la banque centrale, notamment les établissements de paiement à qui le régulateur a permis, sous condition de les reverser aux banques, la collecte de dépôt contre des cartes de paiement. Une forme de banque low-cost qui continue l’effort de bancarisation des populations, notamment celles à faibles revenus ou à revenus irréguliers, et qui alimente le nouvel enjeu de revenus des banques, à savoir le commissionnement tout en leur permettant de baisser leurs Capex en termes d’ouverture de nouvelles agences. Toutefois, de l’aveu même de la banque centrale, les coûts d’exploitation des banques n’ont pas franchement baissé du fait de la digitalisation. Ceux-ci se sont maintenus au-dessus de 50% en 2019 alors qu’ils étaient de l’ordre de 46,1% en 2014. En 2019, les charges générales d’exploitation ont maintenu leur tendance haussière avec près de +5% d’une année à l’autre.
Erosion des marges…
Avec la dégradation des revenus des marges d’intermédiation, les banques auront plus tendance à chercher du gras dans les commissions bancaires ou encore dans les opérations de marché. D’ailleurs certaines grandes banques cotées ont de plus en plus de mal à faire face à l’érosion de leur taux de rentabilité. Une tendance confirmée par le dernier rapport de Fitch sur le secteur du Maroc où il relève que celle-ci a baissé de 50% au premier semestre 2020. On se souvient aussi du coup de gueule historique du GPBM de janvier 2020 où le PDG d’Attijariwafa bank, Mohamed El Kettani, vice-président du groupement bancaire, n’a pas hésité à répondre aux parlementaires qui accusaient les banques de surprofit en affirmant que la marge d’intermédiation du secteur bancaire est plus faible que la moyenne des pays émergents la fixant à 2,4%, soit 1 point de pourcentage de moins que celle de pays comparables. Bien que les chiffres d’El Kettani soient minorés par rapport à la moyenne sectorielle de la banque centrale, qui fixe cette marge à 3,09%, il n’en demeure pas moins que le sujet est très sensible, notamment au vu des exigences des actionnaires, de l’augmentation du coût du risque ou des investissements à venir, notamment dans le digital et la lutte contre la cybercriminalité financière. Sur le long terme on observe bien une certaine érosion des marges d’intérêt au vu de l’augmentation relative de la concurrence mais surtout de la baisse successive des taux de la banque centrale. Ainsi, selon le dernier rapport de la direction de la supervision bancaire dépendant de BAM, le taux de rendement des emplois bancaires (le rapport entre l’ensemble des intérêts reçus et l’encours moyen des crédits à la clientèle et les prêts interbancaires) n’a cessé de se dégrader depuis 2009 passant de 5,11% à 4,42% en 2019. Le taux de marge globale d’intermédiation est, lui, passé de 3,18% à 3,09%. Bien que la baisse ne soit pas significative, celle-ci doit être regardée plus attentivement. En effet, le coût moyen de la ressource a baissé de manière marquée passant en dix ans de 1,93% à 1,33%, soit une baisse de 60 points de base, ce qui a certainement soutenu le taux de marge. Cette ressource importante des banques provient essentiellement du fait que les dépôts ne sont pas rémunérés au Maroc puisque les charges d’exploitation augmentent. Une source de rentabilité non pérenne si l’on suit la logique d’évolution du business model des banques.
… et changement de pratiques
Car comme le souligne Taha Ferdaous, associé chez Mazars Maroc, spécialisé dans la conformité dans le secteur bancaire, «les banques ne peuvent pas demander des rémunérations plus importantes en termes de commissions bancaires, mais en même temps elles continuent à ne pas rémunérer les dépôts». Protégées par la banque centrale qui résiste toujours à la mise en place de la rémunération des dépôts à vue, les banques vivent quasiment sur le dos de cette aberration économique. Celle-ci va tendre à s’estomper puisque d’une part, les commissions des banques devront quelque part être contrebalancées en face par des services de qualité. Une meilleure rémunération de l’épargne s’imposera d’elle-même. D’ailleurs l’actuelle érosion des dépôts devra sûrement donner lieu à des carottes aux déposants pour revenir vers le secteur bancaire. D’autre part, avec l’ubérisation croissante de l’utilisation des services bancaires, les commissions vont être de plus en plus contestables. Comment en effet justifier des commissions de plus en plus importantes sur les services bancaires alors que le gros du travail effectué auparavant par le guichetier, comme pour les virements électroniques par exemple, est fait aujourd’hui par le client à partir de son terminal que ce soit son PC, son téléphone, sa tablette voire par des DAB aux services de plus en plus dématérialisés? «Il ne faut pas oublier tout le travail qui se fait en back-office pour sécuriser, contrôler, autoriser… en plus de tous les investissements qui sont consentis dans les systèmes d’information», se défend El Moussaoui, tout en reconnaissant que le modèle n’est pas pérenne. «Il y a aujourd’hui des investissements massifs qui sont en train d’être faits dans la restructuration IT et organisationnelle des banques, en plus de la partie risque et compliance qui commence à devenir importante, sans oublier la partie risque propre à l’IT qui est la cybercriminalité. Il faut donc d’urgence revoir les modèles économiques des banques pour qu’elles puissent faire face».
À la recherche d’un nouveau modèle
Si la réduction des réseaux est inéluctable comme on l’a montré avec ce qu’elle devra impliquer en termes de réduction des coûts d’exploitation, il va falloir tôt ou tard penser à rentabiliser l’investissement dans la digitalisation, comme relevé par Taha Ferdaous, ancien banquier et ex-auditeur à la banque centrale. «Aujourd’hui, la partie business induite par la digitalisation n’est pas suffisamment adressée. Du fait qu’historiquement, les SI des banques avaient essentiellement une vocation comptable et fermés sur l’extérieur, il est difficile de s’orienter vers une digitalisation Customer-centric. Les données aujourd’hui détenues par les banques permettent de développer des services bancaires individualisés pour chaque client de la banque». Et d’ajouter pour illustrer: «Qu’est-ce qui justifie encore qu’un client doive se rendre en agence pour négocier son taux bancaire alors que la banque peut accéder à tout l’historique du prétendant au crédit et donc lui offrir les meilleurs taux possibles et non celui d’un simulateur standard?». Ferdaous plaide ainsi pour une révolution dans l’approche business des banques pour adresser de nouveaux besoins mais aussi de nouvelles catégories de clients. Car pour lui, «aujourd’hui les segments traditionnels que sont la grande entreprise, la PME, les salariés et les fonctionnaires sont des catégories matures pour ne pas dire pour certaines suréquipées. Il faut de nouveaux produits et de nouvelles cibles. Les systèmes d’information et l’intelligence artificielle peuvent être des supports pour le développement de la banque de demain». Longtemps chouchouté par les ministres des Finances successifs et protégé par une banque centrale contre la concurrence internationale, l’interdiction de l’entrée de nouveaux acteurs de la Fintech et des banques en ligne, mais aussi l’interdiction des monnaies électroniques, le secteur bancaire marocain baignait dans une zone de confort qu’il ne peut plus se permettre aujourd’hui. La digitalisation présentée à toutes les sauces semble aujourd’hui plus une contrainte imposée par les besoins des clients traditionnels des banques et les conditions de compliance du système financier que le Maroc doit suivre du fait de sa proximité et sa dépendance économique de l’Europe qu’une vraie opportunité de développement de business. La balle aujourd’hui est dans le camp des banques pour rentabiliser leurs investissements et garantir leur survie qui doit passer par des changements douloureux aussi bien dans l’organisation que dans la partie RH afin de mieux gérer les coûts d’exploitation et profondément moderniser l’industrie bancaire nationale.
En attendant les coupes franches, les banques ont d’ores et déjà commencé à fermer quelques agences non stratégiques, rassembler leurs sièges pour en rationaliser les dépenses et financiariser leur patrimoine foncier immense à coup d’OPCI. La BMCI et la BCP ont été les premières à franchir le pas et donner le ton, d’autres devraient suivre la tendance. À la liquéfaction des actifs, les banques devront avoir les coudées plus franches pour plus de coupes dans les dépenses. Ayant commencé la limitation dans la diversification et le lancement de nouvelles marques, la conjoncture actuelle est clairement favorable à la limitation des dépenses tout en restant politiquement correct. Une véritable Corona washing s’annonce.