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Peut-on parler d’Industrie Culturelle au Maroc ?

Débat juillet 2020

Peut-on parler d’Industrie Culturelle au Maroc ?

La création de la fédération des Industries Culturelles et Créatives au sein de la CGEM et l’émergence de décisions en lien avec le développement de la culture au Maroc comme secteur économique à part entière posent les questions sur le potentiel caché de ce pan. Un potentiel évoqué notamment lors de l’évaluation de la valeur du patrimoine immatériel marocain. Neila Tazi et Brahim El Mazned partagent avec EE leurs visions sur les enjeux et les défis d’un secteur en devenir.

Pour démystifier le concept, qu’est-ce que vous entendez par Industries Culturelles et Créatives (ICC) au sein de la Fédération ?
Neila Tazi : Il y a déjà une définition adoptée par l’UNESCO qui comprend la musique, le cinéma, les arts visuels, la télé, la publicité, la presse, l’édition, les arts vivants… c’est bien évidemment une définition large bien qu’adoptée par de nombreux pays il y a 15-20 ans qui ont élargi le périmètre. Au niveau de la fédération des ICC on a fait le choix de travailler sur 7 filières au départ qui sont la musique, le cinéma, l’audiovisuel, le livre/l’édition, les arts graphiques et visuels, le spectacle vivant et les établissements pluridisciplinaires. Récemment, on a rajouté la filière communication et évènementiel à la demande des opérateurs du secteur. Sachant qu’au vu de la dimension créative, il y a beaucoup d’opérateurs qui travaillent sur plusieurs filières à la fois. Ce qu’on cherche avec cette fédération, c’est de travailler à structurer un secteur qui a trop longtemps été considéré comme le parent pauvre des politiques publiques, avec le plus faible budget de l’Etat voire le plus faible budget de toute la région Mena. Notre finalité est de créer ce qu’on appelle une économie de la culture pour intégrer la culture et les ICC. Ce n’est pas uniquement axé sur la dimension culturelle dans le sens dans lequel on l’a conçue jusqu’à présent. Il s’agit de pousser dans le sens d’un levier économique créateur de richesse et d’emploi.

Vous êtes d’accord avec cette définition ?
Brahim El Mazned : Oui tout à fait. Je voudrais juste ajouter que c’est un sujet dont on parle depuis plus de 20 ans un peu partout dans le monde, notamment dans les pays du Sud comme au Brésil. Ce pays a carrément créé un Secrétariat d’Etat dédié aux Industries Créatives. Dans chaque pays, les définitions ne sont pas les mêmes. Dans certains pays on intègre même l’artisanat dans les industries créatives. Certains pays parlent plus d’industries culturelles, d’autres d’industries créatives en y intégrant la mode, l’architecture, etc. C’est un sujet qui traverse plusieurs disciplines. On parle de 60 à 80 métiers dépendamment des pays. C’est un sujet très important, notamment pour les pays du sud, car contrairement aux pays du Nord, nous sommes assez en retard par rapport aux industries lourdes, bien qu’on veuille bien s’en doter mais nous accumulons parfois jusqu’à 300 ans de retard, alors que les industries créatives ont toujours été présentes dans nos territoires, de manière informelle, essayons donc de valoriser ce secteur surtout en temps de crise.

A partir de là peut-on vraiment parler d’industries culturelles au Maroc ?
BEM : Bien évidemment on peut en parler, comme on peut parler de la dynamique culturelle. Le seul hic est que cette industrie baigne dans l’informel. Pour la musique par exemple on parle beaucoup des 10 festivals qui sont exposés, mais il y a plus de 100 festivals annuels qui se tiennent au Maroc. On a une vingtaine de moussems, alors qu’il y en avait plus de 300 dans les années 80, dont certains sont inscrits au patrimoine de l’UNESCO, et ceux qui sont atypiques au niveau mondial… Ce sont des moments très forts avec non seulement la dimension musicale, mais aussi avec un impact économique et sociétal très marqué avec des marchés autour, des expositions, toute la dimension tourisme et restauration, etc. Evidemment, si on veut parler des ICC telles qu’on les conçoit aujourd’hui, il faut dire que Casablanca occupe 60% de l’ensemble de la dynamique. On ne peut donc pas parler d’une dynamique nationale. On parle d’une cité qui concentre une grande partie du secteur structuré.
NT : On est au début de la structuration de cette industrie. Il y a des activités qui se sont beaucoup mieux développées comme le cinéma, même s’il reste encore énormément à faire. Cela vient du fait qu’il y a un cadre comme le Centre Cinématographique avec son budget, le fonds de soutien… ce qui permet aux professionnels de se projeter, de planifier, de se structurer, etc. Ce n’est pas le cas des autres secteurs. Il y a certaines filières mieux organisées que les autres, il y en a qui se battent très bien, comme la musique qui apporte énormément au pays que ce soit en termes économique, social, de rayonnement de l’image du Maroc, de l’émancipation de la jeunesse, etc. même si les acteurs sont très mal accompagnés. Il y en a qui sont complètement ignorés comme les arts chorégraphiques, la danse, le cirque, le théâtre, tout le spectacle vivant, etc. Mais pour répondre clairement, il y a un potentiel, il y a un début de prise de conscience de la part des acteurs publics. Mais il faut persévérer car nous sommes à la veille d’un momentum où il y a beaucoup de choses qui vont se passer pour peu que les acteurs fassent passer un palier aux ICC vers quelque chose de plus professionnel. Car il faut garder en tête l’objectif de sortir de l’image d’une culture toujours en difficulté, à la traîne, des artistes qui tendent la main, etc. La question de l’informel a été évoquée, aujourd’hui il n’est pas normal de continuer dans cette situation où des artistes, malgré le fait d’avoir une carte d’artiste, une notoriété nationale et internationale qui suppose des filets sociaux et une situation digne et légitime, ont été vus durant la phase de la Covid, lors de la distribution des aides monétaires. Ils tombaient de fait dans la case de travailleurs informels avec ce que cela constitue en termes de soutien financier et de dégradation pour leur art et leur statut.

Mais quel est le poids réel de ce potentiel ou de ce secteur ?
NT : Il est très difficile d’évaluer un poids économique aujourd’hui car pour cela il faut avoir des chiffres qui sont cruellement rares. Il s’agit notamment des chiffres du HCP qui généralement traite la culture comme si c’était du divertissement. Ce n’est pas pris au sérieux. Il n’y a que les chiffres du budget qui représentent plus ou moins un milliard de dirhams consacré par le gouvernement et les collectivités territoriales à la culture. Il y a bien sûr le privé qui donne beaucoup mais on ne connaît pas la dimension du secteur.
BEM : Pour les activités structurées, la mode, le design, la musique, le cinéma, etc. une bonne partie se concentre à Casablanca. Ce sont des activités dont on peut relativement approcher le poids. Mais effectivement il y a un vide institutionnel qui fait qu’on est loin du compte. Il faut juste savoir qu’aucune ville importante n’a pas une direction culturelle par exemple. La culture est noyée dans le sport, la jeunesse, la communication, les activités sociales, etc. Si on veut parler d’une économie, elle est en devenir. Il faut aujourd’hui installer les assises d’une vraie industrie avec une spécificité territoriale. Cette dimension est très importante puisque culturellement le Maroc est très divers. Pourquoi ne pas imaginer une spécialisation par région par exemple dans le numérique/digital, une autre dans le design ou le fashion, etc. et avoir des politiques territoriales pour développer des encouragements pour une production de qualité.
NT : La problématique des chiffres est réelle car c’est le seul moyen pour valoriser un travail et plaidoyer dessus. Je l’ai vécu clairement avec le festival Gnaoua et musiques du Monde, où il y a eu un virage quand un grand cabinet de consulting de la place nous a offert une étude d’impact économique. Celle-ci a démontré que pour chaque dirham investi dans le festival il y en a 17 qui retombent dans la ville. Et ce sont des chiffres récoltés auprès des acteurs économiques et institutionnels locaux. A titre de comparaison le Festival des Vieilles Charrues en France, pour chaque euro investi il y en a 6 qui retombent sur la ville. Cette démarche était importante pour la prise de conscience de tout l’écosystème local pour changer la perception du festival. On a pu inscrire le festival dans une approche économique. Et c’est de ça dont on a besoin aujourd’hui pour faire avancer la cause des ICC, de faire évoluer le statut de ce secteur, de le professionnaliser. Mais ces chiffres manquent. On a l’impression que communiquer sur les chiffres de la culture est une honte, alors que la culture est une source de richesse et d’emplois surtout pour les jeunes. C’est d’ailleurs un enjeu majeur pour notre région, celui des emplois des jeunes. Or il se trouve que le secteur attire énormément de jeunes, notamment de jeunes femmes.

Est-ce que vous partagez cet avis que les chiffres de la culture sont tabous ?
BEM : La culture n’a jamais été une priorité. On a 27 conservatoires au Maroc qui sont plutôt des écoles de musique. Il y a extrémement peu de lycées qui intègrent des volets artistiques dans leurs programmes. La réalité est que l’événementiel culturel occupe beaucoup l’espace. Ce qui veut dire que le travail de fond n’est pas entamé à cause de la question des coûts qui sont considérés comme étant de l’argent perdu. On entend beaucoup de fois, de la part des élus, qu’on a beaucoup plus besoin d’investissements productifs ou d’infrastructures de base plutôt que de la culture. Ce qui fait que l’essentiel de ce qui est considéré comme investissement culturel part dans l’évènementiel. Mais il se trouve qu’un festival est éphémère et c’est un moment où l’on est supposé montrer le meilleur de ce qui a été créé dans l’année. Il est vrai que les festivals apportent beaucoup en termes économiques surtout ceux qui ont réussi à se positionner, mais il y a aussi l’investissement qui doit être fait sur les artistes de demain et sur les publics de demain. Il y a aussi l’investissement pour le développement de l’offre avec une diversification des disciplines. La musique c’est bien mais il n’y a pas que ça. Jusqu’à aujourd’hui on n’a pas d’école pour former nos techniciens. Il faut un travail de base qui manque encore comme des licences ou des masters en culture pour avoir des ressources compétentes.

On va revenir à la question des prérequis plus tard. Il a été signalé plus haut que le financement de la culture se base surtout sur le privé qui a souvent des enjeux d’image. Est-ce que c’est un pari gagnant ?
NT : Ce qu’il faut d’abord préciser c’est que le sponsoring va en déclinant. Il y a de plus en plus de sollicitations des sponsors avec des budgets limités. Il faut plus de financement public et qu’il y ait un meilleur rapport entre financements publics et privés pour pouvoir déployer plus d’activités culturelles et créatives partout sur le territoire et réduire les disparités régionales. Car ce qu’il faut savoir c’est que 50% des activités culturelles et des entreprises culturelles sont concentrées sur l’axe Casa-Rabat comme ça a été rapporté par les «états généraux de la culture» réalisés par l’association Racines. Il faut donc plus de politiques publiques, car il y a beaucoup de choses à développer. Il y a d’abord tout ce qui est d’intérêt général et qui est lié à l’offre publique. Il y a aussi tout le côté business, qui est développé par les entreprises orientées vers un marché. Il faut arriver à professionnaliser et créer ce marché. Pour ça il faut qu’il y ait un appétit et une envie de culture. Celle-ci ne peut être développée que par l’accessibilité. Dans le scolaire, dans les activités orientées vers les enfants, etc. c’est ce qui crée le marché pour les ICC. Et ça il faut le commencer dès maintenant. C’est une approche de travail en parallèle. C’est du travail qui nécessite des visions stratégiques, du dialogue, des compétences, donc des salaires et des professionnels que personne ne veut payer ni former.
BEM : Ce qu’il faut préciser d’emblée c’est que le privé s’investit en tant que sponsor pas en tant que mécène. Ce qui manque aujourd’hui c’est le mécénat. C’est-à-dire d’accompagner la culture pas uniquement pour l’image de marque, mais comme responsabilité sociale de l’entreprise. Beaucoup d’entreprises s’investissent dans le social, dans le caritatif ou l’éducatif. Dans la culture on est beaucoup plus timide à le faire sauf pour les entreprises qui ont aujourd’hui créé leurs propres fondations. Concernant le sponsoring, sur les 500 plus grandes entreprises il y en a une vingtaine qui accompagne des événements. Or, il se trouve que les événements comme les festivals ont un coût moyen de presque 2 dirhams par spectateur essentiellement pris en charge par le privé. Est-ce que une fois par an, une collectivité territoriale ne peut pas investir 10 dirhams par spectateur et dégager le financement privé pour le mécénat? Cette indigence du soutien public fait que toutes les filières sont fragilisées.
NT : Aujourd’hui la dépendance aux sponsors est totale. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement 20 sponsors qui donnent de l’argent c’est beaucoup plus que ça. Mais il y en a quelques-uns seulement qui donnent un vrai budget. Il y en a beaucoup qui font du saupoudrage, car il y a une méconnaissance du coût de la culture. Comme dans le cinéma d’ailleurs où on fait des films mais on ne peut pas faire de grands films faute de moyens et toutes les ressources comme l’accompagnement des acteurs de la filière pour vendre et s’exporter. Tout ça pour dire que l’intégralité du budget pour faire aboutir des projets culturels on ne l’a jamais. Un projet culturel est toujours en train de chercher des budgets, jusqu’à la dernière minute. C’est-à-dire qu’il n’arrive pas à s’inscrire dans une vision structurée comme n’importe quelle entreprise. Ça repose beaucoup sur des passionnés qui ont pu faire émerger des choses. Ce qui fait que dès qu’on arrive au professionnalisme et aux questions d’argent, avec un projet culturel ambitieux on arrive à des problématiques de gouvernance. Les projets ambitieux ne peuvent être placés que dans un niveau de gouvernance préconçu. C’est-à-dire certaines fondations ou des acteurs institutionnels qui les portent avec une approche très institutionnalisée. Or pour qu’un projet culturel ambitieux puisse avancer, il faut qu’il soit animé d’une vision, d’un rêve, d’une passion, et de beaucoup de professionnalisme.

Est-ce qu’il y a une mainmise sur le secteur par quelques acteurs institutionnels ?
BEM : Les villes ou les régions qui ont adopté de gros événements créent souvent des structures associatives portées par les pouvoirs publics. Ça peut réussir ou pas, car il faut des leaders qui soient à la fois des leaders économiques, politiques ou autres. Il faut aussi qu’il y ait l’adhésion des acteurs aussi bien économiques, touristiques, politiques et des populations pour créer un équilibre intéressant, utilisé comme levier pour chercher l’argent qui manque auprès du privé. Ce qui est problématique est lorsqu’on investit en tant qu’entrepreneur culturel, ça devient tout de suite suspect et ça dérange. Et d’ailleurs souvent quand on dialogue avec les pouvoirs publics on sent qu’il y a une gêne que l’initiative culturelle soit portée par un acteur privé à but lucratif et non une structure associative. Ce qui montre à quel point le secteur est pris comme une activité amateur et saisonnière et où presque personne ne doit être payé, y compris les artistes. C’est-à-dire que la culture n’est pas considérée comme une activité génératrice de revenus. Ni pour les artistes, ni pour les techniciens ni pour les opérateurs culturels dont c’est le seul métier.
NT : Il y a un problème de prise au sérieux du secteur. En 2014, il a été décidé de créer des infrastructures avec des théâtres et des projets très ambitieux avec une grande ambition royale pour la culture, avec le roi qui montre l’horizon avec les objectifs vers lesquels il faut aller, mais dans les process de décision qui doivent suivre, il n’y a pas les moyens et les visions qui doivent être déployés pour raccrocher les wagons à ces locomotives et se préparer au jour où ces infrastructures seront prêtes.
Justement, est-ce que la seule compréhension qu’on a de la culture est d’avoir des infrastructures grandioses ?
NT : Le problème est qu’il y a un objectif mais les mécanismes mis en place pour le réaliser ne marchent pas. On va créer une SDL pour construire, après une autre pour gérer mais entre-temps personne n’a programmé ni les budgets ni les mécanismes pour préparer les acteurs à prendre en main la gestion administrative, artistique, commerciale et de communication de ces espaces. Alors on se retrouve avec un espace qu’on va donner en gérance. Le fait de ne pas créer de synergie, de ne pas avoir d’approche collective à la tête du gouvernement avec une approche interministérielle, vient du fait qu’il n’y a pas de prise de conscience de la portée économique et sociale de la culture. Les ICC sont à l’intersection du monde économique, artistique et intellectuel. Elles créent de la cohésion sociale, notamment l’épanouissement des jeunes, mais ce n’est pas pris en compte.
BEM : Le Maroc a besoin de locomotives dans tous les secteurs. De la même façon où on a eu un TGV critiqué au début mais qui est maintenant plein tout le temps. Des villes comme Casa ou Rabat et toutes les grandes villes méritent d’avoir des lieux centraux. Il faut qu’on arrête de cacher la culture. Ce n’est pas un Hchouma. Il faut la valoriser. Aujourd’hui on a moins de 500 centres culturels au Maroc et 50.000 mosquées. Ces mosquées ont été construites pour la plupart par des mécènes. Nous n’avons pas encore trouvé une bourgeoisie qui s’intéresse franchement à la culture. Or c’est connu, c’est la bourgeoisie qui a de tout temps fait avancer la cause de la culture en la finançant. Pour ceux qui trouvent la culture trop chère, il faut qu’ils s’essaient à l’ignorance, elle coûte moins cher. Par rapport à ces grandes infrastructures, il est vrai qu’il n’y a pas eu le travail nécessaire de réflexion, de travail sur l’humain, de travail sur les business models, etc. Il ne faut pas que ça devienne des lieux de divertissement géants faisant tourner de grosses productions internationales uniquement. Un théâtre, c’est d’abord l’image de la production nationale. Il faut absolument pouvoir développer dans les territoires des orchestres régionaux de haut niveau, des campagnies de théâtre régionales, de grandes compagnies de cirque, de danse, etc. il faut travailler sur l’offre locale et pour cela il faut des investissements. L’Etat seul ne peut pas s’en sortir, il faut qu’il soit accompagné par le mécène et par des stratégies.
NT : Il faut savoir qu’il n’y a pas de loi sur le mécénat. On y travaille au sein de la Fédération, c’est absolument nécessaire. On a une mesure, qui est le Fonds National d’Action Culturelle (FNAC), qui finance la production et qui permet la déductibilité à hauteur de 1,5% du chiffre d’affaires, mais ça personne ne le sait. Ce qui nous ramène encore à la question de la gouvernance et d’emboîtement des mécanismes. Juste entre parenthèses, on parle aujourd’hui de la déductibilité des dons au fonds Covid, ce FNAC est une des seules mesures où on peut donner de l’argent à l’Etat et que ce soit déductible des impôts. Ça veut dire que les entreprises donnent l’argent au FNAC donc au ministère et ça serait à l’Etat avec les autres acteurs de décider la destination de ces fonds.

Que ce soit les assises de la culture ou les états généraux de la culture on fait des diagnostics très sombres, quels sont aujourd’hui les prérequis pour parler d’Industries culturelles ?
BEM : Tout d’abord, il y a un énorme travail au niveau des lois. Notre secteur dépend d’un secteur pauvre, non seulement en termes des dotations budgétaires (0,24% du budget de l’Etat), mais aussi au niveau des ressources humaines. Ça fait très longtemps qu’il n’y a pas eu de travail au niveau de la stratégie de ce département. Nous avons besoin d’un ministre dynamique. Aujourd’hui les signaux sont très positifs de la part de Monsieur Othman El Firdaous, donc on verra. Il n’y a pas mal de travail à faire, mais la régionalisation peut être une opportunité intéressante pour le développement des territoires, et des ICC. Mais il y a deux fondamentaux qui me semblent importants. Premièrement, il faut élaborer une vraie stratégie pour la culture dans notre pays, notamment à la veille de l’ouverture de grandes infrastructures. La stratégie doit penser à créer les artistes et les publics de demain. Elle ne peut être prise en charge que par les pouvoirs publics. Le deuxième volet est celui du développement des ICC à la fois au niveau économique mais aussi au niveau social sur lequel la CGEM peut accompagner l’Etat pour mettre en place une stratégie parallèle. Dans le contexte actuel, s’il n’y a pas des signaux forts, soit on mettra deux ans pour se mettre en selle, soit on mettra vingt ans, et ça sera autant d’années de perdues.
NT : Il y a un momentum aujourd’hui avec une dynamique en cours. Il y avait une volonté dès 2014 pour une structuration. Une volonté qui ne s’est pas transformée. Aujourd’hui grâce au travail des acteurs depuis plus de vingt ans, il y a un début de prise de conscience que ce soit au niveau de l’administration fiscale, du CESE, de la CGEM, etc. Et je crois que nous risquons d’être agréablement surpris par les recommandations de la commission chargée du nouveau modèle de développement et ce qu’elle va proposer concernant le secteur parce que beaucoup de ses membres sont convaincus que la culture est un des axes par lesquels on va pouvoir innover pour apporter des solutions aux problèmes de la création d’emplois, du développement des territoires, des régions, etc. Mais avant ça, il faut que les banques financent les entreprises culturelles avec des budgets conséquents, que la CCG prenne du risque sur la culture. Il faut oser la culture. C’est un vrai choix qui a démontré sa pertinence ailleurs. Il faut prendre ce risque ensemble. On a tout à gagner et rien à perdre sinon libérer des talents, des énergies et des potentiels.

Mais quels sont les prérequis pour développer des ICC concrètement ?
BEM : Chaque secteur et chaque région a sa spécificité. Un spectacle d’opéra doit coûter dans les 500 euros par spectateur. Mais le spectateur doit payer 50 ou 60 euros. Donc forcément il y a un accompagnement derrière. Mais en faisant tourner ces spectacles un peu partout dans le monde, tout le monde s’y retrouve. Un artiste marocain qui s’exporte, s’il ne rapporte que 5.000 euros en devise, c’est l’équivalent de 10 tonnes d’oranges. Mais on est un pays qui achète, qui vend peu. Il faut donc travailler sur l’export. Les ICC sont une chaîne, mais quand on a des maillons faibles, forcément ça ne marche pas. Il faut avoir toute la chaîne, de la formation, des acteurs pour la qualité, du marketing pour la présence sur les marchés, mais aussi réfléchir à l’écosystème. Un artiste peut aussi enseigner à l’école, intervenir sur d’autres secteurs connexes ou proches. Mais tout ça ne peut pas se faire sans accompagnement, notamment des entreprises du secteur qui sont nombreuses mais très informelles. Il faut encourager l’emploi qualifié, notamment en finançant l’emploi dans le secteur, créer des systèmes de bourses pour les entreprises nouvellement créées dans le spectacle vivant, dans la mode, dans le design, dans la production audiovisuelle, etc. ça va coûter entre 50 et 100.000 dirhams par entreprise, même si on en perd la moitié en route mais on va lancer une dynamique. Aujourd’hui, le contexte n’est pas très favorable car il faut sauver beaucoup de secteurs, mais les grandes crises ont créé des opportunités de relance grâce au secteur créatif. Il faut un new deal national pour la culture.
NT : Le corona a porté un coup sévère aux ICC qui sont à l’arrêt depuis mars. Mais là encore on ne réalise pas que l’artiste ou le créateur c’est un emploi à temps plein. Et ce n’est pas forcément des gens qui ont une couverture sociale. L’arrêt du secteur a condamné à la faim des familles entières. Pour revenir aux prérequis. D’abord il faut arrêter de perdre du temps et capitaliser sur les acquis qui risquent d’être perdus après cette année blanche vers laquelle on s’achemine. On sait aujourd’hui que la culture a un impact très intéressant que ce soit au niveau économique, politique, social, rayonnement à l’international… Il faut donc une politique culturelle sociale en direction des jeunes pour l’accès à la culture et pour préparer les jeunes. Il faut créer un «chèque culture» si on veut créer un marché payant. Il faut un meilleur partenariat public-privé dans toute sa dimension de gestion d’établissements culturels. Il faut des fonds d’amorçage pour aider à structurer le secteur et attirer les professionnels. Il faut un statut de l’artiste et un statut de l’intermittent pour assurer une couverture sociale aux acteurs du secteur, et pour parer au caractère aléatoire de l’activité. Il faut aussi le contrat de l’artiste. C’est une loi votée en 2018, mais toujours pas déclinée en contrat type. Il faut bien évidemment une fiscalité adaptée. Il faut prendre le pari de défiscaliser le secteur pendant 5-10 ans comme pour d’autres secteurs. Fiscalité donc mais aussi un accès aux financements, un soutien franc à la production et d’arrêter avec le saupoudrage. Finalement il faut un bureau marocain des droits d’auteur avec un vrai statut de gestion collective de droits d’auteur et sortir du manque de transparence qui fâche tout le monde.