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Comment l’Etat veut quadriller la toile

Enquête février 2014

Comment l’Etat veut quadriller la toile

Pris de court par la force naissante du monde numérique, l’Etat cherche à contenir le Web. En plus des verrouillages sécuritaire et réglementaire classiques, le pouvoir est déjà en train d’adopter des approches plus innovantes…

En six mois seulement, l’Etat fait l’objet de trois menaces de la part du collectif Anonymous. Du jamais vu! L’une d’elles est venue suite à l’affaire dite du «baiser de Nador», où deux adolescents ont été arrêtés et présentés devant la Justice pour avoir posté sur Facebook une photo d’eux en train de s’embrasser. Dans un communiqué publié le 17 octobre 2013 sur Twitter, Anonymous avait lancé un ultimatum au gouvernement marocain: «Abandonnez les charges contre ces adolescents. Reculez sur l’incroyable menace de les emprisonner pendant deux ans pour s’être simplement exprimé leur affection, et nous reculerons aussi. Continuez sur cette voie et nous allons pirater les serveurs de votre gouvernement, faisant fuiter et détruisant leur contenu au fur et à mesure de notre avancée. Aucun de vos systèmes informatiques n’est à l’abri»! Le même communiqué annonçait le piratage du serveur du ministère de l’Energie, des Mines, de l’Environnement et de l’Eau et la publication sur le Web des données confidentielles (mots de passe, codes bancaires, etc.), dans le but de donner un avant-goût de ce à quoi devait s’attendre le gouvernement. Anonymous accompagne son geste par un message on ne peut plus clair: «Nous avons l’intention d’humilier le gouvernement marocain autant que ces jeunes ont été humiliés». Jugé exagéré, le procès en question a été reporté, puis le dossier rapidement clos. Connu pour défendre le droit de la liberté d’expression et d’accès à l’information en général, mais sur Internet en particulier, le collectif a en effet détecté des tentatives de restriction à la liberté dans l’usage d’Internet au Maroc.

Ça touche la défense nationale
Les menaces d’Anonymous étant prises très au sérieux par tous les gouvernements, n’ont pu être ignorées par l’appareil sécuritaire marocain. Découvrant subitement l’ampleur de la fragilité de son infrastructure numérique, l’Etat enchaîne des réunions sécuritaires à haut niveau. Celles-ci auraient eu lieu dans le cadre de la Commission des systèmes de l’information relevant de la Direction générale du même nom, créées toutes deux par décret le 17 octobre 2011, et placées sous la houlette de l’Administration de la Défense nationale. Présidée par le ministre délégué de celle-ci, cette commission a pour membres, entre autres, l’Intérieur, l’Inspection générale des forces armées royales, la Gendarmerie royale, la Sûreté nationale, la Direction générale des études et de la documentation, la Direction générale de la Surveillance du Territoire et le chef du cinquième bureau major général des Forces armées royales, inspecteur des transmissions des FAR. Avec une telle composition, le caractère hautement stratégique que revêt désormais la sécurité numérique est acté. C’est dans cette perspective qu’il faut apprécier cette déclaration passée inaperçue de Mohamed El Ouafa, ministre des Affaires générales, faite le 8 janvier 2014 au quotidien Akhbar Alyaoum où il affirme que «le code numérique sera discuté par le Conseil des ministres présidé par le Roi car il touche la Défense nationale». Un point qui ne figurera finalement pas à l’ordre du jour du dernier Conseil des ministres tenu à Marrakech le 20 janvier. Le Code numérique est un autre épisode de l’interminable tentative de l’Etat de réagir face à la menace numérique. Sa mise en ligne sur le site du Secrétariat général du gouvernement, le 13 décembre 2013, suffira pour irriter à nouveau les très redoutables Anonymous et les faire sortir de leurs gonds. Taxant le texte de liberticide, le collectif menace d’attaquer les structures gouvernementales. Le projet de Code a en effet provoqué une levée de boucliers sans précédent sur la blogosphère, obligeant le ministre de tutelle, Moulay Hafid Elalamy, à se désolidariser du texte, prétextant qu’il n’a fait que l’hériter de ses prédécesseurs. Le projet sera retiré en seulement 48 heures. Nouvelle victoire pour les pirates du Web. Nouvelle défaite pour l’Etat sur la terre du Net.
Il reste difficile de savoir si la sortie de ce Code est une erreur de casting ou un ballon d’essai de la part de l’appareil sécuritaire marocain pour tester l’approche à adopter face à la menace numérique. Mais tout porte à croire que la mise sur le circuit du texte n’avait rien d’improvisé. En effet, dès les premières lignes du projet de Code numérique, le sentiment qui se dégage est que l’Etat cherche à prendre le taureau par les cornes. Tous les observateurs interrogés sur la question affirment que c’est l’approche sécuritaire qui domine le contenu du texte. A des années lumières de ce qui se passe sur Internet et traduisant une totale incompréhension de ce nouveau monde, la philosophie sécuritaire, inspirée, voire calquée sur la Constitution, transmet un message clair. Pour contenir cet espace qui échappe à la vigilance de l’Etat et à ses outils de surveillance classiques, il faut mettre en place un cadre législatif et installer des garde-fous.

L’Etat apprendra à se battre à armes égales avec les perturbateurs numériques

Révolutions via réseaux sociaux
En fait, l’Etat marocain n’en est pas à son premier accrochage avec le Web. Il a été à plusieurs reprises mis à mal via ce dernier. La première grande menace déclenchée reste sans conteste le mouvement du 20 février. En janvier 2011, deux présidents arabes (Hosni Moubarak et Zine El Abdine Ben Ali), qu’on pensait indétrônables, sont déchus suite à des révolutions populaires organisées d’une manière complètement nouvelle et improbable: par réseaux sociaux! Fort de son bilan très positif accumulé sur une décennie de réformes, le régime marocain ne s’attendait pas à ce que l’onde de choc du printemps arabe arrive à ses portes. Sa surprise sera très grande, ce dimanche 20 février, lorsque des centaines de milliers de citoyens descendent dans les rues dans 53 préfectures différentes pour réclamer des réformes politiques et la fin des injustices et de l’affairisme. L’entourage du Roi est en première ligne. Mais, le plafond des revendications n’atteindra pas, comme ce fut le cas dans d’autres pays, la chute du régime. Comme dans les autres révolutions arabes, Internet et les réseaux sociaux, Facebook en particulier, jouent alors au Maroc un rôle important dans la mobilisation populaire et l’information. Selon l’Institut de relations internationales et stratégiques, Facebook représentait plus de 3 millions de comptes au Maroc à ce moment-là. Aujourd’hui, on en est à 5 millions d’utilisateurs.
L’Etat arrivera tout de même à contenir l’effervescence du M 20, notamment en répondant favorablement à quelques-unes de ses revendications majeures, en adoptant une nouvelle Constitution, très avancée. L’Etat apprendra également à se battre à armes égales avec les perturbateurs numériques. Ainsi des pages et groupes défendant la monarchie fleurissent un peu partout sur Facebook. Ailleurs, sur YouTube notamment, des vidéos sont postées, tantôt menaçant les activistes du M 20, tantôt louant les bienfaits de l’exception marocaine.

Diplomatie numérique
L’arrivée du PJD aux commandes après des élections transparentes finira par achever la partie pour l’Etat. C’était sans compter avec la faculté de régénération du Web. C’est ainsi qu’en août 2013, au lendemain de la Fête du Trône, le Roi est pour la première fois de son règne directement visé par les slogans de manifestants, mobilisés, encore une fois, via Internet. C’est suite à l’éclatement de l’affaire du pédophile espagnol gracié par erreur. Sortie sur le Web, l’info est relayée rapidement et massivement par les sites sociaux. Elle provoque une crise politique sans précédent. Le mot séisme serait même trop faible pour qualifier l’ampleur du choc. Le monstre numérique est désormais sérieusement terrifiant. Dans cette affaire, un site d’information en particulier émerge du lot. Il s’agit de Lakome.com. Son dirigeant, le journaliste Ali Anouzla, sera incarcéré plus tard dans une autre affaire pour «apologie du terrorisme». Le site a en effet partagé le lien vers une vidéo de l’AQMI (Al Qaïda dans le Maghreb Islamique). Un acte des plus banals sur la sphère numérique. L’incarcération fait réagir à nouveau Anonymous et provoque l’ire et l’indignation des ONG et associations internationales des Droits de l’Homme. L’affaire arrive même devant le département d’Etat américain. Les déclarations de sa porte-parole Marie Harf, en octobre dernier, avaient relevé les inquiétudes du département quant aux libertés d’expression et de la presse au Maroc. Traînant de plus en plus l’étiquette d’un Etat où les Droits de l’Homme ne sont pas très respectés, le pays n’avait pas besoin de cette affaire pour voir son image davantage écorchée. Rappelons que l’activisme pro-Polisario en Europe et aux Etats-Unis surfe merveilleusement sur ce créneau pour nuire aux intérêts du pays. Le Net lui sert de canal rêvé. Il faut dire que côté diplomatie numérique, le Maroc est battu par ses adversaires. Tous ces événements appuient l’idée de l’émergence d’une nouvelle forme de citoyenneté, de militantisme mais aussi de délinquance numérique. Le Net étale de plus en plus sa force de frappe et sa capacité de nuisance vis-à-vis des autorités et appareils sécuritaires. Le partage exceptionnellement rapide de l’information, sur une Toile globalisée, est susceptible de mettre n’importe quel gouvernement devant son incapacité de réagir avec les mêmes méthodes classiques, ce qui constitue un sérieux défi pour les Etats. Privilégiant le sécuritaire, l’approche marocaine à ce niveau n’est peut-être pas la meilleure. A ce niveau, le pays devrait peut-être écouter le conseil d’un ami: Nicolas Sarkozy. En décembre 2011, en marge de l’inauguration des nouveaux locaux de Google à Paris, l’ancien Président français avait déclaré que «l’un des éléments qui permettent de juger si un pays est une démocratie ou une dictature, c’est son attitude envers le Web, autrement dit, c’est un très mauvais signe que de vouloir censurer ou contrôler le Web». Sic!

Qui est Anonymous ?

Difficile de répondre à cette question, encore moins d’identifier qui est derrière. Apparu en 2003, le groupe est considéré comme héritier des hackers libertaires américains des années 1990, qui aspiraient à créer un régime de libre circulation de l’information sur Internet, sans considération pour les droits d’auteurs ou de la propriété intellectuelle. Ces héritiers ont repris les principes et adopté ce mode d’action particulier: le piratage informatique spectaculaire. Le Monde avait réalisé une enquête sur le groupe en 2012: un membre d’Anonymous est dit «Anon» et il ne semble pas qu’il y ait des critères particuliers pour faire partie du groupe, il suffit de parler le jargon Anonymous, comprendre leurs blagues et posséder les références musicales. Les premiers hacks du groupe sont des blagues méchantes, du genre pirater des sites pour créer la zizanie ou la confusion avec la diffusion de vidéos louches ou des images décalées. Mais, en 2007, les choses changent avec leur premier affrontement avec l’Eglise scientologique pour une histoire de censure par copyright. C’est à ce moment que le groupe décide d’arborer le masque inspiré du film V pour Vendetta, dont le héros masqué lutte contre un gouvernement totalitaire. A partir de 2008, plusieurs actions de piratage sont organisées pour partager films, musique, logiciels, ce qui rejoint leurs philosophies que tout le monde doit avoir un accès gratuit à la connaissance. De fil en aiguille, et avec l’apparition de WikiLeaks en 2010, leurs actions prennent des cibles plus stratégiques. De grands groupes financiers ou de renseignement ont déjà fait l’objet d’attaques spectaculaires depuis. La société de sécurité HBGary Federal, les chaînes de télévision américaines PBS et Fox, la société américaine Stratfor opérant dans le renseignement et contre le terrorisme, ainsi que Sony ont déjà fait les frais des attaques Anonymous. Aujourd’hui, leur devise «nous sommes anonymous, nous sommes légion, nous ne pardonnons pas, nous n’oublions pas, préparez-vous à notre arrivée» est prise très au sérieux par les gouvernements et les appareils sécuritaires. Les services secrets américains FBI et CIA tentent, depuis des années, d’identifier l’identité des membres, sans succès.