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L’audiovisuel change d’ondes

Economie juillet 2021

L’audiovisuel change d’ondes

Avec l’étatisation du secteur de l’audiovisuel, les chances d’une ouverture s’amoindrissent. La concentration des médias dans un pôle public mettra-t-elle fin au pluralisme ?

Il a fallu plus de 15 ans pour qu’on se plie aux recommandations du Conseil supérieur de la communication audiovisuelle qui avait appuyé la nécessité de rapprocher les composantes du secteur audiovisuel dans un pôle public unifié. Une directive que même la Cour des comptes avait soutenue. D’ailleurs le dernier rapport datant de 2018 avait épinglé les dysfonctionnements de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) et de 2M, pour manque d’orientation stratégique. En effet, malgré les aides consenties par l’Etat sans cadre contractuel depuis 2012, une situation à l’encontre des dispositions de la loi 77.03 qui précise que l’octroi des dotations doit s’effectuer par le biais d’un contrat programme, le déficit a persisté. L’organe de contrôle a ainsi pointé du doigt les choix d’investissement qui ne tiennent pas «compte de la corrélation entre les différentes formes de diffusion, ainsi que des nouveautés et changements que connaît le secteur de la télévision et de la radio». Ainsi, la création d’un pôle public s’impose plus que jamais. Désormais, c’est chose faite. L’Etat a raflé la mise en absorbant 2M et Medi1 TV, promettant un secteur audiovisuel puissant et à la pointe de la technologie. Le regroupement s’effectuera en trois phases, selon le ministre de tutelle, Othman El Ferdaous, que nous avons tenté de joindre à plusieurs reprises, en vain, afin d’avoir d’amples détails sur ce projet ambitieux, tel que présenté. Quant au montage financier, comme prédit par certains professionnels, la CDG vient à la rescousse. A travers sa filiale CDG Invest, l’entreprise publique a souscrit à l’augmentation de capital de Medi1 TV à hauteur de 15%, soit 105 millions dirhams, après l’avoir ramené à zéro suite à l’absorption de l’intégralité des pertes, écartant ainsi les actionnaires du tour de table. Ce portage qui permet à la chaîne de rentrer dans le giron public a été entrepris en attendant le décret du chef du gouvernement autorisant la SNRT à entrer dans le capital de la chaîne étatisée.
Vers un rétropédalage
Une vérité de La Palice, les chaînes nationales ne sont pas critiques, et la situation ne risque pas de s’améliorer davantage. Quid de la diversité d’opinions et du pluralisme? Certains professionnels parlent même d’une rétrogradation. «Au moment où le secteur a commencé à se libéraliser, le voilà sous le contrôle exclusif de l’Etat. Pour ma part, il s’agit d’une régression quoique la situation financière des chaînes nationales n’augure rien de bon. Il fallait déployer les grands moyens. Mais, disposons-nous des compétences et des ressources appropriées pour mener à bien ce projet ?», se demande un blanchi sous le harnais. Une interrogation qui taraude les esprits puisque les détails du programme ne sont toujours pas dévoilés. D’ailleurs, Saïd Essoulami, consultant et président du Center for media freedom de la région Mena, déplore l’opacité du process décisionnel. «Toute réforme requiert une concertation avec les différentes parties prenantes. Telles sont les caractéristiques d’un gouvernement ouvert. Mais comme à l’accoutumée, les décisions de l’Exécutif restent unilatérales. De plus, le manque de communication qui devient critique n’est pas à son avantage», reproche Essoulami. Et d’ajouter: «A mon sens, il fallait procéder à une évaluation de la stratégie 2017-2021 afin de déceler les problèmes et de relater les avancées réalisées. En l’absence de critique, les défaillances s’accumulent. Un communiqué ne suffit pas pour faire preuve de bonne foi. Pour plus de transparence, les services publics doivent publier le rapport du Médiateur. L’absence de débats critiques rend la démarche encore plus opaque».
Et les avis des professionnels n’abondent pas tous dans le même sens. Pour d’autres, il s’agit d’une aubaine surtout pour un secteur aussi déficitaire. «La démarche me semble pertinente, dans la mesure où cela va dans le sens d’une modernisation du secteur, de sa réorganisation, et de son adaptation aux nouvelles technologies. Nous aurons une sorte de «Maroc Télévision» fort, capable de relever les défis, et ils sont nombreux, à savoir trouver le bon modèle économique, revoir les formats, et peut-être les spécificités de chacune des chaînes et finalement rehausser la qualité générale de l’offre télévisuelle», relate avec optimisme Anouar Sabri, PDG d’Imperium. Même son de cloche auprès du syndicat du personnel des chaînes concernées. «Cela fait une dizaine d’années que le personnel de 2M travaille dans l’instabilité surtout que la situation financière de la chaîne ne cesse de se dégrader. En dépit des subventions qui étaient réellement des participations de l’Etat dans le capital, les difficultés se creusaient davantage. Ainsi, face à des investissements gelés et une situation critique, nous ne pouvons qu’approuver ce projet qui ne pouvait se concrétiser sans 2M qui reste le fleuron des médias marocains», rassure Mohamed El Ouafi, secrétaire général du syndicat du personnel de l’UMT et coordinateur de la Fédération nationale de journalisme de l’information et de la communication. En effet, l’étatisation du secteur audiovisuel ne pouvait exclure 2M. Malgré le gouffre financier, la chaîne draine le taux d’audience le plus important et par conséquent un volume publicitaire plus dense, bien que les recettes publicitaires soient en chute libre depuis quelque temps. Des chaînes satellitaires et privées telles que Nessma, MBC, Zee, Chada TV et Télé Maroc intéressent davantage les annonceurs marocains. Et ce sont les Gafa qui demeurent indétrônables en termes de publicité.
Privatisation, que nenni !
Par ailleurs, pour sauver la mise, d’autres pistes étaient envisageables telles que la privatisation des chaînes, mais que nenni. «Il est politiquement risqué pour l’Etat de lâcher du lest et d’ouvrir le paysage audiovisuel marocain au privé. Mais vu sous l’angle des taux d’audience moyens relativement faibles et d’un marché publicitaire encore limité, l’aventure peut s’avérer économiquement très risquée, comme le démontrent d’ailleurs les péripéties de Medi1TV depuis sa création», étaye Anouar Sabri. Un point de vue qui ne fait pas l’unanimité. «Le sponsoring, les cotisations du contribuable et un contrat programme bien ficelé peuvent éventuellement redresser la situation, mais encore faut-il présenter un contenu et une grille de programmes de qualité. Le bon contenu auquel aspirent les Marocains dépendra du modèle économique du nouveau pôle», avance un professionnel du secteur. Et c’est là où le bât blesse. Les Marocains ont fait fi des chaînes nationales car les programmes diffusés laissent à désirer et ne correspondent plus aux attentes d’un audimat plus averti. A cet égard, les experts en la matière n’ont pas omis de signaler qu’en matière de production, le clientélisme est prépondérant manifestant ainsi leur souhait de rompre avec les anciennes pratiques en offrant la chance aux plus compétents. «Certes, l’initiative est en soi souhaitable, car chaque pays doit disposer d’un secteur audiovisuel fort, mais une crainte surgit tout de même. Ces chaînes ne devraient pas devenir un outil de diffusion des stratégies politiques», s’inquiète Essoulami. Dans le même sillage, Mohamed El Ouafi indique qu’il est temps de s’ouvrir aux partenaires privés afin de disposer d’une offre complète dans le respect d’une concurrence loyale. Or, rien ne présage une ouverture. C’est plutôt un retour vers le protectionnisme qui s’opère dans différents domaines.
Finalement, que le secteur audiovisuel soit public ou privé, les pouvoirs publics ont toujours gardé la mainmise sur les informations diffusées. Le ministre de tutelle promet une refonte radicale, mais à quel prix et au détriment de qui?