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Tour d’horizon du secteur

Dossier mars 2021

Tour d’horizon du secteur

Soutenu politiquement et favorisé par un large espace littoral, le secteur halieutique au Maroc présente un important potentiel de développement économique et social. Les enjeux se révèlent considérables et les défis à relever nombreux.
Survol du secteur en six points.

Voici une vingtaine d’années, le secteur de la pêche maritime au Maroc baignait dans l’anarchie. La pêche illégale et non réglementée était la norme avec une surexploitation des ressources. Le plan Halieutis, initié en 2009, pour le moderniser a rempli une portion raisonnable de ses engagements. Nous avons sondé le regard d’un vieux loup de la mer, Ali Oukacha, patron d’Alia Pêche et secrétaire général de la Fédération des Chambres des pêches maritimes, pour revenir sur le bilan, les enseignements ainsi que les promesses abandonnées.
1- Un vecteur de développement

Avec une double façade maritime, atlantique et méditerranéenne, longue de 3.500 km, il va sans dire que le Maroc jouit d’un fort potentiel halieutique. Riche d’une production annuelle de près de 1,5 million de tonnes de poisson, il est le premier producteur africain de produits de la mer et le vingt-cinquième à l’échelle mondiale. Le Maroc est également le premier producteur et exportateur mondial de sardines. Cette production est assurée par quelque 2.000 bateaux de pêche côtière et 17.000 barques artisanales ainsi qu’une flotte hauturière de 300 bateaux. Les captures des bateaux étrangers, opérant dans les eaux marocaines dans le cadre d’accords de pêche, ne représentent que 9% de cette production. La valorisation des produits de la mer se fait sous la forme de conserves, de produits congelés, de poissons frais, de farine et d’huile de poisson. Selon la Fédération des Chambres des pêches maritimes, l’industrie de transformation et de valorisation des produits de la pêche au Maroc occupe une place centrale dans l’économie nationale du fait qu’elle traite près de 70% des captures de la pêche côtière et exporte environ 85% de sa production vers une centaine de pays dans les cinq continents. Pour Ali Oukacha, «le secteur de la pêche est étroitement lié au marché mondial, tant pour ses intrants que pour ses produits. D’une part, la majorité des intrants est importée, en particulier le pétrole (49% des consommations intermédiaires) et, d’autre part, près de la moitié de la production halieutique nationale est exportée». Nonobstant les performances jusque-là enregistrées par le secteur halieutique, celles-ci demeurent insuffisantes eu égard au potentiel réellement mobilisable.
2- Une représentativité en ordre dispersé


Le secteur de la pêche maritime représente un vecteur de développement économique et social pour le pays. Il compte près de 600.000 emplois, fait vivre plus de 3 millions de personnes et draine un chiffre d’affaires à l’export de plus de 2,4 milliards de dollars par an. «Le secteur est un pôle principal en termes de créations de valeur ajoutée et d’emploi», annonce Ali Oukacha, regrettant que face à ce poids, «la représentation professionnelle est fortement dispersée». «Se sentent-ils assez forts pour ne pas miser sur l’union sacrée?», se demande Oukacha qui précise: «Ce n’est pas que le secteur ne soit pas représenté, mais je dirais qu’il est mal organisé et mal structuré», listant, entre autres, la Fédération des Chambres des pêches maritimes, la Fédération des pêches maritimes (FPM)-CGEM, la Confédération nationale de la pêche côtière au Maroc, la Confédération marocaine de la pêche côtière. Ceci en plus des 4 Chambres des pêches maritimes de Tanger, Casablanca, Agadir, Dakhla, etc. Oukacha tance les Chambres maritimes qui «connaissent des turbulences, des divergences d’opinions, des conflits d’intérêts…». Un éparpillement qui affaiblit leur rôle de concertation face au ministère de tutelle et les empêche de faire remonter les éléments consistants dont elles disposent et qui sont vitaux pour faire connaître les doléances de la profession. Plus encore, la bonne gestion publique du secteur impose l’implication des professionnels dans toutes questions ou prises de décisions intéressant l’activité des pêches maritimes, y compris les négociations avec Bruxelles dans le processus de négociation avec l’Union européenne. Pour Ali Oukacha, «dans le contexte actuel, se présenter à la table des négociations en ordre dispersé est un drôle de message à envoyer. Cela risque de nuire aussi bien à l’image du secteur qu’à celle du pays».
3- Plan Halieutis, idoine

Le secteur de la pêche s’est doté d’une stratégie intégrée, siglée «Halieutis». Ce Plan devait porter à 21,9 milliards DH la contribution du secteur dans le PIB national, à son horizon 2020, contre 8,3 milliards en 2007 en modernisant la flotte de pêche, les ports et les industries de transformation. De l’aveu d’Ali Oukacha, de grands efforts ont été engagés au cours de ces dernières années. «La pêche maritime a tout de même bénéficié des acquis du Plan Halieutis, car avant, la situation était dramatique avec un secteur en proie à une véritable anarchie», reconnaît-il, rappelant qu’entre 2003 et 2008, quelque 75 bateaux avaient fait faillite. «En toute honnêteté, on ne peut pas occulter les réussites du Plan. Certes, il y a encore 10 à 15% des projets non aboutis, mais le ministère a pris sérieusement les choses en main en enclenchant une dynamique d’amélioration vertueuse», constate Oukacha. Avant de lister les réalisations abouties telles que «le diagnostic et l’élaboration des études de faisabilité par des cabinets de renommée que sont Valyans et McKinsey, ainsi que l’évaluation des ressources halieutiques, la mise en place des plans d’aménagement et surtout l’implication des ministères des Finances et de l’Équipement». Egalement à l’actif du Plan, Oukacha cite la confirmation du repos biologique, les quotas attribués à la pêche poulpière, ainsi que l’installation du système de surveillance des navires par satellite (VMS).
4- Les exportations en quête de diversification et valorisation

Les produits de la pêche, qu’ils soient frais, congelés ou transformés, sont exportés pratiquement vers tous les continents, avec une dominance du continent européen. «Il devient urgent de revoir cette politique car la diversification, aussi bien des produits que des marchés à l’export, s’impose aujourd’hui plus que jamais. A elle seule, l’Union européenne concentre 75% de nos exportations de pêche hauturière. Je trouve anormal d’être dépendant d’un seul marché», réagit Oukacha, appelant le secteur à déployer plus d’efforts en matière d’hygiène pour booster les capacités d’export, notamment pour la pêche côtière. Hassan Sentissi El Idrissi, portant la double casquette de président de l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX) et de la Fédération des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche (FENIP), affirme de son côté que c’est une distorsion de taille qui appelle à être corrigée. Pour lui, même si les produits en provenance du Maroc sont disponibles sur les étals de plus d’une centaine de pays, ils restent concentrés sur quelques-uns qui représentent le plus du chiffre d’affaires à l’export. Le Plan Halieutis dans sa version 2 devra ouvrir plus de marchés à l’export et non pas se limiter aux marchés de proximité. «Nous devons accéder à des marchés à fort potentiel comme le marché asiatique, le Canada, mais aussi les États-Unis que je considère comme un méga-marché qui regorge de niches prometteuses», propose Oukacha. Et d’ajouter: «Pour la petite histoire, j’avais déjà proposé d’attaquer le marché étasunien il y a de cela 30 ans, du temps où mon défunt père était à la tête de l’Association Professionnelle des Armateurs de la Pêche Hauturière Au Maroc (APAPHAM). J’avais envisagé de prospecter des niches telles que les «Chinatown» ou autres quartiers asiatiques qui sont de fortes sociétés de consommation de produits de la mer. Malheureusement, beaucoup d’opérateurs raisonnent par «contraintes» et de vives réticences se sont manifestées en lien avec la certification de la FDA et les barrières non tarifaires, entre autres». Pour cet armateur à la pêche hauturière, les opérateurs marocains devraient être plus belligérants face à la concurrence acharnée imposée par les mutations en cours. «Il faut oser, s’apprêter à une nouvelle intelligence des risques», lance Oukacha. La diversification des marchés à l’export n’est pas le seul défi. La valorisation est une autre démarche à initier. Et pour cause, une grande partie de la production halieutique est exportée à l’état frais, sans aucune transformation, soit 41% du volume total des exportations, bien que cette part s’inscrive dans une tendance baissière depuis quelques années. «N’empêche, cela représente indubitablement un important manque à gagner en termes de création d’emplois et de valeur ajoutée au niveau national et local», regrette Ali Oukacha. «Le secteur reste en quête de valorisation qui n’est plus l’apanage des pays développés, il faut monter en puissance dans ce sens. Je prends l’exemple du poulpe que nous exportons à 7.000 euros la tonne. Si ce produit était valorisé, il serait vendu à 11 voire 12 euros le kilo… Diversifier, intensifier et valoriser sont les mots d’ordre pour se différencier mais aussi rapporter la devise». Pour Hassan Sentissi, le Maroc a fait de la diversification de la production un must en poussant autant que faire se peut les opérateurs vers plus d’innovation. «Certaines filières peuvent être transformées et valorisées sur place et générer ainsi une grande valeur ajoutée. La sardine, par exemple, peut être entièrement valorisée. Même les écailles qui sont considérées comme un déchet par les industriels peuvent être transformées en collagène, un actif pharmaceutique à forte valeur ajoutée, et en fertilisant», précise Sentissi.
5- Union européenne, le partenaire historique

«Le partenariat Union européenne-Maroc se traduit par un accord dans le cadre duquel se négocient des protocoles d’une durée déterminée. Chaque protocole apporte 2 types de financement. D’abord une rétribution des possibilités de pêche financée sur le budget de l’UE. Puis un appui financier à la mise en œuvre de la stratégie Halieutis. Lors des deux dernières décennies, l’UE a engagé quelque 123,5 millions d’euros d’appui financier à la stratégie maritime», explique Ali Oukacha qui rappelle que ce partenariat est hautement stratégique de par le développement du secteur, la préservation des ressources halieutiques mais aussi de la souveraineté de l’Etat: «Si l’Union européenne pêche dans nos eaux c’est qu’elle reconnaît la marocanité du Sahara. Et ça c’est un point très important à souligner». Et d’ajouter: «Il y va aussi du partenariat Maroc-UE, initié dans le cadre de l’accord d’association, de la politique européenne de voisinage, de l’accord de libre-échange. Il y va également des relations historiques, politiques, économiques, culturelles et humaines avec l’Espagne, devenue notre premier partenaire économique européen». Néanmoins, l’accord de pêche demeure entaché de sensibilité et d’incertitude quant à l’instauration d’une pêche responsable et durable. «A commencer par le contrôle des captures effectuées par les navires européens et les moyens de pêche déployés. Vient ensuite la question du débarquement des flottes européennes dans les ports marocains. Une situation que je qualifie d’anormale, d’autant plus que notre pays dispose de toute la logistique nécessaire au contrôle, débarquement et déclaration des captures, avec l’existence de nombreuses sociétés spécialisées dans le déchargement-chargement, traitement et congélation des captures,…», énumère Oukacha, qui parlant au nom de la Fédération, demande que soit révisée à la hausse la redevance annuelle que l’UE verse en échange de l’accord de pêche.
6- Le secteur pêche dans l’informel

L’informel sévit encore dans le secteur. Malgré les efforts consentis pour contrer la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, «sur le terrain, la tâche s’avère difficile et l’action du ministère reste perfectible dans ce sens», déclare Ali Oukacha qui déplore une grande quantité de produits halieutiques qui échappe au circuit normal. Pour le SG de la Chambre des pêches maritimes, «malgré tout, le phénomène a beaucoup diminué et les efforts de lutte contre cette forme de pêche se poursuivent». Il rappelle que durant les années 2010-2012 et même bien après, l’informel pouvait représenter jusqu’à 90%. Ajoutant: «Halieutis a permis la mise en place d’un certain nombre de dispositifs, à tel point qu’on est aujourd’hui aux alentours de quelque 5%». Ali Oukacha rajoute que la responsabilité incombe surtout aux opérateurs qui refusent de se conformer à la règle sur le repos biologique et que l’Etat devrait durcir ses lois liées aux sanctions contre les personnes impliquées dans les affaires de pêche illégale.