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La face cachée du tourisme

Economie février 2021

La face cachée du tourisme

La Covid est l’alibi propice venu à la rescousse de la vision 2020 ! Celle-ci, grâce au corona, vient d’être placée au placard avec le développement du tourisme rural. Le bilan des réalisations est décevant et les opérateurs se débattent encore dans la nasse.

La Covid-19 aura mis KO le tourisme marocain! En même temps, il lui a sauvé la mise au moment où il se devait de rendre des comptes par rapport à l’échéance de la vision touristique 2020. A ce titre, plusieurs experts avertis n’hésitent pas à rappeler, chiffres à l’appui, certains faits. «D’abord, l’année 2019 n’a pu enregistrer que 13 millions de touristes, ce qui est bien loin des 20 millions de touristes prévus en 2020. Ensuite, dans cette vision et sur les questions d’engagement 2020, à savoir continuer à faire du tourisme l’un des moteurs du développement économique, social et culturel du Maroc, d’ambition 2020 pour faire partie des 20 plus grandes destinations mondiales et s’imposer comme une référence du pourtour méditerranéen en matière de développement durable, ainsi que des objectifs 2020: doubler la taille du secteur, rien de bien fameux n’a été réalisé», affirment-ils. Déplorant que les objectifs déclinés dans le plan stratégique s’apparentent plus à des chimères, ils rappellent qu’un secteur qui file un si mauvais coton depuis des années n’aurait jamais pu créer les 470.000 nouveaux emplois directs ni accroître les recettes touristiques pour atteindre 140 milliards de dirhams en 2020 ni augmenter la part du PIB touristique à cette échéance pour atteindre près de 150 MMDH. D’ailleurs, ils font savoir que finalement le PIB du tourisme se chiffrait à peine à 81,4 MMDH en 2019, contre 76,9 milliards en 2018. Toutefois, ils concèdent volontiers que le Maroc déploie depuis dix ans une ambitieuse politique de grands travaux pour se doter d’infrastructures avec notamment la construction du port de Tanger Med, le lancement du TGV entre Tanger et Casablanca. «Mais quid des résultats par rapport au tourisme rural inscrit dans la fameuse stratégie de développement touristique et qui devait justement aller de pair avec ces grands chantiers qui façonnent les contours d’un Maroc en pleine émergence?», s’interrogent-ils légitimement. A cette question, Said Tahiri, ancien DG de la Confédération nationale du tourisme (CNT), nous répond: «Entre ce qui a été prévu dans le cadre de la vision 2020 et ce qui a été fait, il y a tout un monde! En fait, l’on a juste tiré des plans sur la comète. A contrario, on a eu plus de chance avec la vision 2010. En effet, Marrakech a su se développer par la réalité du terrain et ce, même si elle n’était pas initialement prévue dans la vision qui se focalisait surtout sur le balnéaire avec le plan Azur. La ville ocre a su tirer son épingle du jeu avec brio et a ainsi créé son propre brand. C’est au tour d’autres villes de l’arrière-pays d’émerger du lot…». Et de rappeler: «Il faut savoir que sur le texte de la vision 2020, il y a toute une partie qui concerne le tourisme rural. Il convient aujourd’hui de se poser des questions sur le bilan de cette mise en œuvre! Certes, si en 2020, des conventions de partenariat en centaines de millions de DH ont été signées, la réalité des chiffres sur le terrain est tout autre».
Développement en panne
Tahiri va plus loin en nous confiant: «Pourtant, dans les ambitions 2020, il était question de la mise en place de corridors thématiques reliant les territoires les uns aux autres et permettant de valoriser les multiples ressources naturelles et culturelles des régions et de promouvoir le tourisme dans les zones rurales. De même, il a été écrit noir sur blanc concernant le développement de Souss Sahara Atlantique que le patrimoine de l’arrière-pays sera valorisé et mis en avant avec tout ce qui est activités rurales à Tafraout, Imouzzer Ida Outanane à titre d’exemple…, hébergement authentique, développement d’infrastructures culturelles. Et au niveau du Centre Atlantique, il était prévu de mettre en place une offre nature intégrée au niveau des points d’eau ainsi qu’une offre d’hébergement de charme rural qui viendra enrichir l’arrière-pays…».
L’ancien responsable de la CNT jette ainsi un pavé dans la mare: «Le tourisme est un secteur qui, d’une part, développe autour de lui d’autres activités connexes et porte avec lui tout un pan de l’économie nationale, et d’autre part, il devrait se développer sur l’ensemble des régions du Maroc, pas uniquement sur l’axe Marrakech-Agadir-Casablanca…Car visiblement des villes comme Ouarzazate sont dans le déclin avec tout ce qui est arrière-pays! Aujourd’hui, les problèmes ont trait principalement à la capacité litière, à l’absence patente d’animation touristique et au développement d’infrastructures hôtelières dans cet arrière-pays justement. Nous restons bloqués à des niveaux extrêmement timides par rapport à l’immensité des atouts touristiques dont dispose notre pays et ce, même avec plusieurs propositions fiscales dans le cadre des différentes lois de Finances pour l’encouragement de l’animation touristique. Malheureusement, les résultats ne sont pas au rendez-vous, et le tourisme n’est toujours pas considéré comme une priorité stratégique nationale…». Et d’ajouter: «Quand on parle de dimension globale, il faut savoir que la couverture nationale du secteur du tourisme, à travers les différentes régions du pays, n’a pas été réalisée comme on l’aurait souhaité dans le cadre de la vision 2020».
En parlant d’Ouarzazate, Lahcen Haddad, ancien ministre du tourisme apporte de l’eau au moulin: «Cette ville était en plein essor avec une bonne capacité et de très beaux palaces…, à telle enseigne qu’on croyait qu’elle allait devenir une destination à part entière. Malheureusement, en 2010-2011 des conflits sociaux ont éclaté entre les gérants des hôtels et des syndicats. Suite à cela, la destination s’est sensiblement dégradée. Pour y remédier, il faudrait notamment que l’Etat intervienne et reprenne ces hôtels pour les rénover, les gérer et les privatiser plus tard. Aussi, il faut penser à créer une bonne dynamique entre le cinéma et le tourisme au niveau de Ouarzazate en faisant des propositions alléchantes aux producteurs de séries internationales pour les ramener vers nos studios à Ouarzazate. C’est après avoir mis en place ces prérequis que le reste s’imbriquera de lui-même avec le branding de la destination et les liaisons aériennes… Ce qui devra profiter à toute la constellation limitrophe».
Des prérequis impératifs
Hormis Ouarzazate, Fès est aussi une ville dite laissée-pour-compte. Et même si Fès n’est pas Casablanca en termes de développement et d’investissement, elle pourra prétendre faire de belles réalisations. «Ce qui fait défaut à Fès ce n’est pas le manque de capacité litière mais plutôt le taux de remplissage qui ne dépasse pas les 40-50%! Pour rectifier le tir, il serait judicieux de créer, à l’instar de Marrakech, le brand de Fès à travers un effort palpable sur l’environnement urbain avec l’assainissement de l’ancienne médina et sur l’animation aussi. Fès doit sonner à l’international comme une ville mythique, médiévale, des sciences et du savoir», suggère Haddad, notant côté animation que les festivals dans la ville ne sont pas suffisants et qu’il faut songer à l’animation nocturne avec beaucoup plus de restaurants, de lieux de divertissement et de bien-être. «La ville spirituelle doit ressembler à une big city avec plus de parcours de golf et plus d’activités sportives et culturelles pour qu’elle soit animée toute l’année. Dans la foulée, il faut plus de liaisons aériennes. Et pourquoi ne pas réactiver le Fonds régional de développement de l’aérien que j’ai lancé à l’époque où j’étais ministre du tourisme. Ce Fonds aura le mérite de financer l’aérien avec la participation de toutes les parties prenantes, en l’occurrence la Région, les villes avoisinantes, l’Etat, l’Intérieur, les ministères du Transport et du Tourisme», estime-t-il, avant de proposer : «De fait, on pourra subventionner des compagnies aériennes et faire le co-marketing pour plus de flux quotidiens et pour doubler la desserte aérienne sur Fès. Si Fès devient une destination à part entière, cela va avoir un impact sur Meknès, Ifrane, Sefrou, Taza et Taounate, etc. A ce moment-là, il y aura un regain d’intérêt de la part des investisseurs à coup sûr».
Sur ce sujet d’investissements touristiques, une question fuse néanmoins : Il est vrai qu’on ne peut pas pousser les investisseurs privés à investir et à ouvrir des hôtels dans des endroits qui ne sont pas de grandes capitales, mais pourquoi l’Etat ou l’Exécutif ne pense-t- pas à investir sérieusement au-delà de l’aspect théorie qu’on retrouve dans les multiples visions qui se sont succédé ?
Certains professionnels du secteur répondent à EE: «Même si clairement l’Etat n’a pas les moyens en ce moment avec la crise sanitaire, il n’en demeure pas moins qu’à travers des organismes publics, notamment la CDG par exemple, il peut investir dans le secteur du tourisme. Quoique le pôle tourisme au niveau de la CDG ne soit pas aujourd’hui le plus rentable!».
Autant en emporte le vent
A cet effet, ils soulignent que la Caisse de dépôt et de gestion est justement en train de remettre de l’ordre dans sa branche hôtelière, durement frappée par la baisse de revenus due à l’épidémie. «Sa filiale Madaëf a donc absorbé la Société hôtelière d’Oued Negro en novembre dernier pour récupérer ainsi les 217 millions de dirhams d’actifs nets qui s’y trouvaient. Maintenant, la priorité de Madaëf est désormais la réalisation d’économies d’échelle», supposent-ils, expliquant que déjà avant la crise sanitaire, la CDG peinait à rentabiliser ses investissements touristiques. Toujours en matière d’investissements touristiques, nos sources dignes de foi clouent au pilori d’autres organismes publics qui sont aussi à blâmer, en l’occurrence les Centres régionaux du tourisme (CRT) et la Société marocaine d’ingénierie touristique (SMIT). «Il y a 4 ans, la Cour des Comptes a taclé la société chargée de mener les études nécessaires à la définition et à la mise en œuvre de la stratégie de développement du tourisme arrêtée par les pouvoirs publics en mettant en exergue ses impairs et ratages», se souviennent-ils, précisant que la SMIT ne s’est pas pour autant bousculée au portillon pour redoubler d’efforts.
Pour sa part, Haddad réitère qu’un investisseur peut être intéressé par faire du business à Fès, mais encore faut-il que cette région se polarise sur 4 volets très importants, à savoir le produit de la ville, l’environnement touristique, l’animation culturelle et touristique de jour comme de nuit et des liaisons aériennes quotidiennes, soulignant qu’en créant le brand international de Fès, les gens commenceront à rêver en pensant à la ville spirituelle! Pas très loin de Fès et pour que ses habitants puissent piquer une tête dans la mer la plus proche, il y a Moulay Bouselham.
«C’est un écosystème très fragile car il y a la Merja Zerga de Moulay Bouselham, un site inscrit comme zone humide d’importance internationale par la convention Ramsar. Il faut un développement durable et donc le protéger de l’immobilier. Ce qui équivaut à de petits investissements d’ordre très light pour ne pas trop impacter l’endroit. Et il ne faut pas non plus que la destination soit envahie par des dizaines de milliers de personnes», avertit Haddad, tonnant: «Il ne faut surtout pas y implanter de grands hôtels ou de grands espaces pour des activités et privilégier à la place des campings ou des hôtels boutiques qui ne requièrent pas trop d’occupation de sols comme à Bali ou dans des destinations sud-est asiatiques et qui sont protégées du point de vue durable».
Une mort-née dénommée Saïdia
«Il y a aussi Saïdia qui est en quelque sorte le parent pauvre du nord. Dans cette destination, on a toujours hélas les mêmes problèmes structurels d’il y a 10 ans. Pour changer la donne, il serait judicieux de vendre Saïdia aux étrangers hors été, vu que c’est quasiment complet en saison estivale avec les Marocains et les MRE. Aussi, l’on devra penser à revoir le modèle All-inclusive où la qualité n’est pas très bonne ainsi que l’animation… Ce faisant, l’on pourra se concentrer sur septembre-octobre-novembre et mars-avril-mai-juin, pour ramener les seniors, le 3ème âge, du côté de l’Allemagne, la Norvège, la Slovaquie et la Suède avec de bons prix, etc.», argumente l’ancien ministre qui tire la sonnette d’alarme: «On a tué Saïdia dans l’œuf. Certes, il y a le problème de saisonnalité dans toute la région, mais si on veut un réel décollage pour Tamuda bay au niveau de Tétouan ou Marchica au niveau de Nador, il faut se repencher sur Saïdia. Le couac avec cette destination, c’est qu’on a opté à une époque pour une clientèle haut de gamme. Mais celle-ci n’a pas suivi et on est donc passé au mode tour operating – le All inclusive. Ce qui a un peu réduit la valeur de Saïdia. Maintenant, il est urgent de la réinventer pour qu’elle devienne une belle station balnéaire».
Le LA est ainsi donné pour un redécollage effectif et optimal du tourisme rural. Car n’oublions pas que si le Maroc est résolument engagé dans la construction d’un projet de société moderne, il a aussi fait la promesse de développer des produits de niche en milieu rural et de préserver ses ressources naturelles, ses valeurs culturelles et son patrimoine civilisationnel.