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Beau mais pas bio attention à l’arnaque

Dossier février 2021

Beau mais pas bio attention à l’arnaque

A l’international, le bio se fait une place au soleil. Il n’en faudra pas plus au Maroc pour vouloir grignoter sa part de marché… Enfin, dans l’idéal ce serait ainsi, car la réalité est tout autre, mêlant arnaques, mensonges et fausses promesses pour les entrepreneurs, producteurs et même consommateurs. Le pays est donc encore loin de ses ambitions initiales, se hissant à 300.000 hectares en 2030 contre 11.000 actuellement. La faute à qui ?

Il y a du grabuge dans l’air. Le ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et forêts suspend la Fimabio, Fédération Interprofessionnelle Marocaine de l’Agriculture Biologique. Pour rappel, la Fimabio, reconnue comme représentant unique de la filière de l’agriculture biologique au Maroc, avait vu le jour le 2 juin 2016 pour remplacer l’Amabio (Association Marocaine du Bio). En 2011, le gouvernement et l’Amabio avaient signé, en fanfare, un contrat programme visant le développement de la filière biologique. Le secteur devait atteindre à l’horizon 2020 une superficie globale en agriculture biologique de 40.000 hectares (ha) pour une production de 400.000 t dont 60.000 t destinées à l’exportation. L’investissement global du contrat programme s’élevait à 1,121 milliard de dirhams dont 286 millions comme contribution de l’Etat et 835 millions à la charge de la profession. Le 25 décembre 2020, l’association est suspendue, en catimini, pour absence de «certains documents». Retrait définitif de sa reconnaissance de la part de la Direction de développement des filières de production, ou simple passage à vide? «Le ministère de tutelle a d’ores et déjà réclamé deux audits qui devraient déboucher sur une solution pour la filière», nous révèle une source proche du dossier.
Mais le constat est là: une suspension, et les acteurs du secteur se désolidarisent immédiatement. Il faut dire que le différend ne date pas d’hier. A en croire le Club des Entrepreneurs Bio (CEBio), cette suspension était prévisible. «Depuis quelques années déjà, des opérateurs directement concernés demandaient de revoir la manière de travailler de la Fimabio, la prise en compte des intérêts collectifs des professionnels, la représentation sérieuse des opérateurs certifiés, une stratégie proactive vis-à-vis des consommateurs et la mobilisation de toutes les organisations concernées: coopératives et entreprises», avait alerté le CEBio, club créé en 2018 pour promouvoir l’éthique bio et agir en sa faveur. Si le CEBio tente de se détacher de cette situation, il met toutefois la lumière sur un secteur où trop souvent les décisions sont laissées au hasard. Pire encore, dans le secteur, tout le monde n’arrive pas à cerner si le bio est réellement bio et les dissensions sont légion. Il est fort probable qu’une refonte soit en cours, mais en l’absence d’une stratégie de concertation, les acteurs avancent dans le flou et nombreux craignent quant à la faisabilité de ces changements. Certains tablent sur 2022, d’autres plus tard même.
L’heure n’est pourtant pas aux tâtonnements. Avec une année de perdue, suite à la pandémie de Covid-19, 2021 doit être l’année du bio ou ne sera pas. Car si le secteur a connu une pause conséquente, le Plan Maroc Vert, lui, poursuit sa quête et ses ambitions. Alors que la nouvelle stratégie agricole «Génération Green 2020-2030» a revu à la hausse ses projections, en assignant à l’agriculture biologique un objectif de 300.000 ha à l’horizon 2030, le secteur joue encore dans le bac à sable avec seulement 11.000 ha de plantations dédiées à ce type d’agriculture. Certes, une augmentation de moitié en dix années, mais un faible chiffre tout de même.
Dans cette situation, pour le moins brouillée et incertaine, de nombreuses personnes opèrent dans le bio sans en avoir réellement le droit. Une émergence des magasins spécialisés s’est développée ces dernières années et même les GMS s’y mettent avec des marques locales, mais aussi des enseignes qui leur sont propres, notamment dans la gamme des produits transformés. Cette nouvelle culture est en développement dans les grandes villes, mais il s’agit encore d’une niche dans un pays où la vulgarisation du bio n’a pas encore opéré.

Le Maroc est-il prêt pour le bio ?

Mais la question qui reste sur toutes les lèvres est: le bio représente-t-il un marché important? Oui, si nous devons nous concentrer exclusivement sur une vision mondiale. L’agriculture biologique a connu une forte expansion à travers le monde. De 2000 à 2017, le nombre de fermes dédiées aux plantations biologiques ont été multipliées par 11 et le marché alimentaire bio a, quant à lui, enregistré une multiplication par six de ses résultats en seulement 20 ans, atteignant ainsi les 92,8 milliards d’euros en 2017. Face à l’engouement croissant, une centaine de pays a décidé, en 2019, de s’initier à la culture biologique en réglementant le secteur. L’Océanie est en tête de liste des champions du bio, avec 51% des surfaces bio mondiales, même s’il s’agit en majeure partie de pâturages. L’Europe enregistre, en 2017, 21% de surfaces bio, quant au continent américain (Nord et Sud) ce sont 11 millions d’hectares qui sont dédiés à cette agriculture, soit 1.000 fois plus que le Maroc.
En termes de marché, c’est l’Amérique du Nord qui est première avec 52,5 milliards de dollars de valeur de ventes totales, en 2018, dont 47,9 milliards seulement pour les produits alimentaires. En 2017, l’Amérique du Nord a modifié le marché du bio suite à une période de pénurie qui a ouvert la porte aux importations, permettant ainsi à de nombreux pays qui ne s’y intéressaient toujours pas de se lancer dans cette aventure. En Europe, même son de cloche, les chiffres sont au vert, avec un marché qui s’élève à 39,8 milliards d’euros en 2017. D’ailleurs, sur les dix premiers marchés bio, sept sont en Europe.
Autant de marchés porteurs que le Maroc n’a pas pu conquérir. Selon les chiffres de Morocco Foodex (Ex-EACCE), les exportations globales des produits biologiques ont atteint, en 2018, environ 17.000 t dont 7.500 t de produits frais et 9.500 t de produits transformés. «Le contexte européen et le contexte américain diffèrent du contexte marocain. Ici, nous voulons appliquer l’agriculture bio comme une stratégie d’avenir, alors que nous avons déjà une autre alternative prête à être exploitée sur le terrain qui est l’agro-écologie. Pourquoi banaliser ce savoir-faire ancestral?», se demande Fatiha El-Jazouli, membre de Slow Food international, et responsable de la communauté des producteurs de céréales traditionnelles et artisanes de couscous d’Agoujgal. En effet, les agriculteurs marocains travaillent encore beaucoup avec l’agro-écologie et les inciter à aller ver le bio n’est pas à la portée de tous. Une certification peut aller de 3.000 à 40.000 dirhams par produit à certifier. Certes, dans le process, l’organisme certificateur offre une analyse de la terre, de la matière première, du produit fini… Mais tous les producteurs marocains n’ont pas cet investissement de base pour se lancer dans le bio. Un constat étayé par les chiffres d’une récente étude, réalisée en 2020, dans le cadre du projet DIAF (Dialogue technique agricole et forestier maroco-allemand), selon laquelle la production totale des produits certifiés bio au Maroc n’est que de l’ordre de 104.600 tonnes. Les cultures maraîchères occupent la première place avec 54.000 t, suivies des arbres fruitiers et des agrumes avec respectivement 21.000 et 20.000 t. Quant au nombre des unités de production ou exploitations concernées par le bio, le Maroc ne comptabilise que quelque 308 unités avec une certaine concentration à Souss-Massa (35%), suivie de Marrakech-Safi et Casa-Settat avec respectivement 23% et 14%. Cela reste donc un marché ciblé, dédié à une très petite niche de connaisseurs. Encore trop bio pour être vrai ou tout simplement trop cher? Il faut croire que ça coûte du blé de moderniser son assiette.