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Au-delà du chômage, la précarité

Entreprises février 2021

Au-delà du chômage, la précarité

Le creusement du chômage des jeunes lors de la crise pandémique engendre un phénomène encore plus grave lié au creusement des inégalités. Un nouveau défi des politiques de l’emploi qui manquent toujours de ciblage et d’efficacité.

1,25 million, c’est le nombre de chômeurs additionnels qu’a calculé l’équipe de recherche en économie appliquée de la faculté d’économie de Casablanca Aïn Chock durant la période comprise entre mars et août 2020 en pleine crise Covid-19 au Maroc. Le chiffre avancé dans l’étude intitulée «Crise sanitaire et répercussions économiques et sociales au Maroc: Evaluations et analyses d’un collectif de chercheurs» représente le double de ce qu’a publié récemment le Haut-Commissariat au Plan (HCP). «Nos deux chiffres sont corrects, la différence est dans la méthode. Nous avons considéré pour nos chiffres que les personnes qui ont perdu leurs emplois pendant la période donnée ont essayé de trouver un autre emploi, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas sorties de la population active. Contrairement au HCP qui a considéré que ceux qui ont perdu leurs emplois n’ont pas cherché à être réembauchés à cause des restrictions sanitaires», explique Yasser Tamsamani, un des membres de l’équipe de recherche casablancaise. Toutefois selon cette étude, le taux de chômage devrait avoisiner les 20%, soit le doublement en une année, contrairement au chiffre du HCP qui estime que ce taux est passé entre les troisièmes trimestres de 2019 et de 2020 de 9,4%, à 12,7%, soit une augmentation du tiers.
Les jeunes sévèrement touchés
Cette divergence de chiffres n’enlève en rien à la gravité de la situation, notamment vis-à-vis des jeunes de 15 à 35 ans dont le taux d’emploi par âge a diminué de 3 points pour les 15-24 ans (de 18,1% à 15,1%), de 4 points pour les 25-34 ans (de 50,2% à 46,2%) contre seulement 1,8 point pour les 45 ans ou plus (de 40,3% à 38,5%). Ainsi, selon le HCP, le nombre de pertes d’emplois serait «seulement» de 581.000. Pour Youssef Bouazizi, co-auteur du rapport «Répercussions macroéconomiques et sectorielles de la crise Covid-19 au Maroc», l’augmentation massive du taux de chômage, notamment des jeunes, est survenue malgré les mesures prises par le gouvernement. Pour le chercheur, «il n’y a pas eu d’impact significatif de l’action du gouvernement sur le taux de chômage car les mesures étaient uniformes et n’ont pas ciblé des secteurs à très fort taux d’entraînement de l’économie, notamment les secteurs qui ont une très grande production, ceux qui distribuent beaucoup de salaires, ceux qui contribuent à la fiscalité publique le plus ou encore ceux qui contribuent le plus à l’export». En bref en donnant peu à tout le monde, l’action gouvernementale est restée très limitée, ce qui n’a pas aidé à donner un coup de fouet significatif à l’économie, notamment avec la loi de Finances rectificative. D’après Yasser Tamsamani, «le gouvernement continue à confondre politique de relance et soutien aux secteurs. De plus, sa politique n’est pas très claire et semble répondre aux secteurs qui ont les plus grandes capacités de lobbying».
Un avis qui n’est pas du tout partagé par le jeune ministre de l’Emploi, Mohamed Amekraz, pour qui «les mesures prises par le gouvernement pour atténuer les effets négatifs de la pandémie sur la population active d’une part et sur les entreprises d’autre part ont largement contribué à maîtriser l’ampleur de la situation au niveau du marché du travail. Ainsi, les données des déclarations de salaires de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) montrent que l’activité économique a commencé à se redresser et que les indicateurs du marché du travail ont commencé à connaître une reprise considérable». Et d’ajouter: «Les mesures urgentes prises dans le cadre de l’accélération de la mise en œuvre du plan national de relance économique auront un impact direct et positif sur la création de l’emploi en général». Dans ce package, le ministre inclut aussi bien les contrats programmes sectoriels comme les secteurs du tourisme, de la restauration, de l’événementiel, de la presse, etc. que Intilaka ou encore les annonces de divers ministères comme celle de la substitution aux importations, ou encore la création du fonds d’investissement stratégique. Un schmilblick qui ressemble plus à un flyer de campagne électorale qu’un programme de lutte contre le chômage. Pour le ministre, «le département de l’Emploi et de l’Insertion Professionnelle travaille en concertation avec différentes institutions sous tutelle pour accompagner les entreprises d’une part et les salariés ayant perdu leur emploi d’autre part, ainsi que les chercheurs d’emploi». Parmi ces mesures, on retrouve essentiellement de l’information aux chômeurs et des offres de reconversion, de promotion de l’entrepreneuriat ou de migration économique. En gros rien de nouveau en cette période de crise, où l’ingéniosité et l’initiative doivent être de mise. Au contraire selon tous les observateurs, les actions du gouvernement se sont traduites par la renonciation à des ressources fiscales sans agir sur le stock du chômage, et sans non plus demander des contreparties importantes aux bénéficiaires.

Reprise compromise
Pourtant, la situation est plus que sérieuse et nécessite des actions ciblées et réfléchies. Car comme le relève Yasser Tamsamani, «quels que soient les chiffres qu’on prend, le choc est très dur. Car ce que l’on a relevé dans l’étude est que le niveau des égalités a grandi d’une manière importante. Il a tout simplement doublé». Ces inégalités sont notamment régénérées par le marché du travail. En somme avec la crise, les jeunes qui ont perdu leurs emplois trouvent des difficultés à être réinsérés, notamment au même niveau de leurs emplois précédant la crise. «Cette qualité d’insertion est largement déterminée par l’appartenance sociale. Les 20% les plus défavorisés vont tendre à décrocher des postes non décents aussi bien en termes salariaux qu’en termes de qualité d’emplois, ce qui risque de générer des inégalités durables». Le raisonnement est simple, le marché du travail fonctionne comme une file d’attente, ceux qui sont les mieux à même de rentrer dans le circuit soit du fait de leurs réseaux familiaux, sociaux, ou encore la qualité de leurs formations seront les premiers à être recrutés, les autres se verront proposer des postes d’emplois de moins bonne qualité au vu de la rareté de l’offre et de la conjoncture, ils seront obligés de les accepter.
Un fait nouveau selon le chercheur pour qui en général l’emploi était un des facteurs les plus importants d’ascension sociale, mais avec la crise Covid, cette situation tendra à s’inverser, et l’emploi deviendra plutôt un facteur de creusement des inégalités. Du fait du manque de ciblage de l’action du gouvernement vers les secteurs aux plus forts taux d’entraînement, à même de générer des offres d’emplois stables et durables, l’action de l’Exécutif tend à créer un phénomène non seulement social avec le déclassement, mais aussi un problème macroéconomique. Pour notre économiste, «avec le creusement des inégalités nous avons estimé que la reprise économique risque d’être ralentie. De même les paliers de croissance post-crise risquent de ne pas dépasser ce que le Maroc a connu avant, c’est-à-dire des taux de croissance moyens de 3,5%». Alors que dans beaucoup d’économies, les effets de rebonds post-crise sont attendus, au Maroc la situation de creusement des inégalités à travers le marché du travail risque d’oblitérer aussi bien l’amplitude de la croissance que sa qualité.