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Tomber pour mieux se relever ?

Dossier janvier 2021

Tomber pour mieux se relever ?

L’industrie aéronautique continue de traverser une phase de turbulences. Malgré des prévisions pessimistes, les industriels marocains gardent espoir et envisagent de continuer à s’inscrire dans la compétitivité.

Ça promettait pour le secteur aéronautique. Avec une estimation dépassant le cap de 8 milliards de passagers d’ici 2040, la capacité de production d’aéronefs était à son apogée. Pour suivre la cadence, la demande en appareils neufs était estimée à 40.000 exemplaires à l’horizon 2040, au grand bonheur des constructeurs. Mais la crise sanitaire de la Covid-19 a anéanti toutes les attentes. Tous les calculs s’effondrent cédant, ainsi, la place à des prévisions moroses. Une baisse de trafic de 96% durant les premiers mois et un gel d’activité qui a mis dans l’embarras les compagnies aériennes dont la trésorerie a été fortement impactée à telle enseigne que certaines d’entre elles se retrouvent au bord du gouffre.
Cette rafale qui a tout ravagé sur son passage a eu des dégâts conséquents sur les emplois. Selon une étude récente de l’Observatoire de l’emploi et de l’investissement, Trendeo, le secteur a enregistré une perte nette de 11.950 emplois rien qu’en France. En effet, en six mois, le secteur de l’aéronautique a perdu la totalité des emplois créés en une décennie (de 2009 à 2019). Du côté des avionneurs, l’européen Airbus envisage la suppression de près de 11% de ses effectifs à travers le monde d’ici l’été 2021, soit 15.000 postes d’emploi. Dans la même veine, l’américain Boeing compte supprimer 30.000 emplois d’ici fin 2021. Ces réductions des effectifs accompagnent la tendance baissière de la capacité de production. En effet, les deux concurrents ont annoncé une baisse drastique de la cadence. Airbus a vu ses objectifs réduits de 40% à l’horizon 2022. Pour sa part, Boeing a déclaré une dégringolade de 30%. Les prévisions abondent dans le même sens à l’échelle internationale. Selon une étude du cabinet Deloitte, 3.000 à 4.000 livraisons d’appareils neufs sont prévues au cours des trois à quatre prochaines années, contre une estimation de 5.000 à 6.000 unités avant la crise de Covid-19. Les ventes d’Airbus devraient diminuer de 15% en 2020 par rapport à 2019, avec un retour au niveau de 2019 à horizon 2022-2023. En outre, les compagnies aériennes ont déjà annulé ou reporté de nombreuses commandes, ce qui a entraîné une augmentation des encours de production dépourvus d’acheteur (white tails). Les activités de maintenance et réparation (MRO) sont également attendues en forte baisse, en raison de la diminution du taux d’utilisation des avions, du retrait accéléré des vieux avions et du report des opérations discrétionnaires, indispensable à la préservation de la trésorerie des compagnies aériennes. Même dans la perspective d’un rebond, les activités de MRO pourraient être durablement impactées, les compagnies aériennes consommant en premier lieu leurs stocks de pièces ou reconditionnant certaines pièces issues d’avions déclassés.
Dommages collatéraux

Dans cette industrie, l’onde de choc a résonné au point que tous les écosystèmes y afférents ont subi un arrêt brutal. Pour le Maroc, qui reste un partenaire important dans la chaîne de valeur de l’industrie aéronautique, l’anniversaire de ses 20 ans s’inscrira dans les annales. Au lieu de poursuivre un élan de croissance dépassant les 20% et un taux d’intégration locale de 38%, ce sont des dégâts collatéraux que cette industrie a récoltés. En effet, bon nombre d’opérateurs implantés au Maroc étaient contraints d’adopter des plans sociaux et se séparer de près de 30% de leurs effectifs, d’autres ont dû activer les différents leviers sociaux pour limiter les départs. C’est d’ailleurs le cas de l’équipementier Safran dont 20% de l’effectif a été concerné par un plan de suppression d’emploi… à l’amiable. Une réduction d’effectifs qui fait suite à la baisse de la cadence de production. Seuls 6 avions par mois sont fournis par le groupe Safran au Maroc, contre une cadence de 11 avions avant l’avènement de la crise. «Il n’y a pas eu de plans sociaux à proprement parler. Il s’est agi d’une démarche d’adaptation des effectifs des sociétés pour faire face à la forte baisse d’activité qui se situe entre -35% et -50%. Nous nous sommes efforcés de recourir au strict minimum aux réductions d’effectifs afin de préserver le capital humain qui sera nécessaire à la reprise post-crise. La quasi-totalité des résiliations de contrats de travail s’est faite à l’amiable», précise Jamal Lemridi, délégué général de Safran Maroc. Même son de cloche auprès d’un autre opérateur industriel qui a tenu à partager son expérience sous le sceau de l’anonymat. «Il s’agit d’une rupture de contrat librement et loyalement négocié. Certains étaient même ravis de l’arrangement proposé par les entreprises, notamment des femmes qui bénéficiaient d’une quinzaine ou vingtaine d’années d’ancienneté. Aucun recours en justice n’a été entamé jusque-là. C’est pour dire finalement que chacun a trouvé son compte», rapporte-t-il. Ainsi, le secteur dans sa globalité aura compté 10% d’emplois perdus dont la plupart des techniciens, selon le Gimas, groupement des industries marocaines de l’aéronautique et du spatial. Pour rappel, l’industrie aéronautique au Maroc regroupe plus de 140 entreprises employant près de 17.500 personnes.
En attendant la reprise

Comme les compétences techniques sont une «denrée» rare et pour amortir l’impact des pertes d’emploi, une bonne partie du personnel concerné, majoritairement des techniciens, a été redéployée pour poursuivre un programme de formation au sein de l’IMA, l’Institut des métiers de l’aéronautique, afin de bénéficier d’une nouvelle qualification dans d’autres secteurs. Les opérateurs optent pour une transformation d’emplois au lieu de suppression d’emplois. «Un impact social, même faible, n’est jamais très agréable mais en comparaison avec ce qui se passe dans la filière au niveau mondial, on reste mieux loti. Par ailleurs, nous faisons le maximum pour que la situation ne se dégrade pas davantage. Et pour que l’activité reprenne, une partie des compétences techniques suivra ce programme pour renforcer les capacités notamment en ingénierie. Nous avons besoin de garder ces compétences pour rebondir très vite lors de la reprise», rassure Karim Cheikh, président du Gimas. Un constat corroboré par Chakib Khalifa, consultant en aéronautique, qui a mis l’accent sur l’agilité des entreprises en de telles périodes. «La situation actuelle est compliquée au niveau des entreprises. Certaines d’entre elles ont été capables de trouver des solutions en se diversifiant et se sont ainsi rabattues sur le secteur automobile en attendant une reprise», confirme-t-il. Une reprise qui relève du parcours du combattant puisque tous les pronostics tablent sur un retour à une activité comparable à celle de 2019 dans plusieurs années, alors que l’année 2020 s’annonçait fructueuse. Les avionneurs Airbus et Boeing comptabilisaient à fin 2019 un carnet de commandes de plus de 8 ans de production avec des livraisons de 850 avions par an chacun.

Indicateurs de relance
Or, malgré un scénario pessimiste, les professionnels marocains demeurent optimistes malgré une baisse de l’activité de 14%, selon les derniers chiffres du ministère de l’Industrie.
En effet, à en croire les opérateurs du secteur, la reprise de l’activité, aussi faible soit-elle, est imminente. «Certes, des lueurs d’espoir se dessinent à l’horizon, mais il y aura un flottement dans un premier temps, car il y a un certain nombre d’aéronefs qui sont prêts à être livrés, notamment chez Boeing. Ceci dit, dès que le volume commencera à s’écouler, le secteur reprendra une vitesse de croisière», affirme Chakib Khalifa. Un optimisme partagé par le groupement des industriels. «Notre plateforme est connue et reconnue pour ces critères au niveau mondial. Nous avons quelques signes positifs qui nous permettent d’espérer une reprise plus rapide». Et par signes positifs, on entend les actualités relatives au secteur, à savoir l’autorisation de vol du Boeing 737 Max par la FAA (Federal aviation administration). Cloué au sol depuis près de 20 mois, cet avion destiné aux moyen-courriers a été interdit de vol suite à deux crashs successifs qui ont coûté la vie à 346 personnes. Actuellement, l’avion a déjà effectué son premier vol et des compagnies aériennes en ont commandé. Dans le même registre, Airbus qui avait annoncé, en début de la pandémie, une cadence de 30 avions par mois contre plus de 60 avant-Covid, a revu sa capacité de production à la hausse avec 47 avions par mois pour 2021. S’ajoutent à cela les vaccins anti-Covid qui permettront au trafic aérien de reprendre son cours. D’ailleurs, suite aux annonces en novembre dernier, le cours des actions d’Airbus a flambé de 17% en une seule séance. En seulement trois jours de Bourse, l’action a enregistré une hausse de 25%. Ces indicateurs de relance redonnent le sourire aux industriels qui ne manifestent aucune crainte quant au discours protectionniste adopté par certains pays. Et comme arguments, la qualité et la compétitivité proposées par le Maroc. «C’est la réalité du marché qui prime. Les constructeurs veulent rester dans la dynamique de produire un appareil plus efficient à coût réduit. Une relocation induit un coût de revient 2 ou 3 fois plus important», indique le consultant. Du côté du Gimas, les projets d’investissement prévus pour 2020 ont été maintenus et reportés. Durant cette année, six nouvelles installations verront le jour à Nouaceur. Elles concernent particulièrement les écosystèmes électronique et pièces de moteurs.
En revanche, pour conforter la position du Maroc dans les années à venir, puisque l’empreinte carbone s’impose davantage, il s’avère indispensable d’injecter les technologies avancées. Pour ce faire, la fédération a créé il y a deux ans le cluster AMC (Aerostate moroccan cluster) qui s’occupe de la R&D dont l’activité est timide pour l’instant. Les prouesses réalisées en 20 ans d’existence (16 milliards de dirhams à l’export, soit 5,6% des exportations) ont confirmé la capacité du Maroc à s’affirmer en tant que partenaire incontournable. Or, face aux nouveaux défis imposés par la crise liée à la Covid-19, pourra-t-il maintenir le cap et faire face aux progrès technologiques et à la menace de la relocalisation ?