fbpx

Wiqaytna fait chou blanc

Economie décembre 2020

Wiqaytna fait chou blanc

L’application marocaine Wiqaytna a montré ses faiblesses et ses limites, doublées d’un bilan décevant en sa défaveur. Avec des initiateurs qui ne pipent pas mot et ne cessent de se renvoyer les responsabilités, faisant limite ballotter les médias, les utilisateurs au Maroc se retrouvent dans le flou le plus total. Eclairage.

Zéro. C’est le nombre de personnes qui aurait reçu des notifications de la part de l’application Wiqaytna. Tel est le bilan des six mois dressé par nombre de professionnels au Maroc de cette application qui a vu le jour officiellement le 1er juin 2020. Basée sur la technologie Bluetooth, celle dont l’utilisation est volontaire et qui est censée notifier à ses usagers qu’ils ont été en contact avec un autre utilisateur testé positif au coronavirus semble caduque puisqu’apparemment, elle n’a émis aucune notification depuis son lancement.
Mohamed Saâd, président de l’Association des Utilisateurs des Systèmes d’Information au Maroc et DGA à la Bourse de Casablanca, confirme cet état de fait de façon catégorique: «En début novembre, nous avons lancé un sondage d’appréciation de l’appli au niveau de l’AUSIM qui compte tout de même une communauté de 600.000 utilisateurs derrière et, avec toute leur famille et entourage, ça se chiffre facilement en millions. Et le résultat est très décevant: personne n’a reçu la moindre notification de cette application! Ce qui est incompréhensible, vu qu’il s’agit à la base d’une application de notification d’exposition à la Covid-19!».
Et d’enchaîner: «L’appli est complètement dans les choux. Et la faute n’incombe aucunement au pool d’entreprises ayant participé au développement car leur boulot est fini au moment où elles ont livré l’appli. Les reproches doivent être faits aux maîtres d’œuvre, en l’occurrence les ministères de l’Intérieur et de la Santé dans le cas présent, qui se devaient d’assurer le contrôle et le suivi et faire l’exploitation de l’appli. Maintenant, eu égard à son inefficacité, je ne pense pas que cela ait été fait ni en bonne et due forme ni dans les règles de l’art».
Avis partagé par plusieurs utilisateurs qui n’ont pas manqué de laisser des commentaires sur Play Store ou encore App Store.
«Installée depuis son lancement je ne vois pas d’utilité à cette application à part les news sur les cas trouvés. Je n’ai jamais été alerté d’un cas aux alentours malgré ceux recensés dans mon quartier. Alors à quoi sert cette application?!», a publié le 22 octobre dernier un internaute sur la plateforme Play Store tandis que sur la plateforme App Store, une autre personne a posté le 24 octobre: «Je trouve que cette application ne nous aide en rien puisqu’elle ne fonctionne pas correctement. Je laisse toujours mon téléphone en mode Bluetooth et pourtant je suis notifié chaque matin m’informant que mon application n’a été active que de 1 ou 2%. Je pense également que les gens ne sont pas notifiés par les admins lorsqu’ils côtoient des cas Covid».

Le silence qui tue
D’autres avis viennent également s’ajouter à cette liste, non exhaustive, paraît-il, de bugs de l’application marocaine, mettant à nu un manque patent de communication. En fait, si le ministère de l’Intérieur a bien voulu publier des réponses de complaisance à quelques remarques triées sur le volet sur les deux plateformes, il n’en demeure pas moins qu’il n’a pas daigné fournir des détails aux médias au sujet de Wiqaytna.
Contacté par EE, le département communication du ministre de l’intérieur s’est juste fendu d’un message clair et sans équivoque : «L’application n’est plus de notre ressort mais de celui du ministère de la Santé». Joint à son tour par nos soins et tarabusté même, le département de Rachid Aït Taleb a préféré esquiver nos appels durant presque un mois et ce, après s’être caché derrière de faux-fuyants du genre: il faut attendre le moment propice pour toucher un mot au ministre pour qu’il donne son aval afin de trouver la personne à même de vous répondre…
C’est dire qu’ils se sont donné le mot pour garder le silence ou pour se renvoyer la patate chaude, c’est selon! Mais à ce moment-là, ne versent-ils pas dans la rétention d’infos? Quoi qu’il en soit, le seul interlocuteur à ne pas s’être défilé, dans ce cas d’espèce, est la Commission Nationale de Contrôle de Protection des Données à Caractère Personnel). En effet, même si la CNDP a rejoint, in extremis et par la force des choses, le binôme (Intérieur- Santé) en cours de route, soit après le lancement officiel, il n’empêche que son président, Omar Serghouchni, a bien voulu nous confier: «Il est vrai que nous sommes en train de mettre en place un comité ad hoc et parmi ses prérogatives, il y aura Wiqaytna. D’ailleurs, ce comité a été ralenti dans sa mise en place parce qu’on voulait d’une part que le principe de parité soit respecté et d’autre part, on voulait justement clarifier ses missions. Nous tiendrons précisément une réunion à ce sujet incessamment avec les personnes concernées. Il faut dire aussi que la mission a évolué dans notre réflexion parce qu’on souhaiterait avoir des gens de l’écosystème du numérique pour qu’ils puissent donner des avis ou de fortes positions par rapport à comment on va gérer tout ça. Wiqaytna sera donc un des sujets traités. Pour l’instant, il n’y a pas encore de suivi malheureusement».


Vous avez dit efficacité ou inefficacité ?
En attendant, d’aucuns ne comprennent pas pourquoi les deux ministères initiateurs se sont, après coup, calfeutrés dans un incroyable mutisme. A ce sujet, Mohamed Saâd tient à ajouter: «Je pense qu’on n’est pas allés jusqu’au bout de ce que cette appli aurait dû faire pour réduire, atténuer ou encore contrer la pandémie. Au tout début, l’on était très enthousiastes. Je dirais même plus, nous à l’AUSIM comme plein d’autres partenaires, nous avons fait l’apologie de l’appli en encourageant son téléchargement. Cependant, nous avons été déçus de constater que depuis son lancement, c’est silence radio par rapport à la pertinence et à l’efficacité de Wiqaytna. Et c’est là où le bât blesse».
Le président de l’AUSIM continue de plus belle: «Franchement c’est navrant de constater qu’on ne sait pas marketer et vendre quelque chose de très utile pour le citoyen. Alors qu’il aurait suffi, pour plus de motivation de téléchargement, de renseigner les Marocains via cette plateforme sur combien de vies au juste ont été sauvées grâce à elle, sur le nombre exact de notifications partagées avec les utilisateurs et aussi de dévoiler combien ont été avertis sur les milliers de cas Covid positifs… A la place, on se retrouve avec cette solution mobile qui se déclenche chaque matin pour dire qu’elle marche, fait état des statistiques de la journée des cas Covid et incite les citoyens à continuer à adopter les mesures de prévention limitant la propagation de ce virus, à savoir le lavage fréquent des mains avec de l’eau et du savon ou une solution hydroalcoolique, le port du masque et le respect de la distance physique. Franchement, je ne vois aucune utilité à cette appli!».
Rien à voir avec l’appli des Chinois, des Français, ni des voisins de l’Afrique du Nord d’ailleurs…(voir encadré).
C’est dire que le mystère de cette application qui n’a émis aucune notification à ce jour reste entier.

Autre énigme et pas des moindres, quel budget a été consacré exactement à Wiqaytna et d’où est-ce qu’il a été sorti?
«Provient-il du Fonds Covid ou du ministère de l’Intérieur ou de celui de la Santé ou encore de celui de l’Economie et des Finances? Nul ne sait!», ose poser la question un financier de la place.
A cet égard, Mohamed Saâd apporte quelques éclaircissements pour EE: «Avec l’explosion des chiffres des contaminés Covid, l’on est sûr qu’on a été d’une manière ou d’une autre en contact avec un testé positif. Maintenant, la question qui s’impose: est-ce que cette appli marche vraiment? D’autant plus qu’il s’agit, a priori, d’un projet porté par le budget de l’Etat, donc payé par le contribuable. Certes, nous ne disposons hélas pas de chiffres au Maroc, mais quand on voit l’appli analogue en France, baptisée StopCovid, elle leur coûte près de 200.000 euros par mois et puis son développement a nécessité dans les 2 millions d’euros. Si on fait une extrapolation, l’on doit être alignés sur les mêmes tarifs!».
Et de poursuivre: «Pourquoi donc au Maroc l’on ne nous donne pas de petites statistiques après avoir lancé un projet intéressant qui a été applaudi par tout le monde? Un projet dont les initiateurs se targuaient même d’être parmi les premiers dans le monde… N’oublions pas que Wiqaytna a été téléchargée plus d’un million de fois en moins d’une semaine en juin et elle a franchi la barre des 2 millions à fin juillet, soit un taux beaucoup plus élevé que les Français avec leur première application StopCovid!».

Joindre l’utile à l’indispensable
En parlant du pays de Molière, ils viennent récemment de procéder à la refonte de leur première version. En fait, le mercredi 14 octobre 2020, le Président Français Emmanuel Macron a annoncé officiellement l’échec de l’application de traçage des cas de contaminations et de contacts Covid développée en Hexagone à coup de centaines de milliers d’euros. Au moins, en France, on n’a pas souhaité perdre la face en trichant ou cachant la vérité sur le fiasco de «StopCovid» qui n’a connu que presque 2 millions de téléchargements et n’a généré que 14 alertes pour un coût mensuel de 180.000 euros, en plus d’un fort taux de désinstallations.
D’où le déclenchement de la nouvelle application de traçage des cas positifs au coronavirus ‘Tous Anti Covid’, beaucoup plus enrichie, surtout utile et qui comptait début novembre plus de 7 millions de téléchargements! En effet, celle-ci, dévoilée le 22 octobre, permet d’imprimer l’attestation dérogatoire de déplacement pour les zones concernées par le couvre-feu du site du ministère de l’Intérieur qu’il suffit de remplir et de présenter en cas de contrôles de police.
«L’objectif aussi est de permettre aux cas contacts de se surveiller, de consulter un médecin, de se faire dépister, ou s’isoler le cas échéant et ainsi casser la chaîne de transmission du virus», apprend-on sur cet outil numérique traduit dans 6 langues qui offre en plus plusieurs autres fonctionnalités pratiques: l’utilisateur testé positif peut prévenir immédiatement les personnes qu’il aurait pu contaminer durant sa période de contagiosité, en plus de l’accès à DépistageCovid, la carte des centres de dépistage actualisée et avec des informations sur les temps d’attente remontées par les utilisateurs.
Que du bonheur pour ces utilisateurs en France qui ont la chance d’avoir un gouvernement qui ne se défausse pas de ses responsabilités et qui reste à l’écoute et à l’affût. Pas comme dans le plus beau pays du monde, où d’excellentes idées ont émergé de Marocains mais qui n’ont malheureusement pas trouvé preneur.
A ce titre, citons en exemple un internaute sous le pseudonyme de Mehdi Oualid qui a écrit un commentaire le 8 juin 2020 sur la page Wiqaytna dans Play Store: «Application intéressante et elle fournit les mises à jour de la situation Covid-19 au Maroc. Cependant, si on arrive à intégrer la possibilité d’effectuer des demandes d’autorisations de mobilité entre villes surtout et générer un code barre de celle-ci pour faciliter les vérifications pendant le déplacement, ce serait génial et plus sécuritaire».
Et voilà que le ministère de l’Intérieur marocain est passé à côté d’un aspect beaucoup plus aguichant et surtout utile et indispensable de Wiqaytna qui aurait favorisé un téléchargement en masse!
Au lieu de cela, c’est la France qui vient revigorer et peaufiner une nouvelle version «inspirée» de ce post marocain datant de plus de quatre mois…
Si la France peut être fière de sa nouvelle appli et ses nouvelles tâches, le Maroc, lui, fait tourner sa population en dérision avec une appli qui en a l’air mais pas la chanson! Vivement donc une appli plus sourcilleuse et avec des fonctionnalités plus essentielles pour ne pas, cette fois-ci encore, jeter l’argent par la fenêtre. Car au-delà de la projection caressée, il en est des réalités qui risquent de coûter cher au pays. Le tir est donc à rectifier.
[/restrict]