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Textile technique, la voie de salut

Economie décembre 2020

Textile technique, la voie de salut

Le Maroc n’a rien à envier au marché international en matière de textile technique. Mais pour gagner le pari de la préférence nationale, il faut mettre les bouchées doubles, notamment en matière de R&D.

C’est un tableau noir que dressent les opérateurs du secteur du textile. A en croire Mohammed Boubouh, président de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (Amith), la situation est préoccupante. «Depuis le déclenchement de la pandémie, la situation s’est dégradée. Les donneurs d’ordre européens ont annulé les commandes. Pire encore, ils ont donné des instructions pour restituer les commandes déjà en cours. C’est un stop intrinsèque que nous avons subi. Le manque de visibilité a même conduit à la fermeture de certaines unités. Malheureusement, d’autres ne tarderont pas à suivre», déplore-t-il. Même son de cloche du côté du ministère de l’Industrie. Les affres de la crise se sont fait sentir rapidement. Ce sont 357 entreprises qui ont enregistré une cessation totale ou partielle de leur activité, pendant la première période du confinement. «Et la décision du re-confinement, prise par quelques pays européens, ces derniers jours, risque d’impacter négativement le secteur à nouveau», précise-t-on auprès du département de Moulay Hafid Elalamy. Et les répercussions n’ont pas tardé à surgir. Inditex, premier partenaire du Maroc, a annoncé récemment une diminution drastique de l’activité au niveau des sites marocains pour une période déterminée. Pour atténuer les conséquences sur le marché local, le ministère a mis à la disposition de ces entreprises des programmes d’appui et d’accompagnement dans le cadre de la stratégie de relance industrielle dont l’un des piliers est de reconquérir des territoires industriels en utilisant la commande publique comme catalyseur et de se positionner sur le marché national qui représente, actuellement, un meilleur potentiel par rapport au marché à l’export. Pour rappel, le secteur textile réalise près de 38 milliards de dirhams d’export annuellement, soit un quart des exportations globales du pays. Et ce sont les marchés espagnol et français qui se taillent la part du lion.

Retour aux sources
Néanmoins, le secteur reste tributaire des donneurs d’ordre européens, une casquette de sous-traitant que le Maroc ne veut plus revêtir. En effet, la crise actuelle a révélé que le secteur se distingue par une capacité d’adaptation non des moindres. La production de masques et des dispositifs de protection en est la preuve. C’est une forte carte à jouer pour développer le statut de fabricant. «Le Fast-fashion a certes rendu service au secteur, mais a fait beaucoup de mal à l’industrie. On est ligotés à un donneur d’ordre qui ne demande de lui vendre que les minutes. Tout le savoir-faire en amont (de la filature jusqu’à l’étoffe) a été perdu. Pour sortir de cette impasse, il faut développer une industrie locale intégrée. Les lignes de production ne doivent pas s’arrêter», suggère Omar Cherkaoui, directeur R&D de l’Esith, Ecole supérieure des industries textiles et habillement. Un avis partagé par l’Amith. A cet égard, les professionnels du secteur ne comptent pas plier l’échine et ont concocté un dispositif dans lequel ils proposent des mesures pour la consolidation des marques marocaines existantes et encourager la création de nouvelles marques pour conquérir le marché local. «Des efforts considérables sont menés actuellement pour offrir un produit compétitif et de qualité. La force du Maroc réside dans le savoir-faire. On est donc capables de s’adapter à tous les marchés. De plus, l’augmentation des droits de douane sur des produits concurrents, notamment turcs, a soulagé entre autres la souffrance du secteur, ce qui nous a incités à mener cette réflexion», réconforte Mohamed Boubouh. Dans la même perspective, le département de tutelle a mis en place des mesures pour accompagner ce dispositif. Un écosystème de distributeurs de marques nationales a été instauré pour encourager l’émergence de marques et capter des parts de marchés au niveau local, ainsi que la réalisation des investissements nécessaires pour répondre à la demande. L’autre incitation pour stimuler l’amont textile consiste en un programme d’aide à hauteur de 20% du montant global de l’investissement au profit des industriels de la filature, du tissage, du finissage, de l’impression et de la teinture. «L’objectif est de contribuer au développement de la chaîne de valeur et garantir une meilleure intégration aux entreprises de l’aval et aux fabricants de produits finis, la disponibilité de la matière première à proximité et à des prix compétitifs», souligne le ministère de l’Industrie.
Textile technique, le champion de la Covid-19
Si le segment de la soft-fashion a subi de plein fouet les affres de la crise sanitaire, le textile à usage technique (TUT), à contrario, arrive à tirer son épingle du jeu. En effet, ce créneau a réalisé des prouesses considérables depuis quelques années. Et selon les professionnels du secteur, ce dernier pourrait être une panacée pour gagner en compétitivité, talon d’Achille du produit marocain. Pour le département de tutelle, la forte demande nationale et internationale en dispositifs de protection et en masques a été en faveur de la performance de ce créneau en cette période de crise. Mais en dehors du contexte actuel, ce segment connaît une expansion. En 2018, le marché mondial des TUT a été estimé à 180 milliards de dollars avec une projection de 244 milliards de dollars pour 2024. L’industrie du textile technique propose des produits innovants aux nombreux débouchés destinés principalement aux segments des textiles techniques, dont les transports, le géotextile, l’agriculture, l’habillement et l’emballage. A l’instar de la dynamique internationale, la croissance du marché des textiles techniques, au Maroc, est d’autant plus importante. De 2015 à 2018, le marché marocain est passé de 10 à 12,5 milliards de dirhams, soit une progression annuelle moyenne de 8%, avec des importations en progression de 6 à 7,5 milliards de dirhams. Il y a un fort potentiel de substitution. De ce fait, le géotextile, le textile médical et le textile agricole sont retenus dans la banque de projets lancée par MHE. Dans le même sillage, une convention d’investissement a été signée récemment avec la société Dolicen, filiale de Dolidol, pour la fabrication de géotextile. Une première série de projets d’investissement a été d’ores et déjà entamée, en collaboration avec le cluster C2TM.


Lueurs d’espoir
Depuis sa création, plusieurs projets collaboratifs et études de marché ont été menés pour mieux identifier les possibilités de développement. «Les premiers projets sont maintenant achevés et des campagnes de promotion sont en cours pour inciter les industriels à concrétiser les investissements. A titre d’exemple, les projets réalisés en collaboration avec les centres techniques, l’Esith et plusieurs acteurs industriels proposent des produits innovants et à fort potentiel commercial», indique Faiçal El Ahmadi, président du cluster de textile technique. Cependant, le ministère de tutelle poursuit également la mise en œuvre du contrat de performance 2015-2020 de l’écosystème TUT, en partenariat avec l’Amith et qui consiste en la réalisation d’un minimum de 5 projets d’investissement portés par des locomotives pour un chiffre d’affaires additionnel de 2,9 milliards de dirhams. Résultat des courses, ce sont 24 projets d’investissement (9 locomotives et 15 PME) d’une valeur totale de 1,6 milliard de dirhams, avec la réalisation d’un chiffre d’affaires additionnel de 2,7 milliards de dirhams, qui ont vu le jour. La création, en 2013, du cluster C2TM a contribué à la réalisation de ces objectifs. «Comparés aux produits traditionnels, les produits TUT se distinguent par une forte composante «Innovation». Les industriels doivent ainsi intégrer la recherche & développement et la veille dans leurs stratégies de développement produit», insiste El Ahmadi. Et c’est là où le bât blesse. Malgré les progrès réalisés, le textile technique, appelé également intelligent, ne couvre actuellement que 40% de la demande locale. Seul le textile médical et automobile a pu inverser la situation d’importateur à exportateur. «Certes, on ne peut pas substituer le textile traditionnel par le technique intelligent, mais cela reste une opportunité à saisir. Le secteur textile couvre une douzaine de segments avec une multitude de produits. Au niveau des importations, celui qui se présente au premier rang est le textile enduit. Ce créneau développé, le manque à gagner est très important», révèle Omar Cherkaoui. Un produit dont les dérivés sont multiples. Seul bémol, ce segment requiert un investissement lourd. Ainsi, pour propulser ces industries, le cluster recommande d’instaurer et accompagner des cellules de R&D au sein des entreprises. Côté financement, malgré le programme d’aide instauré par le département de tutelle, le cluster propose d’augmenter le pourcentage de subvention des investissements industriels à 50%. Pour El Ahmadi, l’engagement en termes de création d’emploi doit être revu à la baisse étant donné que l’amont textile est capitalistique et nécessite moins de main-d’œuvre. Parmi les mesures incitatives figurent également la mise à disposition des locaux à des prix préférentiels pour la construction d’usines et l’augmentation de la prime du chiffre d’affaires additionnel à l’export et pour le marché local à 20%.
Pour ce qui est des projets proposés par le cluster, 50% d’entre eux ont été intégrés dans la banque de projets. Au total, 27 projets d’investissement ont bénéficié d’accompagnement dans le secteur textile et une fois concrétisés, ils devraient générer un chiffre d’affaires prévisionnel de 3,24 milliards de dirhams dont 35% destinés au marché local. Certes, des lueurs d’espoir commencent à se dessiner, mais ce pari de la préférence nationale a encore du chemin à parcourir. Seul l’avenir nous le dira. [/restrict]