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Relève assurée !

Entreprises novembre 2020

Relève assurée !

De la grande distribution à l’industrie lourde, en passant par l’hôtellerie, Ynna Holding, groupe hétéroclite, a-t-il maintenu sa position, 5 ans après le décès de son fondateur ? EE a tâté le pouls de l’entreprise familiale. Décryptage

Tout va bien pour Ynna Holding, l’empire bâti par feu Miloud Chaâbi, ce selfmade man qui a fondé un groupe qui pèse quelque 10 milliards de dirhams. Alors qu’au moment de l’annonce de son décès, tout le monde commençait à tirer des plans sur la comète prédisant la fin de l’empire Chaâbi et les spéculations sur le devenir de la holding ont fusé de partout. Or, cinq années plus tard, tout va pour le mieux, comme confirmé par la secrétaire générale du groupe, Sarah Kerroumi, qui pour la première fois fait une sortie médiatique et après avoir eu l’aval de la famille pour discuter de la santé financière du groupe et la nouvelle organisation.

Pour une succession sereine
Il faut dire que L’haj Miloud était connu pour sa forte personnalité et son omniprésence. En effet, depuis la création de son groupe dans les années 50, il avait concentré d’une main de fer toutes les décisions. Des plus stratégiques à la moindre décision, son aval est primordial, comme évoqué dans notre édition de mai 2016, au lendemain de son décès, ce qui laissait croire que la holding familiale n’allait pas tenir longtemps et s’écrouler après la disparition du patriarche. Contrairement à ces idées reçues, le mastodonte a su préserver sa force et poursuivre son développement. A l’encontre de certains groupes familiaux qui étaient dans l’incapacité de préserver leurs fleurons. C’est d’ailleurs le cas de l’entreprise familiale d’Agouzal. Faute de renouvellement du mode de gestion et de succession, ce conglomérat a vu son patrimoine s’estomper au fil du temps. En effet, donner du sang neuf à une structure ne peut que stimuler sa performance. Et c’est là où la perspicacité fait toute la différence. Trois ans avant son décès, le fleuron de l’économie nationale, Ynna Holding, a revu de fond en comble sa réorganisation. L’année 2013 a été marquée par une restructuration fondamentale. C’est pour un management transversal que Miloud Chaâbi avait opté à l’époque, tout en favorisant la gouvernance. «Nous agissons aujourd’hui par un décloisonnement en liant les compétences aux métiers. Nous avons dans chaque domaine un expert en la matière. Les managers sont actuellement habilités à conduire leur projet selon une stratégie définie par la maison mère», précise Sarah Kerroumi. Qualifié de visionnaire hors pair par ses collaborateurs qui l’ont côtoyé de très près, le magnat avait pressenti l’importance d’une refonte qui fera office de feuille de route et qui permettra, ainsi, d’assurer la continuité de l’empire familial et surtout la répartition des rôles entre les différents héritiers Chaâbi, à savoir Omar, Faouzi, Fayçal, Asmaa et Mohcine.


Un management humaniste
Et dans la foulée, cette même jeune femme, alors âgée de seulement 32 ans, a été nommée secrétaire générale du groupe et qui commémore l’instant avec beaucoup de nostalgie. Pour la petite histoire, elle raconte que lors d’un échange courtois avec le défunt, elle lui a fait part de ses craintes en nommant une si jeune femme à un poste aussi stratégique et généralement dédié aux hommes. Et c’est avec beaucoup de conviction qu’il a répondu: «Je suis bien conscient du risque, mais j’espère ne pas m’être trompé». Une façon pour lui de la rassurer et la stimuler davantage pour mener à bien la mission qui lui a été confiée. Un choix qui s’est avéré judicieux et même la presse l’encense pour ses capacités managériales et son leadership pour assurer la transition et poursuivre l’expansion du groupe. Une valorisation qui lui a valu même des gratifications à l’échelle continentale. «Feu Miloud Chaâbi était quelqu’un qui faisait beaucoup confiance, notamment aux femmes, et avait le flair de placer les bons profils pour les bons postes. De plus, on ne se lassait jamais de sa compagnie», se souvient-elle. Un témoignage reconnu par ses plus fidèles collaborateurs et qui ont œuvré à ses côtés. D’ailleurs, il est de notoriété publique que le groupe Chaâbi, en dehors de décrocher le titre du premier employeur privé au Maroc, a toujours tenu au respect de la parité dans le recrutement. Autre caractéristique et non des moindres, le taux de turnover qui reste très faible à l’heure actuelle. Parmi les traits de caractère qui le distinguent également, figure l’esprit de débat et de concertation. Selon des collaborateurs qui ont requis l’anonymat et qui ont vécu la phase d’après, l’homme d’affaires était dans l’écoute et le partage dans les prises de décision. Et visiblement, la tradition s’est perpétuée depuis que son épouse, Mama Tajmouati, a repris le flambeau.

The day after
Mais le chemin vers l’expansion s’avère ardu et semé d’embûches. Des épisodes houleux ont marqué l’histoire du conglomérat. A peine quelque temps après la disparition du patriarche, les querelles familiales ont éclaté au grand jour faisant la Une des journaux. En effet, l’un des fils, Mohcine, qui était également conseiller du défunt, avait accusé son frère Faouzi d’avoir pris les rênes de la holding à l’insu des héritiers, à telle enseigne qu’un communiqué a été rendu public dénonçant des agissements illégaux. Dès lors, plusieurs versions et rumeurs ont été relayées sur la famille. Des bruits de couloir laissent entendre que les banques partenaires de la holding avaient exercé une pression sur la nouvelle présidente. Pour rappel, l’assiette foncière de Miloud Chaâbi rien qu’en périmètre urbain est estimée à plus de 4.000 hectares. Côté affaires, cette période aurait aussi entravé les implantations du groupe en Afrique et au Moyen-Orient. Après un retour au calme, une nouvelle annonce défraye la chronique. Il s’agit de l’élection de Fayçal Chaâbi à la tête d’Ynna Holding, en 2019. Ce dernier n’y a pas fait long feu et a plié bagage quelques mois plus tard pour retourner en Egypte, où il était basé auparavant pour gérer les affaires implantées sur place. A cet égard, aucune information n’a filtré sur le retrait du fils aîné, et c’est à nouveau l’épouse du défunt qui reprend les commandes.
Quoi qu’il en soit, la famille Chaâbi n’a jamais été prolixe concernant les affaires de famille, mais ces altercations ont marqué la vox populi qui garde en mémoire une discorde familiale. Mais quelle incidence sur les affaires qui semblaient être en pilotage automatique durant une période donnée puisqu’en effet, la famille communique avec beaucoup de réserve même concernant les affaires?

Le bon cru se poursuit
A en croire la SG du groupe, la machine a continué de tourner malgré les relations conflictuelles du top management et les choses avancent bon train, et ce sur les traces prédéfinies par le fondateur. Preuve en est, les réalisations enregistrées depuis sa disparition. En effet, de 2016 à aujourd’hui, Ynna Holding a déployé un investissement de plus de 4 milliards de dirhams, tous secteurs confondus, créant ainsi plus de 3.500 emplois, hors emplois indirects. Quant au chiffre d’affaires, il a connu une évolution de 11% entre les exercices 2018 et 2019. Des indicateurs qui reflètent la bonne performance du groupe familial qui ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Malgré le contexte actuel peu favorable à l’investissement, la maison mère envisage de poursuivre sa politique entrepreneuriale, prônée du vivant du fondateur, notamment pour le pôle industriel. «Nous nous sommes plus concentrés ces dernières années sur l’élargissement de plusieurs activités, notamment au niveau de la grande distribution avec l’ouverture de nouveaux points de vente. Nous comptons, ainsi, continuer sur la même lancée», confie Sarah Kerroumi. En effet, depuis novembre 2018, Aswak Assalam poursuit son projet emblématique à Settat qui consiste en la construction du complexe Aswak Chaouia, étalé sur 7 ha pour un investissement de 200 millions de dirhams. Ce dernier compte un centre commercial avec un hypermarché, un appart’hôtel et un parc de loisir, et permettra la création de 160 emplois directs. Sur la même lancée, un 14ème hypermarché a vu le jour à Rabat, l’an dernier pour un investissement de 170 millions de dirhams et 460 nouveaux emplois directs. Le dernier en date est le magasin de proximité baptisé «As from Aswak», inauguré à Casablanca, en juin dernier. Ce magasin qui comprend un concept inédit au Maroc, à savoir le drive, est un projet qui a nécessité un investissement de 35 millions de dirhams avec la création de 120 nouveaux emplois directs et indirects. Et l’enseigne ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Selon son management, d’autres ouvertures suivront incessamment. Cet élan de croissance concerne également le pôle industrie du groupe. A noter que ce groupe tentaculaire opère dans différentes industries lourdes, telles que le BTP, la céramique, le papier et carton, le ferroviaire ou encore la pétrochimie, pour n’en citer que quelques-unes et dont les filiales sont leaders dans leurs domaines respectifs. Pour sa filiale GPC, Ynna Holding a investi 800 millions de dirhams dans un site de production dans la zone franche Atlantic de Kénitra, en 2017. Ce projet a généré la création de 500 nouveaux emplois. Dans le même sillage, la filiale industrielle s’est dotée d’une nouvelle ligne de transformation avec extension de la manutention automatique à Agadir, il y a tout juste un an pour une enveloppe budgétaire de 115 millions de dirhams. Et l’expansion régionale se poursuit. L’industriel compte ouvrir incessamment une nouvelle ligne de transformation à Berkane. Super Cérame, leader marocain dans la fabrication de céramique, classé dans le top 20 mondial, avance sur la même lignée. Un investissement de 300 millions de dirhams a été consacré à la construction d’une 5ème usine de production. D’autres projets d’envergure tels que l’ouverture de showrooms, notamment à Rabat, Tanger et Agadir sont dans le pipe.

La riposte à la Covid
Malgré les circonstances actuelles, aucune suspension des investissements n’est envisagée. En effet, la holding a fait preuve d’agilité et de résilience pour s’adapter au contexte de la crise sanitaire. A cet égard, la stratégie a été revue de manière proactive. Des plans de continuité par filiale ont été déployés par filiale dans le respect des mesures sanitaires dans le souci de pérenniser l’activité. Et si la diversification reste la force de frappe du groupe, le management tient bec et ongles à reconduire cette dynamique historique. C’est ainsi que la holding s’est dotée d’une nouvelle stratégie de communication axée sur la qualité et la capacité d’innovation, les produits et services proposés propres à chaque filiale. Dans le même sillage, des projets d’envergure, selon la direction, sont en gestation, notamment l’introduction en Bourse de certaines filiales. D’autres investissements phares seront orientés au niveau continental. Le groupe envisage de renforcer davantage sa présence en restant à l’affût de nouvelles opportunités. «Les plateformes industrielles en Afrique sont actives. Actuellement, l’implantation est sous forme de représentations commerciales. D’autres implantations sont certes prévues, mais l’essentiel est de se concentrer sur l’existant qui est assez important. Des projets sont en cours d’étude pour s’installer sur certains pays africains, notamment pour le pôle industriel», dévoile la secrétaire générale. A noter que la galaxie Chaâbi est présente dans plusieurs pays étrangers, aussi bien dans le continent qu’en Europe et au Moyen-Orient.

Maître des lieux
Concernant l’activité hôtelière, elle se retrouve confrontée aux affres de la crise sanitaire. La situation pousse le groupe à reconsidérer la gestion de cette filière qui comptabilise une capacité de 5.000 lits avec 12 hôtels dans 5 destinations. Ce qui justifie le recrutement d’une directrice commerciale qui aura pour tâche de revaloriser la chaîne Mogador Hotels & Resort. Il faut dire que l’hôtellerie Chaâbi jouit d’un atout majeur qui contribue à atténuer l’impact la crise, le groupe est propriétaire de ses murs. En fait, depuis le lancement dans ce secteur d’activité durant la fin des années 90, Miloud Chaâbi a toujours investi en fonds propres. Tandis que pour des métiers capitalistiques, le groupe familial a recours à des lignes de financement standard pour le besoin en fonds de roulement. «Telle a toujours été la volonté du groupe qui préconise ce type de placement, du vivant de son fondateur. En fait, il est connu que le conglomérat détient une assise financière solide, ce qui d’ailleurs lui a permis d’amortir l’impact actuellement, même s’il est trop tôt pour se prononcer sur les répercussions sur la rentabilité. La diversification et la diversité des activités ainsi que la présence dans plusieurs zones géographiques rendent le groupe encore plus puissant», précise Kerroumi. Et ce ne sont pas que les modes de placement que le management souhaite éterniser. La culture de l’entreprise que le défunt a instaurée n’a aucunement changé. Et d’ajouter: «En dehors de la culture entrepreneuriale qui est ancrée dans l’ADN du groupe, toute la légitimité repose sur les efforts et le charisme de son créateur qui en fait un empire». Par ailleurs, agilité et réactivité sont les maîtres mots dans l’organisation. Un héritage transmis par le défunt et confirmé par ses collaborateurs qui témoignent qu’il n’y a pas un réel changement après Miloud Chaâbi et le management participatif ne date pas d’aujourd’hui.
L’autre volet que feu Chaâbi portait particulièrement dans son cœur est l’œuvre caritative à travers la fondation éponyme. D’ailleurs, elle continue à tourner à plein régime en menant des campagnes pour la solidarité, l’éducation, Dar Talib et Taliba, l’octroi de bourses et la liste est loin d’être exhaustive. A ce sujet, la famille a toujours tenu à conserver une discrétion concernant ce volet et limiter la communication sur les actions entreprises par la fondation. Toutefois, le mastodonte continue de se frayer un chemin sur les traces de son créateur et assure la transition économiquement parlant, pourvu que ça dure!