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L’agro-industrie en trompe-l’œil

Economie novembre 2020

L’agro-industrie en trompe-l’œil

L’agro-industrie connaît depuis le début de la crise sanitaire des hauts et des bas. Que ceux qui croient que le secteur a tiré son épingle du jeu en voyant les gens se ruer vers les grandes et moyennes surfaces (GMS) lors du confinement se détrompent.

«Contrairement aux prévisions des analystes au début de la pandémie, le secteur agroalimentaire ne se montre pas des plus résilients. Hormis une hausse de 28% sur le chiffre d’affaires des deux premiers mois de la crise sanitaire (mars et avril) pendant lesquels nos clients grossistes ont stocké de la farine, notre CA a chuté de 30% par rapport à nos ventes en 2019», déplore un minotier de la place qui subit les affres de la Covid-19. Et même si ce virus, à l’origine des conditions dramatiques dans lesquelles vivent moult industriels opérant dans l’agroalimentaire, est minuscule et invisible, il n’en demeure pas moins que ses conséquences sont gigantesques. En effet, cet industriel du secteur meunier relate principalement les raisons de la chute vertigineuse de ses ventes qui ont commencé par les frontières fermées, suivie par la crise du secteur touristique avec le rétablissement du couvre-feu pour les restaurants et cafés.
Ne manquant pas non plus de faire ressortir l’interdiction de rassemblements dont les fêtes et les funérailles, qui a fortement porté préjudice aux traiteurs, notre source requérant l’anonymat a également rappelé que le constat est le même pour les boulangeries et les pâtisseries qui ne tournent plus autant qu’avant.
Avis partagé par un autre groupe dans la distribution qui maintient qu’ «il y a une baisse de consommation de 20% par rapport à l’année dernière ainsi qu’une baisse de fréquentation des GMS de l’ordre de -40%. Le confinement sanitaire en mars dernier a également entraîné une chute drastique de la demande en raison de la fermeture de la plupart de nos clients (plus du tiers des points de vente et de la totalité des hôtels, restaurants, établissements scolaires, souks ruraux, etc.)».
Même son de cloche du côté du directeur général d’une société de distribution qui a partagé avec EE l’évolution de son chiffre d’affaires: «Nous avons connu une forte croissance à deux chiffres pendant le second trimestre 2020, date correspondant au début de la pandémie. Cette croissance était principalement due aux denrées alimentaires de base et aux enseignes modernes qui ont stocké pour assurer la disponibilité. Ensuite depuis juillet et la période post-Aïd El Kebir, on a été fortement impactés par un ralentissement de la consommation et surtout un manque de cash enregistré chez les grossistes. Ce qui se traduit par deux mois successifs de baisse de la croissance comparé au début de l’année», a-t-il observé, fataliste. Et d’ajouter: «Certes, nous avons réalisé plus d’activités agressives commerciales, mais seulement pour maintenir une légère croissance!».
Redoutant que les prochains mois soient encore plus difficiles car l’impact de la crise va grandissant, ce patron sous couvert d’anonymat fait toutefois remarquer que selon les circuits, l’impact sur la croissance est surtout sensible sur le CHR (Café-hôtel-restaurant) et les grossistes tandis que les canaux GMS et Détail souffrent moins grâce au support promotionnel.

Un plan de stimulation de la demande s’impose
Comme ces patrons, bon nombre d’industriels contactés par EE attestent donc de cet état de fait qui n’est vraisemblablement pas perçu du même œil de l’extérieur. Il est vrai que vu de loin, d’aucuns ont tendance à croire que l’industrie de l’agroalimentaire avec ses sous-filières ressort gagnante dans cette bataille contre la Covid-19. «Que nenni ! Non seulement nous avons baissé notre production de manière importante, mais nous avons également des difficultés à recouvrer notre argent auprès des grossistes. A ce rythme-là nous ne pourrons pas non plus payer nos fournisseurs! Qui dit moins de demandes, dit moins de ventes et de productions! Voici notre triste réalité…», nous confie le directeur communication d’un grand groupe qui gère plusieurs filiales dans le domaine de l’agroalimentaire.
Ces constats ont aussi été relevés et révélés par la Fenagri (fédération nationale de l’agroalimentaire) qui réclame un plan de stimulation de la demande. En fait, son président Abdelmounim El Eulj nous a confié : «A l’instar des autres secteurs économiques du pays, notre secteur de l’agroalimentaire subit toujours les retombées négatives de la pandémie, en témoigne la demande interne voire externe qui est au ralenti. Ainsi, l’opérateur économique de l’agroalimentaire manque de visibilité nécessaire pour toute relance d’activité».
Et de déclarer à EE : «Nous avons proposé au titre du PLF 2021, des mesures douanières et fiscales à même de booster la demande et de protéger l’offre. Finalement, la proposition retenue et inscrite dans ce PLF concerne l’augmentation des droits de douane des produits finis à la consommation concernés de la biscuiterie, chocolaterie et confiserie à 40% sous régime de droit commun (hors ALE). Cette mesure est certes nécessaire mais demeure insuffisante pour cette filière afin de contrecarrer la rude concurrence des produits finis importés». En outre, El Eulj a tenu à indiquer: «Nous nous penchons actuellement, avec le soutien du ministère de l’Industrie, du Commerce, et de l’Economie verte et numérique et en partenariat avec l’ONUDI et la BAD sur la mise en place d’une nouvelle feuille de route de relance à moyen et long termes de l’industrie agroalimentaire. Elle est axée principalement sur 3 leviers, à savoir reconquérir les marchés nationaux et internationaux, améliorer la compétitivité des chaînes de valeur et améliorer la compétitivité des entreprises par l’innovation sans oublier les aspects transverses telles que la logistique et la digitalisation».
«Il faut savoir aussi que pour éviter la pénurie en période de quarantaine, les entreprises ont continué à alimenter le marché en produits alimentaires et en plus, sans aucune répercussion sur les prix de vente au consommateur. Et ce, en dépit des difficultés auxquelles elles ont été confrontées avec notamment un renchérissement des prix de certains intrants et matières premières…», renchérit le responsable d’une unité industrielle qui souligne que cette pandémie a impacté négativement leur chiffre d’affaires, à telle enseigne qu’ils ont dû opter pour l’arrêt partiel de leur activité.
Cet arrêt partiel de plusieurs unités industrielles nous a été confirmé dans le segment BCC par une source au niveau du ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Economie verte et numérique, à défaut d’études et chiffres sur les fermetures temporaires jusqu’à présent.


Quand l’export ne vient pas en renfort
Côté export, ce n’est pas la joie non plus. «Non seulement le dysfonctionnement des flux logistiques, au niveau international, notamment en mars-avril 2020, a perturbé les importations des matières premières nécessaires pour la continuité des activités des entreprises, mais il y a eu également le ralentissement des exportations de certains produits agroalimentaires suite à la baisse ou l’annulation des commandes», nous a déclaré le chef d’une entreprise d’import et export. Constat corroboré par la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) relevant du ministère de l’Economie et des Finances qui dans sa note de conjoncture d’octobre 2020 met en relief: «Pour ce qui est des ventes à l’étranger du secteur agricole et agroalimentaire, elles ont accusé une baisse de 2,6% à fin août 2020, à 39,8 milliards, après un recul de 4,7% un mois plus tôt. Et au terme des huit premiers mois de 2020, les expéditions de l’industrie alimentaire ont baissé de 3,3%».
Sans conteste, le secteur agro-industriel occupe une place stratégique dans l’économie marocaine avec plus de 1.700 entreprises industrielles. Et les industries agroalimentaires enregistrent, sans prendre en considération l’entrée fracassante de la Covid-19, près de 1,2 milliard d’euros à l’export. Mais maintenant que la donne a changé, le secteur doit impérativement s’adapter à cette nouvelle réalité avec des changements de la demande et affronter ce genre de situations de crise. Et même si l’approvisionnement a été maintenu et que le fonctionnement du marché est resté normal, il ne faut pas omettre que le secteur a été impacté à plusieurs niveaux avec le chamboulement du circuit de distribution, la baisse de la main-d’œuvre, le changement de mode de consommation des produits avec la réduction des dépenses hors domicile (restaurants, snacks…), sans oublier la concentration des achats du client sur les besoins essentiels… Et comme dit le proverbe, «l’intelligence, c’est la capacité à s’adapter au changement». A bon entendeur…