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Qui veut la peau du tourisme ?

Economie octobre 2020

Qui veut la peau du tourisme ?

Désespérés et impuissants, les acteurs opérant dans le tourisme n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Au beau milieu des plus optimistes qui envisagent une reprise éventuelle vers mi-2021 et des plus pessimistes qui parlent de 4 à 6 ans minimum, le gouvernement, lui, siège en roi muet et stoïque.

Dans le secteur touristique au Maroc, les opérateurs plient l’échine devant le corona. Un petit tour d’horizon des établissements touristiques à travers le pays permet de constater qu’ils ont été touchés de plein fouet, faute de clientèle internationale. Certes, ils n’ont pas subi la crise sanitaire de la même façon, vu leur catégorie et leur localisation, mais l’ampleur reste dramatique pour tous. Que ce soit en grande ou petite ville, ou encore en périphérie et qu’il s’agisse des hôtels de luxe, haut de gamme ou classés 2 étoiles et maison d’hôtes. Les répercussions économiques sont énormes pour l’ensemble du secteur: selon la Direction des études et des prévisions financières, les recettes accusent un recul de 90,1% pour le seul mois de juillet et les arrivées touristiques avec les nuitées enregistrées dans les établissements classés ont chuté de 63,5% et 59,1% respectivement à fin juin 2020. Quant aux pertes, elles sont de l’ordre de 18,3 milliards de dirhams.
Le RevPAR (revenu moyen par chambre disponible) a également dégringolé sur les six premiers mois de l’année. Pour certains plus que d’autres, puisque bon nombre d’acteurs ont profité de la fermeture pour réaliser des travaux qui, d’ordinaire, se font bien plus lentement afin de limiter les nuisances vis-à-vis des clients. Aussi, des établissements mettent à profit leurs chambres libres pour faire de nouvelles propositions comme pour des entreprises ou des call centers à l’instar du Hyatt Regency… Toutefois, même si ces activités ont permis, un tant soit peu, de garder la boutique ouverte, l’incertitude est forte quant à la nature de la reprise attendue pour les mois à venir. En effet, entre ce virus, le manque de visibilité, les décisions impromptues des autorités, etc., les opérateurs se retrouvent dans une pénombre telle qu’ils cèdent à la panique. Et comme un malheur ne vient jamais seul, les derniers chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) ont aussi contribué à jeter un froid sur le secteur. En effet, l’organisme des Nations Unies basé à Madrid vient de lever le voile sur une chute vertigineuse de 65% du nombre de touristes internationaux enregistré durant cette période marquée par les fermetures de frontières et les restrictions pour les voyageurs, notant que de janvier à juin 2020, l’industrie mondiale du tourisme a recensé une perte de 440 millions d’arrivées internationales, entraînant une perte de 460 milliards de dollars. «Ce plongeon de l’activité, c’est environ cinq fois la perte de recettes touristiques internationales enregistrée en 2009, dans un contexte de crise économique et financière mondiale», a même estimé l’OMT, au moment où son secrétaire général Zurab Pololikashvili tire la sonnette d’alarme: «Des millions de personnes dépendent de ce secteur pour gagner leur vie». Et c’est peut-être bien là le vrai enjeu.
Dans ce sens, un hôtelier de la place tient à souligner au sujet des indemnités forfaitaires de 2.000 DH par le fonds Covid: «Le petit pécule distribué au secteur touristique pour une durée de six mois, sous réserve de remplir certaines conditions (les entreprises touristiques doivent avoir enregistré une baisse de CA d’au moins 25% et s’engager à maintenir au moins 80% des emplois, ndlr), est une solution de rapiéçage. Car ce montant mensuel à durée déterminée ne suffira pas à payer les dettes accumulées depuis le début mars, en plus des charges ponctuelles. Pour nous, ce sont de petites mesurettes pour sauver la face, et non les meubles!».
Et d’ajouter: «Il faut comprendre qu’on est dans des métiers de service où ce sont l’homme et la femme qui contribuent à créer un produit. L’on appelle ça la servuction. Donc, si on met un employé à l’arrêt durant des mois, dans quelles conditions va-t-il revenir au travail? Car il a perdu plus de 50% de son pouvoir d’achat.

Dissonance entre Intérieur et opérateurs
En ce moment, une seule et unique question taraude tous les esprits: comment aider le secteur à survivre au coronavirus? Et c’est cette même préoccupation majeure qui est revenue sur toutes les lèvres lors de la 112ème Session du Conseil Exécutif de l’OMT, tenue à Tbilissi en Géorgie du 15 au 17 septembre 2020, et où se sont réunis plus de 30 pays membres dont le Maroc. Présente donc à cette occasion, Nadia Fettah, ministre du Tourisme, de l’Artisanat, du Transport aérien et de l’Economie sociale, a déclaré que son département a élaboré de concert avec les parties prenantes concernées un plan de relance du secteur du tourisme qui vise principalement à préserver le tissu économique et l’emploi, l’accélération de la phase de démarrage à travers le tourisme interne, la commande publique ainsi que la promotion ciblée sur les marchés émetteurs, précisant que depuis le 6 septembre, les frontières sont ouvertes mais sous conditions.
«Mais madame la ministre, primo ce plan a été lancé très tardivement et secundo il n’est même pas réaliste. Pourtant nous étions le tout premier secteur à faire le bilan des pertes, à exprimer nos doléances et à présenter des actions concrètes à travers la Confédération Nationale du Tourisme (CNT), et ce le 17 mars 2020. Nous avons ensuite multiplié nos appels à l’aide mais ils sont tombés hélas dans l’oreille d’un sourd», tonnent des professionnels, rappelant que ce n’est que bien plus tard, en septembre, qu’il a été décidé de déclencher l’indemnisation des salariés des entreprises du secteur touristique éligibles.
Pour ce qui est de miser sur le tourisme interne pour sauver la saison estivale, les opérateurs se sont réjouis au début pour finalement tomber des nues. «Nous étions contents et impatients de recevoir nos premiers clients en été. On s’est donc bien préparé en déboursant de l’argent pour respecter les protocoles sanitaires en prévision d’enregistrer un taux d’occupation correct. Cependant, les choses ont dérapé quand les autorités ont décidé de refermer des villes et des plages. Nous avons été bousculés et nos clients aussi!», regrette un gérant d’hôtel à Casablanca.
Pour Said Tahiri, ancien DG de la CNT, celui qui croit que le tourisme interne va sauver la situation est dupe. «Il faut savoir que le pouvoir d’achat actuel des Marocains ne leur permet pas de faire des escapades ni de couvrir le manque à gagner des établissements d’une part. D’autre part, si l’on ne peut pas bouger entre Rabat et Casablanca, quel est l’intérêt finalement?!», rétorque-t-il.

Des saisons d’enfer à venir
Hassan Bargach, président du Conseil Régional du Tourisme de Rabat-Salé-Kénitra, abonde dans le même sens: «D’abord, le tourisme national ne peut pas se substituer à celui étranger. Ce serait plutôt une alternative en attendant que le vaccin et le remède soient trouvés, et encore! Prenons l’exemple de la capitale française, plusieurs palaces ont décidé de rester fermés jusqu’à ce qu’ils puissent accueillir leurs fidèles clientèles américaine, russe et du Moyen-Orient. Pour nous aussi, ce qui fait notre force ce sont notamment les touristes français, anglais et espagnols qui prennent les vacances tard dans l’année, soit en septembre et octobre, ainsi que les retraités étrangers». Et de glousser: «Dans l’année, c’est au mois d’août que les hôtels affichent complet avec une très grande majorité de clients marocains. Je dirais même que pendant cette période, il faudrait instaurer une taxe pour les empêcher de sortir du territoire!».
De même, un opérateur à Marrakech renchérit: «Bien que le secteur ait été «dynamisé» par une hausse des fréquentations domestiques, principalement de juillet à mi-août, ce n’était pas suffisant. En fait, l’absence de clientèle étrangère et la crainte d’une seconde vague de contaminations nous font redouter une arrière-saison catastrophique. Et sincèrement, j’estime qu’il faudra de 4 à 6 ans pour un retour à la normale».
Fait incontestable. Les mesures de confinement et les restrictions aux frontières ont limité la diversité des clientèles au niveau des établissements touristiques. Et malgré une clientèle nationale qui a largement réinvesti les hôtels durant un court laps de temps dans certaines villes du Royaume, cela n’a pas permis de pallier, ne serait-ce que partiellement, l’absence des clients internationaux.
«Nous nous sommes renseignés auprès de 3.000 contacts de TO et 40% d’entre eux sont encore fermés. Aujourd’hui, ce n’est pas le creux de la vague mais ce n’est pas non plus la croissance prévue pour le redémarrage», indique Hassan Bargach, DG du Sofitel Rabat Jardin des Roses.
En parlant de reprise, ce professionnel pense et espère que d’ici décembre, l’on aura une meilleure visibilité pour bien se préparer pour juin 2021. «Il faut être réaliste, l’on ne sait pas encore si les discothèques finiront par ouvrir d’ici la fin d’année, ni si on pourra organiser des réceptions, donc il faut reconnaître que les 6 premiers mois de 2021 sont sacrifiés», commente-t-il.
C’est ainsi que tout le monde s’accorde à dire que l’activité hôtelière reste conditionnée par de nombreux facteurs: la crainte d’une nouvelle vague épidémique, le maintien ou l’annulation des événements, la reprise du trafic aérien ou encore la fermeture de certains lieux touristiques qui hypothèque l’attractivité de certaines villes.

Des flops et des déceptions
«On veut bien aider nos établissements touristiques à se remettre à flot. Mais sérieusement le problème c’est qu’on sent l’arnaque à plein nez! C’est comme si certains établissements touristiques veulent rattraper leurs pertes sur notre dos. Et ça c’est inadmissible. Le corona a réduit à nous tous nos bourses en peau de chagrin», déplore un banquier à Casablanca, soulignant, dans la foulée, que la récente descente des autorités dans un hôtel à Casablanca lors de laquelle elles ont trouvé des boissons alcoolisées frelatées et de contrefaçon a eu le mérite de dévoiler la cupidité de certains gérants, même en ces temps difficiles…
En outre, s’agissant du fameux plan de relance, vanté par la ministre en Géorgie, il a été question de promotion des destinations marocaines. A ce sujet, des opérateurs ont jeté un pavé dans la mare: «Le secteur touristique est le parent pauvre de toutes les stratégies gouvernementales. Nous n’avons jamais figuré en tête des préoccupations de l’Exécutif actuel, ni passés d’ailleurs!».
Et de se remémorer les différentes visions enclenchées qui n’ont jamais, d’après eux, réellement réussi à faire décoller le secteur.
«Pour la vision 2010, une petite rétro s’impose. A cette vision ambitieuse, l’on a mis un certain nombre de prérequis ainsi que des objectifs chiffrés. Mais l’on a sous-estimé certains paramètres à l’époque, comme le temps nécessaire pour pouvoir faire les études techniques et financières avant de démarrer des projets de villes qui s’étalaient sur 700, 500 ou 400 ha», a éclairé EE Wissal El Gharbaoui, ancienne chef de cabinet au ministère du Tourisme et SG de la CNT, précisant que, «ensuite, en construisant le business model, l’on a découvert des difficultés de péréquations financières pour des investissements aussi lourds. C’est à ce moment qu’on a commencé à faire entrer certaines corrections concernant la composante immobilière ou celle d’animation des marinas pour pouvoir donner un projet intégré viable nouvelle génération qui peut être vendable. Seul bémol, c’est que l’on a omis que chaque marché est différent. Ici, je dirais que l’on a manqué de clairvoyance parce qu’à l’époque nous n’avions pas suffisamment d’expérience, ni d’expertise pour pouvoir pousser la réflexion aussi loin».
Avis partagé par plusieurs experts du domaine qui rappellent ainsi le fiasco des stations touristiques balnéaires parce que le Maroc a surestimé ses capacités alors qu’il fallait être pragmatique en privilégiant plutôt le tourisme de montagne et de campagne au lieu de miser sur les 3.500 km de côtes!
Résultat des courses, le Maroc a, à son passif, deux visions de 2010 et de 2020 qui ont capoté laissant sur leur passage un goût amer et des milliards de dirhams perdus pour rien.