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Younes Mjahed

Interview octobre 2020

Younes Mjahed

Figure obstinée du militantisme et de l’activisme partisan, le journaliste, adulé par certains et envié par d’autres, livre à EE sa plaidoirie en faveur d’un dialogue national autour d’un secteur qui sert l’opinion publique.

Quelle lecture faites-vous de la situation des médias en ces temps de corona ?
Avant toute chose, je tiens à souligner que le Conseil national de la presse a été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme pour dire que le secteur de la presse est fortement affaibli par une crise structurelle qui date de bien avant la Covid-19. En effet, depuis plusieurs années déjà le secteur au Maroc, comme partout dans le monde, a connu de grands bouleversements avec notamment la révolution digitale, la nouvelle façon de consommer l’information, les dérives, l’intox, l’installation d’une certaine défiance visà-vis de la profession… Maintenant, il est clair qu’il a lourdement été frappé par la pandémie du coronavirus qui est sans précédent, constituant une réelle menace sur l’ensemble de l’écosystème qui joue aujourd’hui sa survie. Donc les entreprises de presse se sont retrouvées avec de grosses pertes à cause de la suspension de la distribution et de la baisse drastique des recettes publicitaires doublées d’un coût de production élevé, de la consultation gratuite, du recul des ventes et des annulations des commandes par monts et par vaux. Ainsi, la Covid a exacerbé la crise déjà installée dans le secteur, mettant en péril l’existence des entreprises de presse ayant perdu une partie très importante de leurs revenus. Certes, le même constat a été fait partout dans le monde.... Retrouve l'intégralité de l'article dans le Numéro #En_kiosque

Iriez-vous jusqu’à dire que le risque est mortel pour celles de la presse écrite ?
Si rien n’est fait, je crains que oui. Il faut savoir qu’une très grande majorité d’entre elles a enregistré une baisse significative du chiffre d’affaires du fait de la suspension des ventes de journaux accompagnée d’une chute drastique des investissements publicitaires. Ceux-ci, d’après un de nos récents sondages, ont reculé de 110% au cours de la période comprise entre le 18 mars et le 18 mai 2020 par rapport à la même époque de 2019. Une situation due notamment à la suspension ou suppression définitives des campagnes publicitaires. Presque tous les secteurs sont concernés par la baisse des investissements publicitaires, y compris les grands annonceurs des filières des télécoms (-18%), de l’agroalimentaire (-44%) et du secteur bancaire (-50%). Ce qui représente une perte de 17,5 millions de dirhams en brut, soit 9 millions de dirhams en valeur nette. Ces tendances sont ainsi confortées par les données recueillies par le CNP, à travers un questionnaire et des entretiens, qui montrent une baisse considérable des commandes publicitaires de l’ordre de 79% en moyenne pour les journaux nationaux et 100% pour les titres régionaux. Globalement, en prenant en compte toute la période du confinement, la perte globale est de 53 millions de dirhams en brut, soit 27 millions en net. A partir de tous ces indicateurs, la perte résultant de l’arrêt des ventes et de l’impression ainsi que de la baisse des commandes publicitaires est estimée à plus de 81 millions de dirhams par mois, soit 243 millions en trois mois.


Toujours au niveau du secteur de la presse, de quoi cette crise sanitaire est-elle révélatrice ?
De par le monde, la situation paraît contradictoire. D’un côté, la pandémie a dévasté le secteur et
plus particulièrement la presse papier. De l’autre, les médias ont bien démontré leur utilité avec des couvertures qui ont atteint des records d’audience et de lectorat. Aussi, l’on a constaté dès le début de la pandémie que les gens s’étaient précipités vers les médias, jugés crédibles, comprenant qu’il y a eu beaucoup de fake news sur les réseaux sociaux. La recherche d’une information avérée et vérifiée les a orientés vers la presse traditionnelle, dite classique. Pour moi, ce premier constat est très positif. Partant, on pourrait avancer qu’aucune société, de par le monde, ne peut prétendre remplacer la presse classique par les réseaux sociaux ou par d’autres moyens de communication. «Informer n’est pas une liberté pour la presse mais un devoir», dit-on. Et c’est à ce titre que les entreprises de presse et les médias ont continué à tourner à plein régime, sachant que plusieurs n’avaient aucun recouvrement ni ressources afin de payer leurs coûteuses charges. C’est vraiment un moment très difficile pour le secteur. De même, je tiens à mettre en exergue la marche forcée vers le digital. En fait, l’annonce de la suspension de l’impression et de la distribution a forcé l’ensemble des éditeurs à passer, du jour au lendemain du papier
au digital, gratuitement sur leurs sites internet et sur plusieurs plateformes, en format «PDF». Selon les différents chiffres et données recueillis, le nombre des consultations a dépassé les 225 millions par mois. C’est pour cette raison qu’on a tout de suite diffusé des directives pour prendre en compte les doléances des éditeurs, patrons de presse et journalistes, mobilisé tous les partenaires et déployé les efforts nécessaires.

Justement, quelle est la feuille de route du Conseil pour contribuer à l’accompagnement ou la mise à niveau du secteur de la presse ?
Les maux que rencontre le secteur sont les principaux soucis du CNP. Alors qu’en principe ces problèmes doivent intéresser tout le monde, d’autant que la mission des entreprises de presse est d’utilité publique. Donc, elles doivent intéresser et l’Etat et la société marocaine. C’est pour cela que dès le premier jour, on a dit au sein du CNP que c’est une question qui doit être débattue au niveau national, vu la composition du Conseil avec les éditeurs et les journalistes, etc. Et c’est comme ça qu’on a travaillé, en synergie avec d’autres composantes du secteur mais aussi avec l’Etat et le gouvernement. On a tenu plusieurs réunions qui ont débouché sur un rapport qu’on a déjà publié sur le Net, mais qui va sortir incessamment en papier. Dans ce document, on a établi un constat et des recommandations. Ainsi, pour mesurer l’impact de la pandémie sur le secteur, le CNP, via sa commission de l’entreprise de presse et de mise à niveau, a mené une étude du 25 mai au 4 juin à travers un échantillon composé d’une trentaine d’organes de presse ainsi que d’entretiens réalisés auprès de l’ensemble des acteurs du secteur. Parmi eux, la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ), le Groupement des annonceurs du Maroc (GAM), l’Union des Agences Conseil en communication, la société de distribution Sapress, les imprimeries des grands journaux au Maroc. Cette commission compte également sortir incessamment un nouveau rapport sur la situation actuelle et à venir des entreprises de presse.

Mais encore ?
Au niveau du CNP, on est train de préparer un projet concret pour un fonds spécifique pour la lecture des journaux. En d’autres termes, il s’agit de faire contribuer plusieurs partenaires à l’achat et la distribution de journaux afin de gagner plus de lectorat et surtout soutenir les journaux en papier. Donc, le Conseil,
les collectivités locales, l’université, etc. peuvent contribuer à la création de ce fonds pour relayer l’info avec cette distribution de journaux dans les différents établissements publics dans le royaume. De la sorte, on veut assurer une chose très importante: la survie de l’entreprise de presse. Ce qui veut dire qu’elle aura au moins la possibilité et les moyens de faire de l’investigation, d’embaucher un bon nombre de journalistes professionnels, et de faire un travail d’investigation de qualité.

Que faire justement pour avoir une presse de qualité ?
Il y a d’autres mesures qu’on souhaite prendre et nous sommes en train d’y plancher comme sur le plan fiscal ou encore sur le fait de trouver un moyen de régler les problèmes avec les géants du Web GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et sur comment faire pour travailler ensemble… En bref, pour nous, l’essentiel c’est d’avoir un débat national avec plusieurs partenaires qui sont autant concernés par cette question de presse de qualité. Parce qu’au bout du compte, aux questions de savoir s’il est possible d’avoir une société sans presse de qualité ou bien si les réseaux sociaux,
les nouveaux modes de communication de masse, peuvent remplacer une presse professionnelle, je peux vous assurer qu’aucune société, dans le monde entier et jusqu’à maintenant, ne peut répondre par l’affirmative.

Quelle est d’ailleurs votre position en tant que président de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) sur cette question de la presse professionnelle de qualité dans le monde ?
Effectivement, au niveau international, la question s’est posée à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse du 3 mai dernier qui a eu lieu en pleine crise de la Covid-19. Ainsi, la FIJ, première organisation mondiale, professionnelle et représentative de journalistes avec plus de 600.000 membres répartis dans 146 pays, il faut le préciser, a lancé à la veille de cette journée une «Plateforme mondiale pour un journalisme de qualité». Elle y propose aujourd’hui un plan de relance mondial audacieux et immédiat pour sauver les médias les plus touchés et les journalistes les plus précaires, et appelle tous les gouvernements nationaux à s’engager pour un journalisme de qualité en ces temps de désinformation grâce à des mesures politiques et écono-miques fortes qui assureront la survie des médias et des journalistes professionnels. La plateforme fait également état des médias, quel que soit leur format, qui n’échappent pas à cette vague destructrice: de nombreuses entreprises de presse ont déjà fermé leurs portes, des emplois ont disparu et les journalistes, même si l’information de qualité est essentielle pour les citoyens en période de crise, la subissent de plein fouet. Et s’il est bel et bien temps de protéger les médias, de sauver les emplois et de soutenir les travailleurs les plus précaires, il est également l’heure de préparer l’avenir, celui d’un journalisme de qualité, éthique et solidaire, respectueux du droit de travail et des libertés fondamentales.

Quid du Maroc ?
A l’instar des autres pays, le gouvernement marocain est également concerné par ce plan et est appelé
à ouvrir immédiatement des négociations avec les GAFAM, dans le but de recueillir une taxe sur les revenus générés sur leur territoire national. Ces entreprises ne paient aucun impôt dans la majorité des pays où elles perçoivent des revenus, estimés à 900 milliards de dollars dans le monde. Il faut savoir que taxer ces revenus à 6% injecterait 54 milliards de dollars dans le journalisme. A cet effet, la FIJ demande que ces fonds soient gérés de façon paritaire par les syndicats représentatifs de journalistes et des travailleurs des médias et les organisations nationales d’employeurs. Aussi, la FIJ demande à ces organisations de soutenir avec ces fonds prioritairement les médias de service public, les médias privés, indépendants et les médias nationaux et locaux n’appartenant pas à des multinationales.

A votre avis, comment distinguer le vrai journaliste du faux, tel le bon grain de l’ivraie ?
Mettre des infos bidon sur des plateformes de médias sociaux ne fait pas de la personne un journaliste. Je dirais même que c’est très dangereux… On se trompe sur une donnée de la Bourse et on provoque immédiatement une dépression. On se trompe de candidat en faisant une citation et on peut casser la carrière d’une personne.
Il y a des règles dans notre métier et ce n’est pas pour rien. On doit absolument être sûr que ce qu’on publie est vrai. C’est ça être un journaliste professionnel. Justement, la chose qui fait que le journaliste soit exceptionnel c’est qu’il a le cran d’aller chercher la vérité là où elle se trouve. Il a la capacité d’aller au plus profond des choses, comme dans «Le voyage
du héros» à la façon que Joseph Campbell le conçoit. Autre chose, ce n’est pas vrai tant qu’on n’a pas vérifié les sources. Etre reporter c’est être en contact avec le public. C’est découvrir des vérités cachées et les faire connaître au monde entier. C’est se mettre au service des gens et dire ce qui doit être dit pour faire de ce monde un endroit meilleur et plus facile à appréhender. Le métier de journaliste doit être une vocation. Etre intègre et réparer les iniquités et les injustices. Pour être une source d’inspiration. Le lecteur doit voir des héros en les journalistes.

Comment avez-vous réagi à la bourde de Khalid Cherkaoui Semmouni sur la suspension de l’impression et la distribution des journaux ?
A ce sujet, je tiens à préciser qu’il y a eu un quiproquo à cause de Semmouni, qui soit dit en passant
ne maîtrise pas la langue française et a donc mal compris mon interview publiée en mars dernier. A ce titre, je réitère que le gouvernement n’a aucune tutelle sur le secteur de la presse, en période normale comme en état d’urgence sanitaire. Donc on a dit au conseiller de l’ex-ministre de la Culture vous êtes à côté de la plaque. Pour être clair: la suspension des journaux est régie par la loi relative à la presse et à l’édition et qui stipule que seule la justice peut décider de la suspension des journaux, sous conditions et de manière provisoire bien entendu. C’est dire qu’il n’y a aucune disposition administrative qui oblige les journaux à en suspendre la publication. C’est d’ailleurs l’aboutissement de longues années de militantisme des partis politiques, du Syndicat national de la presse marocaine, des éditeurs et des acteurs de la société civile de défense des droits de l’Homme pour mettre fin à l’interdiction administrative et à la suspension administrative des journaux. Aussi, l’article 28 de la Constitution de 2011 stipule que «la liberté de la presse est garantie et ne peut être limitée par aucune forme de censure préalable» et que «les pouvoirs publics favorisent l’organisation du secteur de la presse de manière indépendante et sur des bases démocratiques, ainsi que la détermination des règles juridiques et déontologiques le concernant». En gros, Semmouni s’est basé sur un décret datant de 2008 pour dire que le secteur est sous la tutelle du ministère de la Culture. De fait, il a avancé que le ministère peut prendre la décision de la suspension des journaux à titre préventif. Or, il a oublié qu’il existe la loi relative à la presse et à l’édition de 2016. Donc, cette personne nous a fait retourner en arrière après avoir réussi tant d’acquis. Et cela a été une erreur politique grave, mais bon c’est du passé maintenant.
En plus des spots pub (via le corpus référentiel des bonnes pratiques journalistiques) qu’est-ce qui est fait pour rétablir la crédibilité des médias dans un contexte marqué par la montée en puissance des fake news ?

Au niveau du CNP, l’on a fait un travail immédiat parce que justement certaines irrégularités ont été relevées durant cette période par notre Commission de déontologie. Il s’agit de violations des règles d’éthique, ayant fait l’objet d’un rapport dressant un bilan d’étape et dont l’objectif est d’attirer l’attention des confrères sur ces manquements. Mais cela n’exclut pas que les cas identifiés fassent l’objet d’une procédure disciplinaire, en vertu de la loi portant création du Conseil. Ce dernier a mis en place une feuille de route pour renforcer l’immunité du corps journalistique face à ce genre de pratiques. Ainsi, parmi les actions prévues, l’organisation de rencontres avec les professionnels autour des règles de déontologie, des sessions de formation en matière de couverture des situations de catastrophes ou de crises, en plus de l’élaboration de guides pratiques pour exhorter les journalistes à bien faire leur travail. Dans ce sillage, l’on a un autre projet dans le pipe. Celui de l’éducation aux médias et à la communication. C’est une question qu’on espère pouvoir traiter surtout avec le ministère de l’Education nationale,
de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Car il faut expliquer au niveau des collèges et lycées quel est le rôle des médias et comment distinguer les fake news des vraies infos pour qu’il n’y ait plus d’amalgame entre ce qu’ils lisent sur les réseaux sociaux, la rumeur et entre les infos sur les journaux ou sur les médias électroniques officiels et respectables. Et cette éducation doit aussi se développer dans toute la société marocaine avec la société civile… Pour ce faire, l’on peut travailler avec les journaux et les médias audiovisuels pour lancer une campagne continue contre les fake news… Ce projet est en cours.

Pour vous, quel est l’avenir de la presse ici et dans le monde ?
J’estime que la presse écrite va continuer, mais elle va tout de même diminuer. Ce qu’il faut explorer à mon avis, que ce soit pour la presse électronique ou pour la presse écrite PDF, c’est la piste des abonnements. Il faut fidéliser les gens, il faut avoir une éthique. Pour conclure, prenons l’exemple d’autres secteurs, les salles de cinéma étaient mortes, maintenant tout le concept a changé avec les magasins
et shops ouverts. Pour la presse, il faut imaginer d’autres méthodes, d’autres formes avec d’autres produits pour inciter les gens à acheter le journal. Par exemple en concluant un partenariat avec le CCM, je pourrais distribuer mon support avec un bon d’achat culturel pour un concert théâtre, livre… il faut être créatif et c’est chose possible d’associer d’autres produits et d’autres services avec l’échange marchandises.

Pensez-vous que la subvention étatique distribuée aux entreprises de presse doit être durable, sachant que l’industrie ne survit, depuis une dizaine d’années, que grâce à elle?
Force est de constater qu’à ce jour, il y a des subventions dans le secteur de la presse et des médias
à travers le monde. Certes, cela dépend des pays, mais ils en ont pour la majorité. Maintenant, je vous l’accorde, il faudrait toujours réévaluer ce système d’aides directes. Mais pour ce faire, il s’agira d’abord de créer une certaine atmosphère et un climat favorable à l’entreprise de presse. Parce que cette dernière, ce qu’elle fait c’est de produire de la matière avec les journalistes et la distribuer en la mettant en vente sur le marché. En d’autres termes, après l’impression c’est là que ça se corse: la distribution, la commercialisation en convainquant le lecteur de vous acheter. C’est là où le bât blesse.
Parce qu’on a beau sortir un excellent produit avec de la bonne investigation et qui a coûté très cher
à l’entreprise, comment concrètement faire pour garantir la commercialisation? C’est donc le circuit de commercialisation qui s’avère difficile. Donc,
ça dépasse le chef d’entreprise ou les journalistes, mais ça dépend plutôt du circuit de distribution, le marché, les lecteurs, le transport. Par exemple, il faut deux jours pour que la presse écrite arrive à Dakhla! Ce n’est pas normal. Ce sont donc des choses qui ne sont pas en rapport avec le patron de l’entreprise de presse. C’est pour cela que je réitère que tout ceci doit être discuté dans le cadre d’un débat national.
Que pensez-vous de certains élus locaux et même ministres ou hommes d’affaires qui créent un journal pour servir leur propre intérêt ? Comment contrer ça ?
On ne va pas réinventer la roue (rires). Ce n’est pas nouveau et ça existe dans le monde entier. Mais il est vrai que c’est une question premièrement de la charte rédactionnelle où il y a de l’autorégulation. Il n’est pas possible de tout laisser au CNP. Il faut que l’entreprise de presse ait une ligne éditoriale bien définie, une charte éthique et rédactionnelle. Malheureusement au Maroc, cela ne concerne qu’une certaine catégorie qui se plie à cette conformité. Vous savez, en France par exemple, il y a ce qu’on appelle les sociétés de rédacteurs. Il s’agit d’une association de journalistes constituée au sein d’une rédaction et ils ont vraiment du poids parce qu’ils sont élus et forment une sorte de comité de rédaction. De là, si un quelconque administrateur veut s’immiscer dans le contenu, le comité le lui interdit évoquant l’indépendance éditoriale. Pour s’arrimer à cela, l’action syndicale au niveau des entreprises marocaines de presse doit se développer et être systématisée. Il faut dire aussi que le SNPM a déjà proposé cela mais
la force doit être au sein de l’entreprise elle-même. Autre exemple, à l’agence espagnole de presse EFE, de longues discussions sont tenues avec des experts en langue et des historiens pour savoir quel mot ou terme il faut utiliser. Même chose au niveau de l’AFP ou de France 24, il y a ces sortes de directives. Et
ce serait une bonne chose d’appliquer un système similaire au Maroc.
Pour revenir à la charte d’éthique, il faut qu’elle soit adoptée, imprimée et accrochée au niveau de toutes les entreprises de presse et là ce sera un bon début. Mais de notre côté, l’on ne peut pas les obliger.
En tant que vieux routier de la presse, avezvous eu des déceptions au cours de votre parcours ?
Ce que je regrette sincèrement c’est qu’on ait perdu beaucoup de temps pour la réforme globale de ce secteur. Les discussions ont commencé depuis le tout premier colloque national sur l’information et la communication (Infocom), tenu en mars 1993 à Rabat, où il y avait d’importantes recommandations mais qui sont restées sans suite hélas. Ensuite, lors du discours royal du 30 juillet 2004, le Roi Mohammed VI a invité le gouvernement à œuvrer pour «favoriser l’émergence d’entreprises de médias professionnelles», ce qui s’est traduit par le colloque de Skhirat qui a eu lieu en 2005 et où quatre projets ont été soulevés:
la généralisation de la subvention qui ne concernait au début que la presse partisane, la convention collective qui a été signée entre le SNPM et la FMEJ, la création d’un fonds social pour les journalistes professionnels ainsi que la réforme du code de la presse avec la révision du statut du journaliste professionnel et la création du CNP. Puis en 2009, il y avait du rififi dans l’air entre certains journalistes marocains et le pouvoir avec des arrestations et des interdictions
de parution de certains supports presse. C’est à ce moment que j’ai été contacté, en ma qualité de président du SNPM, pour calmer les choses et faire une sorte de médiation. C’est ainsi que j’ai bataillé pour l’enclenchement d’un dialogue national sur «Médias et société». Il était très important côté recommandations et conclusions, mais malheureusement, celles-ci n’ont pas été adoptées à cause du gouvernement qui a pris les commandes en 2011 au moment du printemps arabe et qui a, de manière très sélective, fait fi de certaines et n’a retenu que ce qui l’arrangeait!

Qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?
Il y eut la dégringolade du Maroc dans le classement mondial de la liberté de presse. Pour cela, des orientations de la réforme ont émané notamment sur la suppression des peines privatives de liberté, l’amélioration des conditions sociales des professionnels et l’élaboration de règles de déontologie bien ficelées. Ces orientations devaient être encadrées par le comité consultatif pour la réforme du code de la presse et de l’édition, créé pour la circonstance et composé du président feu Mohamed Larbi Messari, ancien ministre de la communication, ainsi que de 13 membres, parmi eux Mohamed Machichi Idrissi Alami, ancien ministre de la justice, moi-même (SNPM), la FMEJ…
Et suite à cette initiative, il y a eu la réforme du code de la presse en 2016 et après cela la création du CNP, qui a, in fine, l’objectif de tout mettre en œuvre pour faire revenir le passé tout en favorisant un débat national afin d’arrêter de perdre du temps, comme ce fut le cas à travers ces trois étapes de 1993, 2005 et 2010. Maintenant, on est en train de bâtir beaucoup de choses mais on ne peut applaudir d’une seule main! Il faut