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Le Maroc tangue entre médiocratie et méritocratie

Édito octobre 2020

Le Maroc tangue entre médiocratie et méritocratie

En ces temps très complexes, le Maroc a plus que jamais besoin d’idées novatrices pour sortir de cette situation de crise économique et sociale structurelle. La Covid n’a fait que mettre à nu les tares de notre pays et les amplifier, aussi bien au niveau de la gouvernance, des défaillances sociales, que de la fragilité de certaines institutions et de cet échafaudage économique sur lequel repose notre pays.

Cette situation de crise profonde, qui dure quand même depuis huit ans, cache une fatigue et un malaise des élites au sein de l’administration et des hautes sphères de l’Etat, au point où même la technostructure de l’Etat, censée être acquise à la cause du «makhzen», a baissé les bras. C’est ainsi que nous remarquons avec regret que les discours visionnaires du Souverain se suivent l’un après l’autre sans mise en œuvre.

Cette situation paraît ubuesque, mais c’est la dure réalité dans les hautes sphères de l’Etat. Le gouvernement et la technostructure de l’Etat censés être la courroie de transmission des visions du Roi, semblent craindre toute action qui provoquerait un changement. On a l’impression qu’ils se sont tous passé le mot que pour durer il fallait ne rien faire…


Qu’est-il arrivé à notre gouvernement et notre administration alors? Qu’est-il advenu de cette nomenklatura de l’administration publique et qui veillait jalousement aux intérêts de notre pays, et qui même savait même tenir tête? Où sont ces ministres qui avaient l’art et la manière d’expliquer, de se faire comprendre et dire «non»? Où sont passés ces hauts cadres de l’administration publique qui osaient rejeter des dossiers? De manière plus générale, où sont passés ces hommes d’Etat, ces hommes politiques, ces intellectuels, ces penseurs, et ces journalistes qui par leurs idées et leurs écrits réussissaient à changer la trajectoire d’une décision? Et enfin pourquoi, bon sang, la médiocratie a pris le dessus sur la méritocratie?

Pour ne pas arranger les choses, depuis quelques années on observe que les bâtisseurs et les grands penseurs du Maroc de la deuxième moitié du siècle dernier nous quittent l’un après l’autre sans laisser de trace ou de legs intellectuel. L’un d’entre eux était Abdelaziz Alami, ce banquier philosophe qui a construit un empire financier devenu aujourd’hui Attijariwafa bank. C’est lui qui a su dire non à Hassan II, lequel voulait le nommer ministre des Finances dans les années 70, et qui a tenu tête et cohabité avec le tout puissant Fouad Filali, gendre de feu Hassan II. Ce même Alami qui est parti à la retraite en 2002 avait tout vu et vécu, au point où un jour, je lui ai demandé pourquoi il ne songeait pas à rédiger ses mémoires. Sa réponse fut brève et son regard trahissait une déception de son parcours : «Je ne sais pas si notre pays est prêt à un tel exercice». Des hommes comme Abdelaziz Alami on en a perdu des centaines ces dernières années. Qu’ils soient politiques, dans l’entourage royal, des hauts gradés de l’armée, des hommes d’affaires ou des intellectuels, leur expérience ne devrait pas passer dans le registre des oubliés par peur de représailles. Une fois décédés, leur vécu devrait tomber dans le domaine public, et donc propriété de tous les Marocains. Quelle perte !

C’est aussi une énorme perte de voir des centaines d’hommes d’Etat de haute facture intellectuelle, des patriotes, moisir dans le confort de leur domicile. Ils ont été remerciés très souvent sine die, et attendent leur rappel, qui des fois ne vient jamais. Ils sont au summum de leur compétence et par la sensibilité de leurs anciennes fonctions ne peuvent s’engager dans aucune autre activité professionnelle. Quel gâchis pour notre pays qui pourtant a besoin de ses hauts potentiels pleins de ressources et d’idées. Ne pourraient-ils pas être utiles dans les conseils d’administration de certains grands établissements publics ou dans des centres de réflexion?

Je me demande pourquoi le «makhzen» est-il tellement dur avec les siens, ceux qui lui sont fidèles et qui de surcroît sont compétents, alors qu’il attire ceux à compétences égales mais qui excellent dans l’obédience. C’est ainsi que notre pays a anesthésié ses élites et a laissé la médiocratie se hisser au rang de modèle.
halaoui@sp.ma