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La «Banque» Centrale de Garantie

Entreprises juillet 2020

La «Banque» Centrale de Garantie

Le renforcement de la CCG et sa consécration comme Société nationale de garantie et de Financement de l’Entreprise traduisent la volonté de l’Etat de pousser l’instrument de garantie bancaire comme ultime moyen d’implication de l’Etat vis-à-vis du financement de l’entreprise. Retour sur un changement majeur.

La «Société Nationale de Garantie et de Financement de l’Entreprise», c’est la nouvelle nomination de la CCG, la désormais ex-Caisse Centrale de Garantie. Pour le management de la toute fraîche BPE, la modification de dénomination et d’organes de gouvernance, notamment par un passage au statut de SA, ne change pas sa mission fondamentale. Ce changement a plus pour but de renforcer sa gouvernance et de l’aligner avec son statut de bancaire. «Notre principale mission reste d’être un instrument de politique publique destiné à faciliter l’accès au crédit bancaire pour des catégories d’entreprises qui n’auraient jamais eu la possibilité d’y accéder, notamment celles qui n’ont pas de sûreté à avancer» affirme Taoufiq Lahrach, secrétaire général de la CCG. Et d’ajouter: «Nous resterons focalisés avant tout sur notre mission de partager le risque avec les banques pour créer de l’additionnalité avec nos garanties et assurer la viabilité économique des entreprises à travers les instruments de cofinancement ou de capital investissement».
Il faut dire que durant les dernières années, la CCG, simple établissement public dépendant du ministère de l’économie et des finances, a été érigée en fer de lance des politiques publiques pour le soutien aux entreprises. «La CCG a été surchargée de prérogatives depuis 10 ans sans que les instances de gestion et de gouvernance ne suivent. De même ses fondamentaux bilanciels sont massivement soutenus par l’Etat, ce qui soulève un point d’interrogation sur son équilibre à long terme, alors que de par sa mission, c’est une institution qui peut prétendre à beaucoup de mécanismes de financement, notamment en titrisant ses garanties sur le marché, à même d’assurer une viabilité sur le long terme, loin du giron de l’Etat», analyse un directeur de la banque d’investissement d’une grande institution de la place.
Deux objectifs donc à garder en tête: une meilleure conformité avec les standards de la banque centrale et un meilleur cadre institutionnel pour donner de la visibilité à des bailleurs de fonds institutionnels ou à des investisseurs privés.
L’autre nouveauté de la société publique de financement et de garantie est l’élargissement de son périmètre vers les services non financiers, c’est-à-dire l’accompagnement des entreprises et de la régionalisation en développant son offre de service au business développement.
Une longue évolution
Un élargissement limité de périmètre certes, mais est-ce que la nouvelle Société Nationale a les ressources nécessaires, notamment humaines, pour suivre le rythme imposé par l’Etat? «Nous avons très peu de ressources. Étonnant n’est-ce pas?», plaisante Lahrach pas peu fier des réalisations de la CCG. Et d’enchaîner : «Nous sommes une institution de place. On ne distribue pas directement des garanties ou des financements. Ce n’est pas notre vocation de nous substituer au marché. Tous nos dossiers passent par nos partenaires du secteur financier». Dotée de près de 130 collaborateurs avec un taux d’encadrement de 90% essentiellement constitué d’ingénieurs, de statisticiens, d’informaticiens et d’analystes financiers, la CCG est présente au niveau territorial avec 8 centres d’affaires, points contacts dans les régions en plus de son siège à Rabat.
Centrée au départ uniquement sur le financement de l’investissement avec une offre composée essentiellement de produits de garantie des prêts bancaires à moyen et long termes, l’activité de la CCG s’est peu à peu diversifiée et massifiée dès le début des années 2000. On se souvient du lancement des Fonds de garantie des prêts au logement (Fogaloge et Fogalef) accompagnant les plans 200.000 logements et villes sans bidonvilles. On se souvient aussi des produits de cofinancement Renovotel souscrits par le secteur touristique. Des offres qui ont peu à peu mis en lumière cette institution fondée en 1949. Son rôle ne sera consacré qu’en 2007 par le ministère de l’Economie et des Finances qui a placé la CCG au cœur du dispositif national de garantie en tant qu’acteur unique retenu par les pouvoirs publics pour décliner et développer l’offre de garantie. Assimilée à un établissement de crédit dès 2006, la mue de la CCG va continuer, voire s’accélérer, comme principal outil d’intervention publique en direction des entreprises, notamment des PME jusqu’au point où Mohamed Boussaid, s’exprimant à l’occasion de la 3e édition du Forum international sur la garantie institutionnelle dans la région MENA, organisée en 2017 à Marrakech, décrit la CCG comme «l’une des meilleures Caisses de garantie au monde». Cet enthousiasme tranche pourtant avec le scepticisme du secteur bancaire qui a longtemps boudé, voire ignoré, les offres de financement de la CCG destinées à l’entreprise. «Les offres de la CCG étaient considérées comme un simple complément aux offres du secteur bancaire vis-à-vis des PME. Ces offres n’intégraient pas dans leur conception la garantie de l’Etat. En général, ce sont des dossiers qui devaient être financés mais que les directions de risques au sein des banques estiment qu’ils ont besoin d’une garantie supplémentaire», affirme un banquier de la place. En d’autres termes, les crédits garantis par la CCG n’étaient sollicités que dans de très rares cas, comme une sûreté supplémentaire au-delà des sûretés exigées par les banques. C’est-à-dire que l’objectif initial de l’additionnalité n’était que partiellement atteint puisque les PME qui bénéficiaient de la garantie étaient de toute manière éligibles au crédit classique. Ce qui se reflétait d’ailleurs sur les niveaux de décaissements de la CCG qui restaient assez faibles. Des limites d’ailleurs reconnues par le management de la CCG qui admet qu’«au départ la CCG opérait selon une approche basée uniquement sur des garanties individuelles. Ce mode de fonctionnement était coûteux et long et ne générait de valeur ajoutée que pour des dossiers à grand montant. Les évolutions du contexte financier, notamment la mise en place d’un Crédit Bureau, ainsi que l’écoute des besoins du marché ont encouragé la CCG à opérer une révolution de ses processus vers plus de digitalisation». Ce qui a poussé la caisse à changer de fusil d’épaule en adoptant notamment un modèle plus souple renforçant de fait son implication auprès des entreprises. «C’est un système hybride combinant des garanties déléguées et individuelles. Par ailleurs l’adoption de la garantie de portefeuille pourrait être envisagée à terme pour certains segments».
Un emballement maîtrisé ?
En d’autres termes, le succès croissant de la CCG en termes de couverture des risques qui s’est matérialisé, surtout en cette période de Covid-19, vient du fait que malgré le nombre modeste des ressources humaines et de la couverture territoriale, le fait d’octroyer des délégations de signature aux banques atteignant un niveau de 1,2 puis 5 millions de dirhams a pu fluidifier l’octroi de garanties bancaires, au point où la garantie est devenue quasiment un réflexe pour les banques en ce qui concerne les crédits à la PME. Cette accélération a accompagné la mise en place d’incentives de la part de Bank Al-Maghrib pour le financement de la PME. Par ailleurs, la digitalisation et la dématérialisation des procès ont joué pleinement leur rôle, notamment lors de cette période de confinement. En dix ans, les crédits octroyés à la PME bénéficiant de garantie sont passés de 8 à 38% des dossiers accordés. En termes d’indicateurs de production, les montants des crédits garantis accordés sont passés de près de 2 milliards de dirhams en 2012 à plus de 14 milliards en 2019, avec une augmentation de quasiment 50% entre 2018 et 2019. Passant de près de 10 milliards à 14,3 milliards de dirhams. En termes de nombre d’entreprises, la CCG est passée de 11.160 en 2018 à 27.511 en 2019 contre seulement 5.000 dossiers accordés en 2015. Pour les produits Damane Oxygène, en 3 mois la CCG et le secteur bancaire ont servi plus de 45.000 entreprises. Cet emballement a rendu d’autant plus nécessaire un renforcement des structures de gouvernance et de gestion de la Caisse. Mais aussi une modification de sa dénomination puisque selon le management de la CCG, hors Covid, «81% des TPME accompagnées par la CCG n’auraient jamais eu accès à un crédit sans l’apport de la CCG». Aujourd’hui avec les produits Damane Oxygène et Damane Relance, ainsi que le déploiement attendu des nouveaux produits de la «Société Nationale de Garantie et de Financement de l’Entreprise», l’institution devient le principal «porte risque» du secteur bancaire. En garantissant jusqu’à 90% des crédits octroyés dans le cadre de Damane Relance, par exemple, c’est la CCG qui est le véritable outil de la Banque Centrale de maîtrise de la sinistralité des entreprises post-Covid. En effet, alors que le secteur bancaire fait garantir ces produits à hauteur de 90%, mais se rémunère avec un taux de 1,8% sur les 3,5% que coûte le crédit, la CCG prend tout le risque mais se rémunère seulement à 0,2% (1,5% est, lui, destiné au coût de refinancement de la Banque Centrale). Une situation qui demande une plus grande vigilance, mais aussi des outils de refinancement possibles pour que le mécanisme puisse se ressourcer. D’autant plus que les garanties qui sont en jeu peuvent être mobilisées durant une période s’étalant sur 10 ans. Une posture qui engendre un risque de défaut qui bien qu’aujourd’hui maîtrisé à 2,2%, doit pouvoir être maintenu dans une phase où la crise économique pourrait se transformer en crise financière. C’est ce qui est aussi sous-jacent à sa nouvelle nomination de société de financement. «Nous voulons créer une banque de développement 2.0 qui investit dans une mission d’intérêt général, mais en même temps qui est différente du modèle des banques de développement qu’a connu le Maroc entre les années 60 et 90. C’est un modèle hybride entre banque et assurance dans la mesure où nous sommes co-preneurs du risque avec les banques jusqu’à l’extinction de la créance, et où nous couvrons les risques de défaillance» explique une source au sein de la CCG ayant souhaité rester anonyme. Une position qui veut balayer d’un revers de main le souvenir du modèle de la défunte Banque nationale de développement économique (BNDE). Une société de financement qui désormais devra se conformer à toutes les obligations de supervision de la banque centrale et internaliser son risque… et forcément sa rémunération. Face à une CDG financièrement de plus en plus sur les rotules, la nouvelle «Société Nationale de Garantie et de Financement de l’Entreprise» se dessine ainsi comme un nouveau bras financier de l’Etat mais surtout comme soutien aux banques toujours aussi peu risk-friendly.