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De la BAD au bal du pouvoir !

Enquête juillet 2020

De la BAD au bal du pouvoir !

Une énième crise. L’institution d’Abidjan demeure toujours sous l’influence des manœuvres politiciennes. Aujourd’hui, cette dualité Nord-Sud pose avec acuité la question de la souveraineté de la BAD…

Quand l’histoire se répète. La sœur utérine de l’Union Africaine, depuis sa création, demeure confrontée à des épisodes de crise, en l’occurrence les rapports de pouvoir entre la présidence et le Conseil d’administration. Certains nostalgiques se rappelleront encore le cas du Soudanais Mamoun Beheiry, premier président de la BAD, qui fut poussé à la sortie par les administrateurs. «Le premier président de la BAD, Mamoun Beheiry, avait décidé de quitter la BAD parce qu’il ne s’entendait pas avec les membres du Conseil d’administration. Il estimait que certains d’entre-eux lui mettaient des bâtons dans les roues», nous confie Mohamed H’Midouche, l’ancien représentant du Groupe de la Banque Africaine de Développement. Son successeur, le Tunisien Abdelwahad Labidi, passera 6 ans à la tête de l’institution, de 1970 à 1976. Durant son mandat, assez atone, il a évité de déranger les administrateurs qui avaient pouvoir de destitution et qui pouvaient le révoquer à tout moment. Après une période d’accalmie, les hostilités ont repris pendant le mandat de l’ancien ministre ghanéen des Finances, Kwame Donkor Fordwor. Dès son arrivée en 1976, il fut confronté aux mêmes problèmes. «Cette fois, on lui reprochait aussi des voyages à l’étranger. Il était très peu présent sur place. Il a été suspendu par le Conseil. Car à l’époque le Conseil avait le pouvoir de licencier le président», clarifie H’Midouche. Cette manœuvre laissera un goût amer chez le ministre ghanéen. Dans son livre (Ndlr, édition publiée en 2017 en anglais) intitulé «La politique à la Banque africaine de développement: une étude sur le rôle et les limites de la politique dans une institution intergouvernementale», il décrit les problèmes de la banque et dénonce le rôle de la politique dans une institution telle que la BAD. Après son départ, l’intérim fut assuré par le Malawite Goodall Gondwe, et ce de 1979 à 1980, avant la prise de fonction du nouveau président, Wila Mungomba. Cet homme d’affaires ne fera qu’un seul mandat à la tête de la banque, de 1980 à 1985. L’épisode Fordwor avait attiré l’attention du Conseil des gouverneurs, l’organe suprême de la BAD, sur le plein pouvoir du Conseil d’administration. Cette crise a donc poussé les gouverneurs à changer le mode opératoire du Conseil d’administration. L’argument qu’ils ont utilisé est le suivant: «Ce n’est pas le Conseil d’administration qui est en charge d’élire le président. Il est élu par les actionnaires. Par conséquent seul l’organe qui élit peut démettre. Et c’est ce qui a sauvé la tête de Babacar N’diaye lors de son second mandat. Il avait également des soucis avec le Conseil qui ne pouvait pas le démettre», raconte l’ancien haut fonctionnaire de la BAD.

Autour d’Adesina…
Aujourd’hui, le courroux du Conseil d’administration semble avoir choisi de s’abattre sur l’ancien ministre nigérian de l’agriculture. Depuis le mois d’avril, un document d’une quinzaine de pages adressé au comité d’éthique de le BAD accuse le président Akinwumi Adesina de diverses malversations. Initié par un groupe de lanceurs d’alerte agissant sous le sceau de l’anonymat, ce rapport carabiné a été adressé au comité d’éthique de la BAD. Est-on face à un énième épisode des rapports de pouvoir entre la présidence et le Conseil d’administration?
Economie Entreprises, dans le but de mettre la lumière sur ce sujet a été confronté au silence du service de communication de la BAD au Maroc qui dit ne pas pouvoir communiquer sur cette affaire.
Un autre collaborateur de la BAD au Maroc sous le couvert de l’anonymat nous a fait savoir que le personnel ne peut communiquer sur le sujet.
Il faut notifier que ce comité d’éthique, ayant reçu le rapport incriminant pour Adesina, compte parmi ses rangs un membre important. Il s’agit de Steven Dowd, président du comité de l’audit et administrateur représentant des Etats-Unis de Donald Trump, qui demeure le premier actionnaire non régional de la BAD. Ce dernier, depuis le début de l’affaire, est soupçonné par l’entourage d’Adesina d’avoir conseillé dans l’ombre les lanceurs d’alerte afin de fragiliser l’actuel président de la BAD (seul candidat à la présidence de l’institution financière). De plus, il semblerait que cet administrateur s’est opposé à tous les projets et initiatives d’Adesina. Pas seulement. Après que le rapport du comité d’éthique interne a blanchi le président Adesina, le Secrétaire d’Etat du Trésor américain, membre du Conseil des gouverneurs, revient à la charge via une lettre en demandant l’ouverture d’une enquête indépendante.


Imposer l’«America first» ?
Le trio Steven Dowd, David Malpass et Daniel Runde prêche contre Adesina. Ces trois fervents partisans de l’«America first» demeurent très critiques à l’endroit de la Chine et de la BAD. Dans un autre édito publié le 10 juin 2019 sur The Hill (un site web d’actualités américain basé à Washington-DC) le vice-président principal du Centre d’études stratégiques et internationales a critiqué de manière virulente la BAD. Tout d’abord, il a remis en question l’intégrité de la direction de la BAD dans le choix de Malabo, la capitale de la Guinée équatoriale comme lieu d’accueil de ses réunions annuelles (2019) des conseils des gouverneurs. «Cela n’aide pas», a-t-il écrit. «Quiconque a lu le livre classique -Tropical Gangsters- reconnaîtrait que le gouvernement de la Guinée équatoriale est probablement l’un des pays les plus corrompus au monde». Le texte dénonce également la faible présence des États-Unis dans le capital de la BAD, même s’il demeure à la tête des pays non régionaux. Et pour cause. «À la Banque mondiale, les États-Unis ont 15,7% des voix et un droit de veto de facto. Un droit de veto que les États-Unis ne détiennent pas au sein de la BAD. Les États-Unis détiennent 12,7% des voix à la Banque asiatique de développement et 30% des voix à la BID, mais 6,649% seulement à la BAD». Et selon lui, cette responsabilité limitée des donateurs au sein de la BAD crée des tensions structurelles qui continueront d’exister tant que la répartition actuelle des voix ne sera pas réglée. «Les banques régionales de développement fonctionnent mieux lorsqu’elles suivent la «règle d’or», à savoir celui qui a l’or établit les règles. Malheureusement, ce n’est pas le cas à la BAD», a-t-il écrit. Son compatriote, David Malpass, s’était aussi prêté au jeu de la critique en reprochant à la BAD une «tendance à prêter trop rapidement et à aggraver le problème de la dette des pays africains». Le patron de l’USAID, Mark Green, avait lui aussi pointé la BAD sur ses relations avec la Chine. Un acharnement orchestré qui ne déstabilise pas tant Adesina. Ce dernier joue la carte de la sérénité. «Je reste calme et résolu. Je ne me laisserai pas distraire. Aucun mensonge, quelle qu’en soit la propagation, ne pourra jamais dissimuler la vérité», déclare le président de la BAD dans un communiqué. Au-delà de ce climat de crise, il faut bien admettre que la BAD est devenue un véritable champ de bataille idéologique. Pour rappel, la profession de foi de Steven Dowd devant le Sénat américain, en septembre 2017, peu de temps avant sa prise de fonction à Abidjan, avait annoncé la couleur quant à l’hégémonie américaine en direction de l’Afrique, en promettant «d’ouvrir l’Afrique aux investissements et aux savoir-faire américains».

Les «faiseurs de roi»
Ce sont les 80 membres du conseil des gouverneurs. Ils représentent chacun les 54 Etats membres et les 26 pays membres non régionaux (Etats-Unis, France, Canada, Japon, Chine, Argentine et Luxembourg…). Le président élu doit ainsi avoir recueilli la majorité des suffrages exprimés. En clair, 50,01 % des pouvoirs de vote des membres africains et 50,01% des membres non africains. Côté pouvoir, plus un pays souscrit au capital de la banque, plus il pèse au moment du scrutin. Par exemple, les pays de la zone Cemac (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale) représentent au total 4,25% des voix presque à égalité avec l’Algérie (4,21%) et loin derrière le Nigeria. Le pays d’Adesina représente à lui seul 9,25% (le seul pays africain à être aussi puissant au sein du Conseil des gouverneurs). Seules l’Afrique du Sud et l’Egypte tentent de rivaliser avec lui. Respectivement 4,88% et 5,39%. Les pays non régionaux représentent quant à eux 40,27% des pouvoirs, dont 6,55% pour les Etats-Unis, 5,47 pour le Japon et 3,75 pour la France. La Chine, quant à elle, détient 1,12% du capital.

L’Afrique prise entre deux feux !
Depuis l’arrivée du régime Trump au pouvoir, en 2016, une véritable guerre froide a émergé entre la Chine et les USA. Avec comme étendard sa politique «America First», Potus a décidé de contrecarrer l’hégémonie grandissante de la Chine en Afrique. L’un des exemples illustrant le mieux cette situation est celui du géant chinois des télécommunications, Huawei, qui est actuellement au centre de la campagne anti-chinoise du Président Trump. Et il faut souligner que ce sursaut anti-chinois demeure aujourd’hui présent en Afrique. Notamment que la Chine s’est fortement positionnée sur le continent africain ces dernières années. Elle est le plus grand partenaire commercial du continent africain et le volume des investissements chinois accumulés en Afrique a dépassé les 110 milliards de dollars. Sur le volet commercial, l’Empire du milieu a signé près de 200 accords de coopération avec les pays africains. En réponse à Pékin, l’administration Trump a mis sur pied un plan de bataille intitulé «Stratégie pour l’Afrique». Cette stratégie repose sur des accords commerciaux globaux dans le cadre de la zone de libre-échange africaine. En ce transposant sur les institutions multilatérales, cette confrontation soulève une question fondamentale: la souveraineté. Un souci permanent qui fait dire au Président rwandais Paul Kagame: «L’Afrique n’est le prix à gagner ou à perdre pour personne. Pas du tout. […] Il est de notre responsabilité, en tant qu’Africains, de prendre en charge nos propres intérêts et de développer notre continent à son plein potentiel»*. Les statuts de la BAD sont formels, le président de l’institution doit nécessairement être issu d’un des pays régionaux, au nombre de 54. Cela immunise-t-il la banque panafricaine de toute ingérence malveillante? Rien n’est moins sûr.
*Extrait du discours lors de la World Policy Conference. Maroc -2019.