fbpx

5 réalités ignorées par la LFR

Economie juillet 2020

5 réalités ignorées par la LFR

L’indigence de la Loi de Finances rectificative fait l’impasse sur 5 réalités menaçantes. Décryptage.

C’est un Mohammed Benchaaboun aux traits tirés qui a fait le tour des institutions représentatives, en juillet dernier. Des commissions finances dans les deux Chambres aux séances plénières, en passant par les réunions du CVE, c’est une vraie course contre la montre dans laquelle s’est engagé l’argentier du royaume afin de faire valider son PLFR 2020. Bien qu’ayant tardé à être divulguée, ladite loi est finalement tombée avec très peu de consistance, notamment en termes de «mesures de relance», principal slogan sous lequel elle a été inscrite. Ainsi, pour Benchaaboun, la méthodologie qui a prédominé à son élaboration est «l’accompagnement de la reprise et le maintien de l’emploi». Il est vrai que le ministre a promis de nouvelles annonces en septembre concernant spécifiquement les mesures de relance, mais il n’en demeure pas moins qu’au vu du retard pris (la LFR était attendue depuis mai 2020), la mouture finale n’aura abouti finalement qu’à une actualisation des hypothèses décidées en octobre 2019 et les prévisions actées à la même période. L’Etat semble souhaiter garder des billes pour la prochaine Loi de Finances, mettant en berne les prévisions des acteurs, retardant de fait la reprise et prenant le risque d’accentuer la récession et de renchérir les mesures de reprise. Sous le feu des critiques, aussi bien de son parti politique, qui l’accuse de ne plus lui rendre compte, mais aussi de l’écosystème des affaires qui ne se retrouve pas dans ses mesures, Benchaaboun semble ne pas vouloir sortir de la doctrine de l’orthodoxie budgétaire, instaurée depuis 2013. Pire, celle-ci prend le contrepied de la politique monétaire accommodante menée par Bank Al-Maghrib depuis le début de la crise Covid.
Schématiquement, et comme largement relayé par la presse, la LFR acte une baisse des recettes fiscales (-18,45%), une baisse attendue du PIB à -5%, une baisse des budgets d’investissements publics (-8%) aussi bien concernant les collectivités territoriales que dans les Etablissements et entreprises publics, un gel des recrutements de l’Etat (en dehors du ministère de l’Intérieur) et une baisse du budget de fonctionnement (-2,3%). Elle reconduit certaines mesures exceptionnelles comme celles liées aux régularisations fiscales, mais aussi une deuxième augmentation des droits de douane. Elle confirme, sans surprise, la déductibilité fiscale contestable des dons au fonds Covid. Elle reporte les privatisations attendues et augmente de 5 milliards, grâce au fonds Covid, le budget de la CCG devenue «Société nationale de garantie et de financement de l’entreprise». Objectifs affichés: un déficit budgétaire ne dépassant pas les 7,5%, celui de la balance courante les -8%, un cantonnement de l’endettement du Trésor à 75,5% du PIB, dans un contexte de récession de la croissance de 5%, soit une détérioration de l’hypothèse de base de plus 8,4 points de pourcentage.
Cette absence de mesures jette surtout le fardeau de la reprise sur les ménages et les petites entreprises, nonobstant les déclarations d’intention du gouvernement. Celui-ci donne ainsi la main aux banques et donc les manettes à la banque centrale pour accompagner la sortie de crise sans moyens budgétaires. Confrontée au double défi d’une année de crise sanitaire, d’une année de sécheresse, la LFR semble ainsi avoir fait l’impasse au minimum sur 5 points critiques de la situation économique et sociale et surtout renchérit de fait la croissance future.
Exposition à la dette privée
et risque de défaut

Selon la présentation de la Banque centrale en juin 2020, le crédit bancaire a réalisé un bond de 6,7% en comparaison avec la même période de l’année 2019, notamment l’accélération du rythme des prêts accordés aux entreprises non financières privées à 11,4%. Sans réaliser de croissance ni d’investissements, il y a fort à parier que les entreprises ayant recours à l’endettement le font pour dépasser la situation de crise induite par la Covid. Les crédits de trésorerie ont ainsi bondi de 7,8% entre décembre 2019 et mai 2020 contre seulement 2% des crédits d’équipement. L’encours des crédits à la consommation a, lui, baissé de 2,8%. Avec le prolongement des délais de paiement entre entreprises privées (crédits interentreprises dépassant les 400 milliards de dirhams) et les baisses des salaires et des revenus des ménages (voir plus bas) la dette des entreprises et des ménages qui dépasse les 1.100 milliards de dirhams (100% du PIB) risque de s’alourdir encore, et avec elle le risque de défaut. Selon le rapport sur le risque systémique, «le taux de défaut s’est maintenu autour de 10% [en 2019], niveau déjà élevé et qui risque de s’aggraver en raison de la montée des risques liés à la pandémie». Le risque est de passer d’une crise économique à une crise financière.
Chômage, la bombe sociale
Selon la deuxième note de synthèse sur l’impact du coronavirus sur la situation économique, sociale et psychologique des ménages, publié fin juillet par le HCP, les deux tiers des actifs occupés (66,2%) ont dû arrêter temporairement leur activité. Plus de la moitié des ménages (58%) ont au moins un membre ayant dû arrêter temporairement de travailler. Selon le HCP, ce sont essentiellement des indépendants et des salariés qui sont touchés essentiellement dans le BTP et l’industrie. Chez les manœuvres et les artisans, le taux de chômage dépasse les 80%. Le tiers des actifs occupés ayant arrêté de travailler temporairement ont repris leur emploi après la levée du confinement. C’est-à-dire que près de 45% des actifs occupés sont toujours au chômage, soit près de 4,5 millions de foyers. Avec l’arrêt des aides, et l’absence de mesures spécifiques, notamment l’emploi public, c’est une vraie bombe sociale qui se prépare.
Paupérisation de la population
Toujours selon la même note de synthèse, le revenu mensuel moyen des actifs occupés a baissé de moitié. C’est-à-dire que même ceux qui ne sont pas en arrêt de travail ont connu une baisse de leur revenu. Celle-ci était plus dure: 67% de revenu chez les 40% de la population la plus pauvre et de seulement 32% chez les 20% de la population la plus aisée. Dans ce cadre, plus de 6 millions de ménages ont bénéficié d’une aide de l’Etat qui s’est arrêtée en juillet.
Choc déflationniste et récessif
La baisse des revenus induit tout naturellement une contraction de la demande. Ces chiffres sont déjà entrevus par la déflation qu’a connue le premier semestre (-0,3%) marquant le coup porté à la demande et donc la tendance à déstocker. Selon le HCP, 50% des ménages ont baissé leur consommation de biens courants alimentaires. L’immobilier, lui, est à l’arrêt. L’autre élément de la demande est la demande des entreprises qui a quasiment stagné si on ne prend en considération que le crédit d’équipement représentant la tendance à l’investissement qui a connu un arrêt net en avril et une timide reprise de 2% en mai, selon les statistiques de la banque centrale de juin. Le dernier élément de cette demande est l’investissement public ayant drastiquement baissé dans la LFR. Ces éléments montrent qu’au lieu de soutenir la croissance, le gouvernement a choisi la récession. Ce choix risque d’être coûteux dans la mesure où les déficits budgétaires et la capacité à rembourser la dette sont intimement liés à la croissance, elle-même drivée par la demande. La récession risque donc de s’installer avec son lot de complications sur les agrégats.
Risques sociaux et perte
de confiance

Avec l’arrêt des aides directes, le report de la politique de ciblage à 2023, la stagnation du budget de la santé et la baisse du budget de l’enseignement, tout comme l’absence de mesures spécifiques pour une meilleure protection sociale, la LFR semble clairement antisociale. Un choix qui ignore les leçons de la crise Covid, exacerbe la tension sociale et marque le défaussement de l’Etat face à l’urgence sociale. Une tendance confirmée par les discussions autour de l’augmentation de 5% du Smig. Avec la gestion itérative du déconfinement et les tensions politiques palpables au sein du gouvernement, le coût de la reprise sera d’autant plus élevé.