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La Presse dans la tourmente

Entreprises juillet 2020

La Presse dans la tourmente

A peine née, l’Association nationale des médias et des éditeurs a, non seulement, réussi à fédérer, camarades et adversaires, pour constituer une seule voix mais elle a pu, miraculeusement en moins de 24H convaincre la tutelle de presque tripler la subvention. Décryptage.

«L’union fait la force», tel était le leitmotiv de Kamal Lahlou (Editions de la Gazette et MFM Radio), Driss Chahtane (Al Michaal et Chouf TV) et Mokhtar Laghzioui (ahdath.info) lors de l’Assemblée constitutive de l’Association nationale des médias et des éditeurs (ANME), tenue le mercredi 24 juin au siège d’Al Ahdate Al Maghribia à Casablanca.
Cette réunion, qui s’est soldée par l’élection de Abdelmounaim Dilami (Eco-Médias) à la tête de l’ANME, a eu le mérite de regrouper pratiquement tous les vétérans de la presse marocaine, alliés et rivaux, au sein d’un même espace. C’est ainsi que l’assistance a chargé le président de former le bureau dirigeant et un comité restreint de 5 membres qui aura pour mission la rédaction du statut et du règlement intérieur de l’Association, qui regroupe plusieurs supports représentant la presse écrite et digitale et des médias audiovisuels. Dilami a été, aussi, mandaté «de nouer le contact d’urgence avec les autorités en charge du secteur pour trouver des solutions pratiques et concrètes à la crise asphyxiante qui guette les médias».
Et c’était chose faite au deuxième jour! En effet, le vendredi 26 juin, une rencontre a eu lieu entre Othman El Ferdaous, ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, Fouzi Lekjaa, directeur du budget au ministère de l’Économie et des Finances, Abdelmounaim Dilami, Ahmed Charai (Global Média) et Kamal Lahlou, Président de la Fédération marocaine des médias adossée à la CGEM. Ce dernier a, d’ailleurs, dans une déclaration officielle annoncé la dissolution de la FMM pour se joindre au nouveau-né, tout en espérant que «ce dernier défende mieux la profession et obtienne de meilleurs résultats et que le ministère de tutelle se réjouisse de n’avoir, dorénavant, qu’un seul interlocuteur».
Les résultats de cette rencontre ne se sont pas fait attendre, bien au contraire. Le ministre a, comme d’un coup de baguette magique, annoncé le décaissement imminent par l’Etat de la bagatelle de 205 millions de dirhams destinée notamment à la prise en charge de la masse salariale des entreprises de presse (sous réserve d’avoir déposé la demande de subventions avant le 16 mai et d’être éligible) pendant les trois prochains mois, soit un montant de 75 millions de DHs avec une enveloppe similaire pour les aider à payer leurs fournisseurs ainsi que l’allocation de 15 millions DHs pour les imprimeries de presse qui impriment plus de 500.000 exemplaires de journaux par an (voir encadré).
Avec cette nouvelle donne pour le secteur de la presse, il devient clair que et l’ancien système des subventions avec sa Commission paritaire chargée d’étudier les dossiers éligibles aux subventions, et la convention collective signée par la FMEJ et le SNPM, deviennent caduc!
Plus encore, il est de l’avis de plusieurs, que l’Etat n’aurait pas, tout bonnement souhaité que ce soit le PJD qui se charge de la distribution…
«Pour moi, il est aussi évident que l’entrée en scène de l’ANME était plus que fracassante! Pourtant je n’arrive toujours pas à comprendre comment une association qui voit à peine le jour se fasse recevoir par le ministre de tutelle le surlendemain et que le lendemain la presse se voit offrir une enveloppe budgétaire assez conséquente. Aussi, ce qui me turlupine, c’est que cette association n’a pas encore déposé ses statuts, et elle n’est pas encore légale aux yeux de la loi marocaine. En décodé, le ministre a reçu des gens dont l’association n’a pas encore reçu de récépissé de dépôt puisqu’il faut un minimum d’attente d’un mois !», tonne un syndicaliste, affilié à l’Union Marocaine du Travail, qui rappelle que le ministre est censé recevoir des associations et organisations qui sont réglos sur le plan légal. Et de s’interroger sur le déclenchement de ce «putsch» contre les deux fédérations déjà existantes, la FMM et la FMEJ (Fédération marocaine des éditeurs de journaux) ainsi que sur les tractations, ayant débouché sur la nouvelle création, qui semblent renier le vécu et l’actif de ces deux groupements d’intérêts, notant que les deux fédérations ont, pourtant, été créées suite à la réforme de 2003.
«Avec l’entrée de cette nouvelle association, inopinément créée et qui a suscité un réel brouhaha, il y aura sûrement de l’eau dans le gaz. Puisque, certains membres de la FMEJ n’ont pas l’intention de se laisser faire aussi facilement! Certes cette fédération n’a pas assuré par le passé sur certaines questions et on lui reproche plusieurs impairs enregistrés de 2013 à 2018. Elle a aussi a brillé par son absence au moment où la crise a atteint son pic avec la cessation de parution de la presse papier durant le confinement. Mais ce n’est pas la cause réelle de sa mise au placard, car tout le monde sait que le principal visé par cette «débandade» c’est Noureddine Miftah, propriétaire de l’hebdomadaire arabophone «Al Ayam» et à la tête de la FMEJ pendant 3 mandats de deux ans jusqu’à fin 2018 quand il passera le relais à Bahia El Amrani, directrice de l’hebdomadaire francophone «Le Reporter». Celle-ci qui se serait juste retrouvée sur le chemin de la croisade menée contre l’ex-patron de la fédération, aurait même rejoint cette action collective à la demande de Dilami qui lui aurait confié, en aparté, «qu’il lui a été demandé de créer cette nouvelle association», nous confie un connaisseur du secteur.
Selon lui, Faouzi Lekjaa, Directeur du Budget au ministère de l’Economie et des Finances aurait même pesé de tout son poids pour mettre de l’ordre dans la distribution de la subvention qui était connue pour être répartie à la tête du client, déplorant que certains hebdomadaires avec des équipes squelettiques ont perçu dans les 2,4 millions Dhs, tandis que c’est de la menue monnaie (1,6 million Dhs) qui a été versée à des quotidiens avec leur ribambelle de salariés!
Dans le même ordre d’idées, Ahmed Saâïdi, journaliste qui a blanchi sous le harnais, partage avec EE son point de vue: «Pour avoir une presse solide et indépendante, il faut bien plus qu’une voix pour la défendre. Pour que la presse ait bonne presse, il serait important qu’il n’y ait pas qu’une seule association mais un minimum de deux». Avis partagé par un autre confrère qui estime, par ailleurs, que contourner la FMEJ est certes un signal fort, mais que l’ANME ne pourra pas, à elle seule, remédier à toutes les problématiques que connaît le secteur et que le Maroc mérite d’avoir tout de même deux, voire trois associations représentatives et surtout actives!
Il s’en passe décidément de drôles dans le secteur de la presse, qui est censé être le symbole de la liberté d’expression et garant de la démocratie!
Mais au-delà de cette guéguerre aux allures de nettoyage au karcher, cette initiative passe à côté du vrai problème de l’industrie. Si en 2003, la réforme a pu introduire la notion d’entreprise de presse, avec des exigences sur le nombre de salariés et d’investissement, elle a omis de se pencher sur la viabilité de son modèle économique. Quoi qu’il en soit, si ces 20 dernières années, les revenus publicitaires et les ventes en kiosques ont chuté de près de 75%, les exigences du code de la presse, elles, sont pratiquement toujours les mêmes.