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En attendant la loi de Finances

Economie juillet 2020

En attendant la loi de Finances

La reprise du secteur du BTP pourrait être un des leviers de la reprise économique. Les mesures à prendre dépendront toutefois des arbitrages qui seront faits au niveau de la loi de Finances rectificative et par le CVE mais aussi au vu des problématiques propres au secteur.

Le BTP peut constituer un des premiers secteurs qui devrait connaître la reprise d’activité. C’était d’ailleurs un des enjeux majeurs de la période de confinement puisque aussi bien le ministère de tutelle que celui de l’Intérieur ont essayé de maintenir les chantiers ouverts. Et pour cause! Le secteur emploie près de 1,3 million de personnes. Selon le ministère de l’Aménagement du Territoire National, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la Ville, dès le 14 mars près de 80% des chantiers étaient à l’arrêt y compris les chantiers considérés comme stratégiques supervisés directement par le ministère ou par Al Omrane. Et dès le 28 mars, un communiqué du Conseil national de l’Ordre des architectes (CNOA) a appelé à la fermeture officielle de tous les chantiers en annonçant que «toutes les mesures doivent être mises en place par tous les moyens pour l’enlèvement des matériels et matériaux potentiellement dangereux, la clôture et la sécurisation du chantier ainsi que l’organisation du gardiennage». Selon les professionnels du secteur que nous avons pu interroger, cette situation est venue suite à l’annonce des mesures de confinement qui ont provoqué un exode de la main-d’œuvre, souvent rurale, laquelle a préféré revenir dans ses régions d’origine auprès de la famille de peur de rester dans les conditions de promiscuité des chantiers et surtout sans visibilité sur ses revenus. Seuls quelques métiers liés à la finition ont continué à travailler. Une situation difficile et presque inéluctable que l’Etat a essayé de maîtriser, sans grand succès. «Nous avons eu beaucoup de pression de notre ministre de tutelle, Nouzha Bouchareb, pour nous faire porter la responsabilité de l’ouverture et de la supervision des chantiers. Mais c’est un secret de polichinelle qu’elle est une proche du ministre de l’Intérieur et que cette pression était concertée avec son département», témoigne une source dirigeante au sein du CNOA. On se souvient au tout début du confinement de la polémique qui a surgi concernant la proposition de faire profiter les architectes de la cagnotte du Fonds Covid-19. Une carotte qui a suscité un cafouillage monumental. «Nous n’avons jamais rien demandé. Notre conseil a même contribué au Fonds Covid-19. Nous avons les moyens de prendre en charge nos membres en difficulté, nous avons un fonds de solidarité dédié à cela», rétorque notre source au sein du CNOA. Et d’ajouter: «Comme nous sommes légalement les responsables des chantiers de par la loi, on a essayé de nous mettre la pression en profitant de la période électorale que vit notre Ordre pour nous faire porter, tous seuls, la responsabilité de garder les chantiers ouverts. Or nous n’avons pas le pouvoir d’obliger les entreprises du bâtiment à fonctionner ni des investisseurs à mettre de l’argent, encore moins de demander aux ouvriers de ne pas rentrer chez eux, mais il est de notre devoir d’assurer la sécurité sur et autour des chantiers».

Chantiers à l’arrêt
Quoi qu’il en soit, plus de 2 mois plus tard, et selon les divers chiffres qui circulent, ce serait 95% des chantiers qui seraient à l’arrêt. Un chiffre qui paraît exagéré et faisant le jeu de ceux qui demandent une intervention urgente de l’Etat avec une litanie de demandes, 55 mesures au total, la FNPI (32) et la FNBTP (23) dans le Plan de relance économique, proposition globale de la CGEM publiée le 21 mai. Il faut dire que la baisse de l’activité des chantiers a engendré des effets en chaîne avec notamment la baisse d’activité de tous les métiers connexes au bâtiment, notamment les architectes, les bureaux d’études, les topographes, etc. L’arrêt des chantiers a aussi induit une baisse de la production dans les industries des matériaux de construction estimée par le ministère à hauteur de 70%. Un chiffre à relativiser puisque jusqu’à fin avril, la baisse de consommation de ciment n’a pas dépassé les 21% sur les 4 premiers mois de l’année, avec certes une baisse plus marquée de 55% en avril. Une baisse importante qui inquiète des opérateurs ne voyant pas le bout du tunnel. Ainsi, la Fédération nationale du BTP (FNBTP) avait déjà lancé un cri d’alarme dès le 14 avril dernier en se fendant d’une lettre au chef du gouvernement où elle pointait la baisse de 75% du chiffre d’affaires de la profession pour le bâtiment et 60% pour les travaux publics. Plus récemment le mémorandum sur le «plan de relance économique» de la CGEM, la FNBTP annonce une baisse de chiffre d’affaires global de 40,45% et une «baisse» de l’emploi de 60%. Plusieurs entraves à la reprise ont ainsi été listées comme les restrictions aux déplacements qui contraignent le retour volontaire de la main-d’œuvre aux chantiers ; les difficultés de financement auprès des banques malgré les facilités mises en place ; la baisse de la productivité à cause des postes vacants qui font que la chaîne de production est entravée, etc. Si certaines problématiques ont été en partie réglées «au cas par cas», notamment vis-à-vis de certaines banques, les entraves à la circulation sont toujours de mise tout comme la baisse de la productivité. A titre d’exemple, certains chantiers stratégiques pour la ville de Casablanca, accusant déjà des retards comme la trémie des Almohades, risquent de se voir encore plus retardés, puisque le chantier tourne à moins du tiers de ses effectifs initiaux (voir article suivant).
La Fédération des promoteurs immobiliers (FNPI) n’est pas en reste, et plusieurs alertes ont été lancées par le secteur qui lors de diverses occasions a annoncé une baisse de plus de 90% des transactions. Un chiffre énorme relevé notamment par les notaires qui sont passés d’une moyenne de 40.000 actes par mois à moins de 4.000 en période de confinement. Il s’agit essentiellement de régularisation d’opérations qui ont été décidées avant la pandémie. Dans l’immobilier, les opérations de construction, de commercialisation et de recouvrement seraient aussi à l’arrêt. Selon le document de CGEM cité plus haut, la FNPI accuse officiellement une baisse globale de 65% du chiffre d’affaires de ses membres et 70% de «baisse» des emplois. Une terminologie assez ambigüe utilisée par la fédération patronale qui ne parle pas explicitement de perte d’emploi mais plutôt de baisse.


Risque systémique
Ce qui est sûr, c’est que, pesant près de 14% du PIB et près de 30% des engagements bancaires, le secteur du BTP et de la promotion immobilière représente un vrai risque systémique pour l’économie marocaine. Toutefois les divers opérateurs contactés aussi bien dans le BTP que dans l’immobilier restent partagés vis-à-vis de l’action de leurs ministères. «Nous avons un très bon répondant de la part du ministère de l’Intérieur et celui des Finances quand on fait des remarques, mais reste le problème de l’application au niveau des chantiers, c’est-à-dire à l’échelon local et vis-à-vis des établissements publics», affirme une source autorisée au niveau de la FNBTP. Une problématique liée à la centralité de la décision au niveau de Rabat qui peine à être appliquée au niveau des divers intervenants. Par ailleurs, une demande récurrente de la part des opérateurs semble pour le moment être ignorée par les autorités de tutelle. «Au niveau des travaux publics nous travaillons entre 75% et 90% grâce à la commande publique, nous demandons, comme ça se fait partout ailleurs, un moratoire sur les pénalités de retards, et donc à une inscription de ces retards comme étant dus à la force majeure, mais jusqu’à présent les réponses sont différenciées». Bien que le Comité de veille économique ait dès la mi-avril pris une disposition permettant aux opérateurs publics de considérer l’impact de l’état d’urgence sanitaire et les mesures de confinement des personnes sur les délais d’exécution des marchés publics comme étant indépendants de la volonté des entreprises titulaires de marchés publics, relevant de ce fait des cas de force majeure, mais cette mesure est appliquée différemment quand il s’agit de l’Etat ou des établissements publics. Par ailleurs tant que le Covid-19 n’est pas invoqué officiellement comme étant un cas de force majeure partout ailleurs, il reste difficile de généraliser la demande de suspension des pénalités de retards. La fédération demande, en outre, une relance de la commande publique avec des conditions plus favorables aux entreprises nationales et aussi des avances sur chantier pour soutenir la trésorerie des entreprises. Des mesures qui sont toutefois difficiles à mettre en œuvre selon l’économiste spécialisé dans le BTP, Driss Effina. Pour lui un des problèmes fondamentaux du secteur est l’informalité qui y règne. «La plupart des ouvriers sont dans l’informel, il leur est difficile d’avoir les autorisations de circulation que ce soit entre les villes ou pour aller travailler, ce qui fait qu’il est difficile de reprendre les chantiers tant que toutes les mesures de déconfinement ne sont pas prises, notamment la possibilité de voyager à l’intérieur du Maroc». Pour notre expert, «jusqu’à présent, il y a peut-être des propositions, mais je ne vois pas encore de plan de relance pour le secteur. Car, qui dit plan, dit coût et financements, or, ceux-ci ne peuvent être pris que dans le cadre d’une loi de Finances rectificative qui n’est pas encore publiée». Celle-ci répond aux arbitrages relatifs au poids de chacun des secteurs et du poids politique des ministres qui défendent les mesures et les propositions. Quoi qu’il en soit, pour lui, les mesures ne peuvent être prises en dehors d’un «tronc commun de mesures concernant tous les secteurs économiques et qui doivent être prises dans le cadre du plan global d’atténuation des impacts du Covid-19 sur l’économie. Il s’agit notamment des mesures de financements, de garanties de l’Etat, etc.», estime Effina, tout en affirmant que «le secteur peut être une locomotive pour la relance globale de l’économie puisqu’il représente plus de 50% de l’investissement public». En attendant, les opérateurs restent dans l’expectative et les demandes du secteur n’ont jamais été aussi importantes pour que le bâtiment reprenne alors même que les conditions de sécurité sanitaire sont très difficiles à appliquer sur les chantiers.