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Covid-19 les marocains enrichis ou appauvris ?

Economie juillet 2020

Covid-19 les marocains enrichis ou appauvris ?

A priori, 90 jours de confinement auraient permis aux Marocains de constituer un pécule. Mais les statistiques du HCP disent le contraire. Qu’en est-il réellement de la situation de l’épargne en cette période de crise?

Cette période de crise aurait-elle été propice pour faire des économies? A première vue, les chiffres que le Haut-Commissariat au Plan avait publiés en mai dernier montrent une tendance plutôt à la baisse. Selon les statistiques, seulement 9,4% des ménages continuent à épargner en cette période. Alors que 22% d’entre eux ont puisé dans leurs économies pour couvrir leurs dépenses. Or, à en croire les économistes, la situation n’est pas aussi alarmante, bien au contraire. Cet état de fait concerne particulièrement la tranche de la population qui a été impactée par la crise et qui a subi en conséquence une diminution ou une perte de revenu. Selon Gabriel Sensenbrenner, Program Leader en charge du développement du secteur privé au niveau de la Banque Mondiale, pour les ménages ayant continué à toucher leur salaire, le confinement aurait tendance à augmenter leur épargne. Ces ménages sont forcés de différer certaines dépenses liées à la consommation, aux loisirs, à l’immobilier, etc. Ainsi, c’est un phénomène d’épargne forcée qui a été constaté par les professionnels. Et les chiffres y afférents corroborent cette théorie. En analysant de près les données de Bank Al-Maghrib, le contraste se creuse en comparaison avec les résultats de l’enquête menée par le HCP. Ainsi, l’on constate que les comptes d’épargne auprès des banques, autrement dit les comptes sur carnet, ont enregistré un encours de près de 164.684 millions de dirhams en mars 2020 et 165.412 en avril 2020, soit une évolution de 0,44%. La progression est encore plus significative en comparaison avec la même période un an auparavant, soit de 3,77%. Idem pour les dépôts à vue qui ont atteint respectivement un encours de 423.051 millions de dirhams en mars dernier et 429.292 en avril, soit une augmentation de 1,42%. A noter que l’évolution est de 6,19% par rapport à la même période l’année précédente.

L’épargne recherchée est redoutée
Tandis que les comptes à terme et bons de caisse ont légèrement régressé (-2,04%) depuis le début de l’année. Ce qui peut être expliqué par le fait de puiser dans les réserves comme relevé par le HCP. Ces chiffres montrent que les agrégats monétaires continuent de croître, mais les économistes craignent le revers de la médaille. En effet, cette épargne tant recherchée est néanmoins redoutée. «La crise pourrait avoir des répercussions sur les comportements d’épargne, qui pourront être plus dominés par le motif de précaution», souligne Gabriel Sensenbrenner. Même son de cloche auprès de Radouane Raouf, professeur en économie à l’université Mohammed V de Rabat, qui a confirmé ce constat. «Eu égard aux circonstances, les ménages préfèrent être regardants sur les dépenses et ne s’emballeront pas pour une consommation excessive de peur que la pandémie persiste», poursuit-il. Résultat des courses, une consommation frivole. Or, il est de notoriété publique que pour relancer la demande, il est impératif de booster la consommation et par voie de conséquence réduire l’épargne. Une situation paradoxale qui plonge la relance dans l’attentisme et le risque de déflation est fortement envisagé. Pour l’économiste, l’attente en économie a un effet néfaste qui pourrait être pire que l’inflation, car il y a une récession en boucle.
Il est vrai que la période précédant le confinement, une psychose s’est installée comme partout dans le monde, d’où la ruée sur les magasins de grande distribution et de commerces, mais qui a fini par s’estomper. Suite à cela, certains économistes s’attendaient à une inflation, et c’est plutôt l’effet inverse qui s’est produit. «Il est encore un peu tôt pour tirer des conclusions. A mon avis, le pouvoir d’achat a baissé entraînant, en moyenne, une baisse légère des prix. Les conséquences vont davantage se sentir les mois qui viennent, notamment à l’aune de la fête. Et comme les aides de l’Etat ont été arrêtées, bon nombre de ménages se retrouveront face à des difficultés financières sévères», augure Radouane Raouf.
Par ailleurs, la polémique sur l’épargne continue de partager les avis. Les résultats relatifs à l’exercice 2019 révèlent que la thésaurisation des ménages se situe autour de 14% du revenu disponible brut, déduction faite des transferts des Marocains résidant à l’étranger. Un taux qui demeure encore faible selon Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al-Maghrib. En dépit des différents programmes dédiés, l’épargne des ménages n’arrive pas à décoller. Ainsi, pour lui donner un nouveau souffle, la loi de Finances 2020 a prévu de relever à 2 millions de dirhams le plafond d’exonération et profits réalisés dans le cadre du Plan d’épargne d’action (PEA), au lieu de 600.000 dirhams. Ce mécanisme permet de bénéficier d’une exonération sur les dividendes et les plus-values, et sur les retraits de la somme ou des valeurs investies après 5 ans de détention du PEA. Une mesure qui a été accueillie à bras ouverts par certains professionnels qui fondent des espoirs sur cet instrument de placement surtout dans un environnement aussi hostile et dans lequel la culture financière est quasi inexistante. Pour d’autres, des mesures encore plus incitatives devraient être préconisées.


Epargne et investissement ne font pas bon ménage
En revanche, au niveau du PIB, l’épargne brute représente 27,8%. Ce taux est comparable au taux moyen des pays à revenu intermédiaire, tranche inférieure qui est de l’ordre de 28% en 2018, et au-dessus de la moyenne mondiale qui est de 25%. A titre d’exemple, l’Allemagne a un taux de 29%, l’Algérie 38%, l’Afrique du Sud 15%, l’Egypte 14%, la France 23%, Tunisie 8% et la Turquie 27%. «Comparativement à d’autres pays, les Marocains épargnent beaucoup notamment grâce aux produits d’assurance vie et aux caisses de retraite», déclare l’économiste de la Banque mondiale.
Mais c’est au niveau de l’investissement que le bât blesse. En effet, l’investissement brut représente 32,2% en 2019, dégageant, de facto, un besoin de financement national de l’ordre de 4,4% du PIB en 2019 contre 5,6% du PIB en 2018. Selon une récente étude, il est estimé que pour atteindre l’émergence en 2025, le niveau d’investissement doit approcher les 35%. Cependant, le financement de l’offre et de la demande se fait, majoritairement, via les crédits bancaires. «Au Maroc, on a choisi le terrain de la consommation et de l’investissement à travers le crédit. L’épargne ne sert pas à grand-chose. Malheureusement, il a l’apparence que l’épargne est importante, mais dans le fait, elle est marginale, et pas très utile, sauf pour quelqu’un qui a énormément d’argent et là encore s’il investit dans un bien ancien, cela ne crée pas une valeur nouvelle, l’argent va d’une main à une autre et la notion d’épargne est totalement perdue dans ce cas de figure», précise le professeur en économie. Chiffres à l’appui, les crédits à la consommation au premier trimestre de cette année. D’après les statistiques de BAM, les encours ont atteint 30.425 millions de dirhams au premier trimestre 2020, contre 30.097 au dernier trimestre de l’année précédente, soit une évolution de 1,09%. Et les entreprises ne dérogent pas à la règle. Les derniers chiffres du HCP montrent que l’épargne des entreprises représente 50% de l’épargne totale. Là encore pour un besoin d’investissement, le tissu productif recourt à la banque. Par ailleurs, pour avoir de la visibilité sur l’épargne des entreprises en cette période de crise, les chiffres de BAM révèlent que les encours des comptes à terme et bons de caisse auprès des banques ont enregistré une régression de -3,6% entre mars (111.716 millions de dirhams) et avril 2020 (107.049). Ce qui peut être interprété par l’arrêt de certaines activités. Quant aux encours crédits, ils ont réalisé un léger accroissement de 1,6%.
In fine, il faut rappeler que l’épargne constitue une fuite du circuit économique que le système bancaire et financier doit réinjecter dans l’économie. Dans les pays où les marchés financiers ne sont pas assez développés, comme c’est le cas pour le Maroc où les montants levés tels que l’introduction en Bourse, les augmentations de capital ou encore les emprunts obligataires cotés, et qui sont destinés à financer l’économie réelle sont souvent très faibles, soit de l’ordre de 5,3 milliards de DH en 2018. Pire encore, zéro introduction en Bourse a été enregistrée en 2017, d’après les statistiques de la Bourse des valeurs de Casablanca. Alors que l’épargne des ménages, encore une grandeur globale, a représenté plus de 80 milliards de dirhams en 2018. Dans ces conditions, l’Etat se substitue au marché pour réorienter l’épargne vers l’investissement public. Dans les faits, l’épargne est en grande partie «épongée» par l’Etat en augmentant son déficit et sa dette interne. Les dépenses publiques, si elles sont bien affectées, permettent de canaliser cette épargne vers l’économie réelle. De ce fait, l’épargne et la dette ne sont pas substituables.