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L’Onhym market maker

Entreprises juillet 2020

L’Onhym market maker

La décision de louer à l’Onhym les capacités de stockage de la Samir risque de bouleverser un marché de distribution des hydrocarbures mal libéralisé. Une opportunité unique de remettre en avant la raffinerie comme acteur incontournable du paysage énergétique marocain et réguler les prix des opérateurs.

Le 14 mai 2020, une ordonnance du tribunal permet à l’Etat de louer les capacités de stockage de la raffinerie Samir. Le gouvernement décidera dès juin de confier la gestion de ces cuves à l’Office national des hydrocarbures et des mines (Onhym). Ces capacités sont positionnées à Mohammedia et Sidi Kacem reliées par des pipelines au terminal pétrolier situé au port de Mohammedia, ce qui les rend particulièrement stratégiques et uniques au Maroc. En effet, elles peuvent relier la façade maritime et porte d’entrée du pays, au centre du Maroc en quasiment instantané, sans risques majeurs et sans charges de transport.
Cette décision importante a été prise à un moment où les prix du Brent avoisinaient les 18 dollars et permettait théoriquement de stocker à faible coût. Aujourd’hui à près de 42 dollars le baril, la perte latente pour l’économie marocaine serait déjà, selon diverses sources, estimée à près de 300 millions de dollars, à cause du retard pris dans la mise en place de mesures concrètes pour activer la décision du tribunal.

Objectifs multiples
Il faut dire que selon une information révélée en avant-première par Economie Entreprises sur son numéro paru le 1er mai, une très forte pression a été exercée par les opérateurs sur l’État pour permettre la location des capacités de stockage de la Samir afin d’importer. Face à la baisse de la consommation, les opérateurs souhaitaient profiter de capacités de stockage supplémentaires et profiter de la chute du prix du baril afin de mitiger leurs coûts pour maintenir leurs marges. En effet, les prix pratiqués aujourd’hui sont basés sur les coûts moyens pondérés entre anciens stocks et prix d’achat à terme. Beaucoup d’opérateurs se retrouvent donc perdants dans leurs opérations de trading à terme en cas de saturation de capacité de stockage et de baisse de la demande. Selon l’intervention d’Aziz Rabbah devant les parlementaires, la baisse de la consommation d’hydrocarbure au Maroc pendant la période Covid a avoisiné les 50 et 70%, selon les régions. Au niveau du transport aérien, la consommation de jet fuel (kérosène) a, elle, baissé de 90%. Cette situation s’est traduite par un report de 80% des opérations d’importation, toujours selon l’intervention du ministre.
Si les conditions du deal de location des capacités de stockage de la Samir sont encore floues, il n’empêche que plusieurs scénarios se dessinent d’ores et déjà quant aux raisons de l’emballement du gouvernement pour cette décision. Selon nos sources, les détails du contrat sont encore en négociation entre le syndic de liquidation et l’Onhym. Ils sont donc tenus secrets. Aussi bien Amina Benkhadra, DG de l’Onhym, que Aziz Rabbah, ministre de tutelle, ont refusé de répondre à nos très nombreuses sollicitations que ce soit par e-mail, téléphone, WhasApp…
Toutefois, selon une source proche du dossier ayant requis l’anonymat, il y a 5 objectifs qui ont été fixés pour ce deal. Il s’agit essentiellement de renforcer la capacité de stockage nationale; profiter de la conjoncture pour capturer un différentiel de prix entre les prix internationaux et les prix moyens et agir ainsi sur les prix au niveau national; donner des moyens de survie à la Samir et finalement valoriser son patrimoine. «Cette option est sur la table depuis fin 2019 au vu des évolutions aussi bien du contexte national que de la géopolitique mondiale. Elle a été accélérée par les sueurs froides causées par le spectre de la rupture de l’approvisionnement dû à la pandémie Covid-19 avec les fermetures des frontières et aussi l’opportunité des prix à l’international».


Choc politique
En effet, plusieurs signaux ont été donnés, même par les hauts cadres de l’Etat, pour acter l’échec de la politique de libéralisation des prix défendue bec et ongles par le gouvernement et surtout son chef de l’époque Abdelilah Benkirane. «En se plaçant comme garants vis-à-vis de l’Etat de la sécurité d’approvisionnement, les distributeurs d’hydrocarbures ont eu les mains libres pour appliquer les marges qu’ils voulaient, allant parfois jusqu’à 1,2 dirham par litre vendu. Un abus manifeste qui va créer un choc politique. Ainsi, avec les conséquences du mouvement de boycott, le transfert de l’affaire au Parlement avec ses deux rapports officiel et officieux, puis la saisie du Conseil de la concurrence qui tarde encore à sortir sa mouture, ont fait prendre conscience de la nécessité pour l’Etat d’intervenir d’urgence pour se saisir d’un dossier potentiellement explosif», explique une source très proche du dossier. Pour un expert financier spécialisé en hydrocarbure, «après 5 ans de libéralisation, il est devenu apparent pour l’Etat qu’il est face à un bloc de distributeurs et qu’il y a entente sur les prix avec une stratégie claire. Chacun des 22 distributeurs et 12 importateurs peut garder sa part de marché de telle sorte à maximiser les marges. C’est une politique de cartels. Face à la faiblesse de la loi contre les trusts au Maroc, l’Etat est obligé de rentrer pour le réguler de manière indirecte. C’est une conséquence des marges qui étaient collectées et commence à poser de sérieux problèmes aussi bien économiques que politiques». Pour lui, l’illustration est très simple.
Quand on regarde les résultats d’un opérateur, comme Total Maroc, qui est le plus transparent car coté en Bourse, les marges engrangées sont trop importantes pour ne pas justifier l’intervention de l’Etat. Introduite en 2015 sur la base d’un résultat net de 300 millions de dirhams, la filiale française avait un business plan avec une projection sur 2018 visant à atteindre un résultat net consolidé (RNC) de près de 400 millions avec un certain nombre d’investissements. En 2019, l’entreprise affiche 600 millions de dirhams de RNC malgré une baisse de 23% par rapport à 2018. En regardant son haut de bilan, on découvre qu’elle accumule près de 1,2 milliard de dirhams de reports à nouveau positifs. Soit autant de bénéfices non distribués et non investis. Cette somme est supérieure de près de 400 millions de dirhams par rapport à l’année d’avant qui, elle-même, avait connu une augmentation de ce poste de 500 millions de dirhams, malgré des distributions de dividendes dépassant les prévisions les plus folles. «Ce sont des bénéfices qui dépassent ceux de compagnies industrielles détenant des quasi-monopoles de production électrique comme Taqa», commente notre expert. Et d’ajouter: «Comment un distributeur qui a 15% du marché fait-il autant de bénéfice? Il n’y a qu’une seule explication, c’est que le niveau de marge est trop important». Une question qui pose aussi la problématique de la sortie des devises. Puisque plusieurs opérateurs agissant sur le marché sont reliés à des majors dont les maisons mères peuvent décider de rapatrier l’ensemble des bénéfices. «Supposons que ce soit le cas, les bénéfices rapatriés seraient trop importants, et le secteur ressemblerait plus à une machine de transfert de devise qu’à des distributeurs d’hydrocarbures dont la valeur ajoutée est somme toute très limitée sur le tissu productif national», alerte notre expert.
Par ailleurs, les opérations de recyclage des bénéfices sont légion. Il n’y a qu’à observer l’augmentation du nombre des stations-service qui fleurissent un peu partout sur les grands axes routiers périphériques des grandes villes marocaines ou sur certaines routes nationales très fréquentées sur l’axe Casablanca-Rabat par exemple. C’est le cas notamment de certains opérateurs adossés à des groupes familiaux, laissant croire à une démonstration de fortune, ce qui pourrait exacerber des tensions ou des surenchères politiques. Une situation qui n’a pas échappé à l’Etat.

Trois scénarios de base
Cette prise de conscience concerne aussi bien les niveaux de prix que ceux des stocks, puisque plusieurs alertes ont été données, notamment par la Cour des Comptes en 2017, concernant le stock de sécurité y compris celui du fuel. L’Agence Internationale de l’Energie avait aussi épinglé le Maroc concernant sa politique de stockage de sécurité dans un rapport présenté en mai 2019. Ces alertes de plus en plus pressantes vont être exacerbées par les conditions géopolitiques instables, notamment avec la guerre en Libye, la situation du voisin algérien, la situation au Moyen-Orient, et la politique américaine. De plus, en cette période de relance de l’économie post-Covid-19, il s’agit de soutenir le pouvoir d’achat et de limiter les coûts des intrants, notamment ceux liés aux secteurs du transport dont le carburant pourrait constituer jusqu’à 60% de la structure des charges.
Plusieurs scénarios entourent l’intervention de l’Etat malgré la fixation des objectifs cités. Ainsi en donnant la gestion des capacités à l’Onhym, doté d’un historique presque centenaire dans le secteur du pétrole, c’est un message fort qui est adressé au marché. Sa Directrice Générale, Amina Benkhadra, est un cadre aux compétences internationalement reconnues. Elle reste malgré sa couleur politique l’architecte de la stratégie énergétique nationale, dont elle suit encore toutes les évolutions en étant présente aux séances de travail royales consacrées à cette stratégie.
L’Etat semble ainsi siffler la fin des abus dans le secteur tout en désamorçant une bombe politique. Mais comment va concrètement être gérée la capacité de stockage? Avoisinant les 646.000 tonnes entre Mohammedia et Sidi Kacem et reliée à plus de 250 km de pipelines, cette capacité a le potentiel de renverser les règles du marché en faisant jouer plus de concurrence, en baissant les coûts de transport et en renforçant la sécurité de la mobilité de produits hautement inflammables. Ce qui réduit d’autant la cadence du transport routier et ferroviaire qui devient de plus en plus problématique après un accident ayant coûté la vie à plusieurs ouvrières agricoles récemment.
«L’Onhym peut constituer un stock stratégique qui peut durer une certaine période. C’est une solution qui va s’inscrire dans la durée comme c’est le cas de stocks stratégiques de certains pays comme les USA ou la France. Il peut être constitué pour des années. Mais là se pose la question de la liquidation de la Samir qui légalement cherche un repreneur», suppose l’expert en achat d’hydrocarbures, Mohammed Taoufiq. Cette solution est aussi contrainte par la nécessité de maintenir un stock dynamique. «L’Onhym doit effectuer du trading, car même si les produits légers ne sont pas périssables et qu’ils peuvent être stockés sur le long terme, il faut suivre les tendances du marché et pouvoir s’adosser aussi bien sur des achats en spots que sur des achats à terme. Dans ces cas-là, quel signal va être donné au marché puisque c’est clairement un acteur nouveau disposant d’une force de frappe sans commune mesure avec les autres opérateurs?». Cette option aura pour avantage de casser l’oligopole et d’agir sur les prix en exerçant une force à la baisse. Cette solution n’est pas très probable selon Taoufiq, car pour lui, elle serait combattue par les opérateurs qui y voient une menace claire pour leurs marges.

L’Onhym à la manœuvre
L’autre option, même si elle semble à écarter, serait de louer à des opérateurs internationaux pour offrir des capacités de stockage supplémentaires directement placées sur l’Atlantique dans un marché de plus en plus saturé et qui pourrait accessoirement profiter aux opérateurs nationaux, notamment ceux qui ne peuvent pas importer et qui ne détiennent pas de capacités de stockage importantes. Cette hypothèse vient au regard du marché international du fait qu’il a vu, durant les premières semaines de mai, les stocks mondiaux exploser (les niveaux les plus élevés jamais constatés depuis 2003 dans la zone Amsterdam-Rotterdam-Anvers dont dépend le marché marocain). Une situation qui a certes fait baisser les prix de la matière, mais a multiplié par trois les frais de fret (les super Tankers étant utilisés comme capacité de stockage). Un opérateur étranger serait ainsi plus à même de faire face à des situations pareilles.
Pour Taoufiq, la solution la plus probable est la possibilité de créer un mécanisme de gestion commun entre différents opérateurs privés à qui l’Onhym pourrait sous-louer les capacités disponibles. Comme c’est le cas des centres d’entreposage communautaire (CEC), une entité dédiée gérerait, pour un consortium d’opérateurs ou d’importateurs, les capacités mises à disposition par l’Etat. L’impact sur les prix serait moindre mais au moins, les capacités de stockage disponibles pourront être doublées très rapidement. Avec moins de 15 jours de consommation pour certains produits, le Maroc est très vulnérable de ce point de vue.
C’est cette option qui semble séduire le ministère de l’énergie qui, après l’annonce de la location des bacs à l’Onhym, a précisé par voie de communiqué que «ces mesures exceptionnelles et circonstancielles auront un impact bénéfique sur la société [la Samir NDLR], le secteur des hydrocarbures et l’approvisionnement du marché national». Pas question, donc, pour Aziz Rabbah, de toucher directement au prix du marché avec une régulation publique. L’objectif serait plutôt orienté d’abord vers la Samir et ses salariés, en lui garantissant un revenu issu de la location de ses actifs, puis les opérateurs qui pourraient bénéficier de la conjoncture de baisse des prix et finalement l’Etat, donc de son département sous les feux de la critique, qui verrait automatiquement les stocks de sécurité doubler.
Une position frileuse au vu de l’importance de la portée de la décision. Car pour la première fois depuis la privatisation de la Samir en 1997, il y a la possibilité de séparer entre distribution et stockage, une bonne pratique courante dans d’autres pays et qui en l’absence de raffinerie permet de réguler le marché en stimulant la concurrence entre les distributeurs. Selon notre source proche du dossier, l’Etat pencherait plus vers le premier scénario, où c’est l’Onhym qui va opérer directement, d’une manière progressive, les capacités de stockage agissant comme régulateur d’un marché mal libéralisé. Mais face à un lobbying très fort des opérateurs, en attente des sanctions du Conseil de la concurrence qui devaient tomber en juin, tout est encore jouable.