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Entre jeux comptables et effets de crise, la Covid aurait-elle bon dos pour les entreprises ou représente-t-elle une opportunité pour mieux formaliser l’économie?

Enquête juillet 2020

Entre jeux comptables et effets de crise, la Covid aurait-elle bon dos pour les entreprises ou représente-t-elle une opportunité pour mieux formaliser l’économie?

La crise de Covid peut être l’argument massue pour se soustraire aux obligations bancaires, fiscales ou vis-à-vis des employés.

«La CDG affiche un déficit de 3,45 milliards de DH à fin mars à cause de la crise de la Covid-19», a titré la presse stupéfaite le 2 juin dernier à l’occasion de la publication des résultats trimestriels du bras financier de l’Etat. Avec une augmentation du coût de risque estimée à 180% par les comptables de la Caisse, le résultat d’exploitation a baissé de (-) 557% passant de +881 millions à (-) 4,031 milliards en comparaison avec le 1er trimestre 2019. Le résultat net part du groupe s’est, lui, effondré de -1.463% en passant de +254 millions de dirhams à (-) 3,463 milliards pour la même période, alors que le total bilan a stagné.
Bien que moins spectaculaire, la tendance à la baisse des résultats trimestriels des institutions financières est depuis la fin mai assez alarmiste. Ça va être la première banque du pays, Attijariwafa bank, qui va donner le la. Affichant une baisse record de 24% de son RNPG, la banque a annoncé une augmentation de 82,5% de son coût du risque «prenant en compte les premiers impacts prévisionnels de la crise». Pareil pour la BMCI qui quelques jours plus tard affiche une baisse de 75% de son résultat net consolidé, tout en précisant que hors Covid, le résultat aurait été en progression de 9,6%. Le coût du risque a, lui, augmenté de 25% pour la filiale de BNP Paribas. Au niveau sectoriel les chiffres de la banque centrale publiés à la mi-juin sont éloquents. Ainsi, l’encours des impayés bancaires s’est chiffré à 73 milliards de dirhams à fin avril, en augmentation de 1 milliard par rapport au mois de mars. La banque centrale affiche ainsi une augmentation du coût du risque estimée à +41%. Un effort de provisionnement supplémentaire a été effectué par les banques pour faire face à la crise qui pointe du nez faisant de fait baisser de près de 50% les résultats nets des banques de la place selon le rapport de la banque centrale.

Covid a bon dos
Mais comment expliquer qu’avec quelques jours de confinement seulement, les résultats des mois de janvier à mars 2020 aient été aussi impactés? Assiste-t-on à un effet d’aubaine pour assainir les comptes très longtemps optimisés pour une remontée de cash maximale? Une question d’autant plus légitime quand on connaît l’état de développement du tissu entrepreneurial marocain et son état de sous-capitalisation. Selon diverses sources la tendance qui semble se dessiner dans le secteur bancaire et financier, dont les comptes sont les plus transparents, va aussi toucher les entreprises de l’économie réelle. «La crise de Covid aura bon dos», prévoit un opérateur sur les marchés financiers depuis les années 90. Pour lui, c’est l’argument massue pour se soustraire aux obligations bancaires, fiscales, vis-à-vis des employés, etc. Sur-provisionner donc, en s’attendant au pire. D’autant plus que la provision est réversible et que les reprises sur provision peuvent se faire rapidement et faire gagner de l’argent. Ce qui fait dire à notre vieux routier de la finance: «Quoi qu’il en soit en cette période, ça serait mal venu politiquement d’afficher des résultats positifs, notamment de la part des banques. La casse au sein de l’économie sera importante, et il fallait commencer par annoncer la couleur. Il est vrai que quelques jours de confinement ne pouvaient pas donner autant de baisse, mais il était impossible pour ce premier trimestre que des banques affichent des augmentations de revenus alors que beaucoup de gens ont souffert».
Un avis à nuancer selon l’expert-comptable Mehdi Fakir. Pour lui, «c’est normal que les résultats affichés au premier trimestre soient sous cette forme, parce que ce sont des subtilités comptables. La comptabilité exige la prise en considération de l’ensemble des événements possibles et imaginables. On prend donc aussi en considération des événements post-clôture ou les éléments subséquents». Et d’ajouter: «L’entreprise doit prendre en considération les évènements qui se passent après l’arrêté des comptes en les provisionnant. Des provisions pour créances en souffrance, pour défaillances, etc. L’objectif est d’avoir une image fidèle des comptes à un moment donné, plus l’entreprise est prudente, plus elle respecte le principe de fidélité». La prudence serait aussi dictée par la flambée des spreads de risque conséquemment à la hausse attendue des niveaux d’impayés. Une réalité comptable qui ne nie en rien la possibilité de voir dans la crise une aubaine. «Certains pensent que la Covid est une opportunité pour se soustraire à leurs engagements, pour ne pas payer la banque, le loyer, les salariés… voire de mettre la clé sous la porte», affirme Fakir. Tout en reconnaissant qu’il y a des gens qui sont vraiment en difficultés, même si d’autres vont chercher à se débiner. «Pour des entreprises cotées ou exposées sur le marché financier, les comptes sont audités et certifiés par des commissaires aux comptes, ce qui va limiter cette tendance. Mais pour les autres on ne peut pas avancer et dire si ça va être le cas ou pas. Il ne faut pas oublier que quelque part, il est positif d’assainir ses comptes. Il faut éviter de traîner les casseroles, les ardoises, les soldes non justifiés, etc.».


Informalité et conformité
Toutefois selon plusieurs sources, cette posture pourrait altérer la confiance des banques. En effet, avoir un bilan catastrophique ne peut pas toujours être expliqué par une crise sanitaire. Il suffit pour le banquier de regarder les mouvements du chiffre d’affaires en comparaison avec les résultats pour se rendre directement compte qu’il y a quelque chose qui cloche.
«Il faut dorénavant avoir plus de rigueur dans sa comptabilité, car celle-ci n’est pas un moyen c’est une fin. Le jour où on comprendra que la comptabilité transparente est une fin en soi, on va arrêter de chercher l’effet d’aubaine», affirme ainsi Fakir car pour lui, «parfois des chefs d’entreprises s’orientent vers un expert-comptable juste pour pouvoir accéder au crédit auprès d’une banque alors même qu’il est évident que ce sont des entreprises au profil risqué. Les gens considèrent les bilans comme des attestations administratives».
Ces pratiques renvoient à la large part d’informalité qu’il y a dans l’économie marocaine. Le crédit Damane Oxygène a d’ailleurs été un test grandeur nature aussi bien pour le secteur bancaire que pour l’Etat pour sonder la situation du secteur productif marocain. Ainsi au 12 juin seules 27.551 entreprises ont pu voir leurs demandes acceptées pour un montant de plus de 13 milliards de dirhams. Si le nombre de refus n’est pas communiqué, il ne semble pas trop élevé selon les sources bancaires que nous avons pu contacter. Les chefs d’entreprises qui savent qu’ils ne remplissent pas les conditions préfèrent s’abstenir. Un chiffre qui s’approche de celui des entreprises qui ont demandé des reports d’échéance de crédit. Celui-ci avoisine les 29.500 entreprises selon la banque centrale. Par contre le chiffre des entreprises qui se sont déclarées en difficulté et ont mis leur salarié au chômage partiel avoisine les 135.000 selon les statistiques de la CNSS. Un rapport de 4,5 fois du nombre d’entreprises qui ont souscrit à une mesure basée sur la bonne foi et le déclaratif face à une mesure demandant justification en bonne et due forme.
«Il y a des cas de fraude évidents, mais est-ce que quelques mois d’arrêt ont été aussi dévastateurs? Je ne crois pas. Mais on ne peut pas généraliser, il faut analyser au cas par cas. Il y a des gens qui souffrent avec des difficultés sérieuses et d’autres qui en ont moins et d’autres pas du tout comme il y a des gens qui cherchent l’aubaine… Il y a une nécessité d’un accompagnement des associations professionnelles, des experts-comptables et des conseillers, des banques, etc. tout le monde doit mettre la main à la pâte pour pouvoir s’en sortir», résume Fakir. Un son de cloche partagé par Amine Diouri, directeur Études et Communication chez Inforisk, spécialisé dans le renseignement commercial des entreprises marocaines. Pour lui, aujourd’hui il est très difficile d’avoir une image fidèle du niveau d’entreprises défaillantes à cause de l’affectation de l’économie par la Covid. «On est très en dessous de 30 à 40% de la norme habituelle de défaillance d’entreprises. Premièrement à cause des tribunaux qui fonctionnent au ralenti. Deuxièmement les aides de l’Etat font que beaucoup d’entreprises sont sous perfusion alors même qu’elles n’étaient pas en bonne santé avant la crise». Et de préciser: «Les vrais indicateurs vont apparaître quand les aides de la CNSS vont s’arrêter fin juin. On entend déjà parler de plans sociaux ou de licenciements pour pas mal d’entreprises. Le vrai potentiel de casse n’apparaîtra qu’entre septembre et décembre à cause des vacances judiciaires. Il apparaîtra alors qu’on sera très largement au-dessus de la moyenne des défaillances d’entreprises».

Tsunami de défaillance?
Pour notre expert, «le premier facteur attendu de défaillance c’est la baisse de chiffre d’affaires durant ces 4 mois de confinement qui va nécessairement avoir un impact. En moyenne il y a une baisse comprise entre moins 20 ou 30% sur l’année», prévoit Amine Diouri. Et d’ajouter: «Le deuxième paramètre qu’on voit s’accélérer ce sont les délais de paiement, les retards de paiement et les impayés qui augmentent. Tout le monde profite de la crise pour reporter les paiements. Par conséquent il y a des tensions de trésorerie très élevées et à côté de ça, malgré les plans de soutien bancaires mis en place par les pouvoirs publics qui sont très intéressants, ce ne sera pas de l’argent qui sera distribué à guichets ouverts. Il va falloir remplir des critères assez contraignants. Donc les besoins de trésorerie qui vont naître de cette situation ne seront pas tous couverts. Ce qui fait que d’ici la fin de l’année le niveau de défaillance va être de l’ordre de + 20% par rapport aux années normales, c’est-à-dire qu’il touchera dans les 10.000 entreprises».
Une situation qui sera exacerbée, donc, si la crise liée à la pandémie s’éternise. Elle est aussi en lien avec la structure même de l’économie nationale. Très fortement touchée par l’informalité, l’économie marocaine est tout en nuance de gris. Elle se caractérise d’ailleurs par une très forte sous-capitalisation de ses entreprises puisque près de 45% des TPE sont dotées d’un capital de moins de 10.000 dirhams et 80% ont moins de 100.000 dirhams de capital. Cette pratique très répandue donc est accentuée par le fait que «les chefs d’entreprises ne pensent pas à suffisamment capitaliser leurs entreprises et préfèrent investir dans leur patrimoine personnel», affirme ainsi une source bancaire. Pour sa part Diouri estime que «les achats de luxe que ce soit en termes d’immobilier ou de voitures par exemple pour certains chefs d’entreprises n’aident pas au développement des investissements de ces entreprises. Aujourd’hui dans le contexte actuel une entreprise qui aurait investi de son propre argent pendant des années va s’en sortir beaucoup mieux que des entreprises qui n’ont rien investi».
Pour Fakir, «beaucoup d’entreprises sont sous-capitalisées, il faut un geste de la part des actionnaires pour équilibrer les situations financières de leurs entreprises. Ça tout le monde le dit, notamment dans le secteur bancaire. Par contre tous les entrepreneurs ne sont pas de mauvaise foi. Beaucoup d’entreprises sont mal accompagnées et mal conseillées, ce qui fait que le tissu entrepreneurial est fragile». Ce qui explique pour lui le fait que les mesures prévues par le gouvernement pour la relance ne vont pas toucher tout le monde. En effet, une grande partie des mesures sont des mesures de garantie bancaire. «Aujourd’hui les banques dépouillent systématiquement les bilans et détectent de fait les incohérences. Chose qu’elles ne faisaient pas avant, se contentant d’évaluer la contrepartie proposée par l’entreprise».

Le formel favorisé
Un son de cloche partagé par Diouri: «Nous avons regardé le potentiel marché des entreprises qui font plus de 10 millions de dirhams de chiffre d’affaires et avec un niveau d’endettement de 7 fois l’Ebitda, et on s’est rendu compte qu’il y avait un potentiel de 15.000 entreprises marocaines qui peuvent se financer via les programmes Damane, soit 12% du tissu entrepreneurial». Une posture tout à fait assumée par un haut cadre de l’Etat proche du dossier. Pour lui, «il faut prendre la situation avant et après Covid. Il y avait déjà des entreprises qui étaient en difficultés avant la crise et d’autres parfaitement saines qui ont été dégradées par la crise. Il faut séparer les problèmes. On ne va pas régler tous les problèmes par les mesures de relance. Ce sont ceux qui sont sains qui vont être ciblés en premier. Ceux qui traînent des casseroles, des contentieux bancaires, juridiques, etc. c’est comme verser de l’eau dans le sable. Il faut une relance sur des bases saines, il ne faut pas que les problèmes des entreprises marocaines traînés pendant 20 ans ou 30 ans soient mis sur le dos du corona». Et d’ajouter: «Il y a des gens riches qui sont inscrits au Ramed et qui ont bénéficié de l’aide publique. A un certain moment il faut instaurer des filtres moraux car les deniers publics appartiennent à tout le monde et doivent être orientés vers ceux qui les méritent. De toute manière on ne peut pas régler des problèmes structurels par des mesures conjoncturelles. Sinon chaque 2-3 ans on devra ré-arroser ce qui n’est pas viable». Pour notre haut cadre, c’est aussi bien une question morale que de réalisme économique: «Tout le monde doit contribuer: l’Etat et les opérateurs. On ne peut pas socialiser les pertes et on ne peut pas non plus demander aux opérateurs de tout supporter tout seuls. C’est un équilibre à mettre en place mais sur des bases saines. C’est le moment d’instaurer de nouvelles règles du jeu». En effet, et bien que le renforcement des fonds propres des entreprises soit inclus dans le package de la relance, ce sont les entreprises les plus formalisées et prêtes à jouer le jeu de la transparence qui vont être aux premières loges. Une approche éclectique et sélective qui porte en elle les germes de son échec. Car comme expliqué par Diouri, «la création de fonds d’investissements ne résoudra pas tous les problèmes. Car il y a peu d’appétence des entreprises marocaines, notamment des PME familiales, pour ces fonds. Malgré l’apport certain du capital investissement en termes d’accompagnement des entreprises et qui déteint sur leurs performances, la contrepartie qui est la transparence des comptes est un facteur culturel qui freine le développement de ce genre de financement. Aujourd’hui peu d’entreprises sont prêtes à partager de manière transparente les informations comptables avec les fonds d’investissement, à rendre des comptes mensuellement ou trimestriellement à ces fonds. Sans compter le cadre réglementaire et fiscal qui n’est pas suffisamment attrayant pour le développement de la private equity, même si l’argent est disponible».
Si aujourd’hui les mesures prévues par la Loi de Finances rectificative se font attendre pour voir à quel point elles permettront d’une part de contribuer à la relance et d’autre part de permettre une meilleure prise en considération de l’informalité de l’économie marocaine, il est évident aujourd’hui que cette crise a mis à nu les limites de l’économie marocaine et les difficultés de la remettre sur pied. Il est clair que la place de l’informel mérite une plus grande réflexion. En effet, malgré les mesures prévues par la Loi de Finances 2020, l’amnistie fiscale aussi bien pour les personnes physiques détentrices de cash que celles concernant les détenteurs de biens et d’avoirs à l’étranger se sont révélées insuffisantes tout comme les mesures dites de formalisation de l’économie. La crise qui se présente semble ainsi une opportunité pour une remise à plat de toute la structure de l’économie nationale.