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« Les effets globaux du Plan d’Accélération Industrielle restent limités»

Economie juin 2020

« Les effets globaux du Plan d’Accélération Industrielle restent limités»

 

Contrairement au débat suscité, le secteur industriel ne peut reposer principalement sur la demande interne. Les enjeux pourraient être conséquents notamment sur la balance commerciale. L’économiste RedouaneTaouil, apporte un regard d’expert sur l’état actuel du secteur.

 

Le débat sur le « nouveau modèle du développement » a donné lieu à de multiples recommandations. Quelle appréciation faites-vous de ces recommandations ?

Une affirmation a été répétée à satiété lors de ce débat : le modèle de croissance, fondé sur la demande intérieure, manifeste des limites dont le dépassement requiert une stratégie de promotion des activités exportatrices. Une telle stratégie appelle, selon ses tenants, une réduction des biais à l’exportation par une intensification de la concurrence, une amélioration des incitations et une plus grande flexibilité de la monnaie nationale. A y regarder de près, elle se heurte à des objections. Accorder la priorité à l’ouverture commerciale comme moteur de la croissance, risque, à travers le soutien à la compétitivité-coût, de renforcer la trappe des bas salaires et de faible productivité et de peser ainsi sur la consommation comme sur la propension à investir dans l’innovation.  La flexibilité à la dépréciation du dirham, à son tour, peut stimuler les exportations si elle se solde par un surcroît effectif de compétitivité, mais elle est de nature à décourager l’adaptation à la demande étrangère et à participer de la même trappe. Cet impact négatif est susceptible d’entraver les flux des investissements directs étrangers dont l’expansion et les effets d’entraînement se heurtent à l’étroitesse du marché intérieur. Eu égard de ces effets pervers, le pari sur la demande externe ne saurait avoir les vertus qui lui sont conférées.


Quelle signification peut-on attribuer à l’efficacité de la réponse à la demande de masques ?

Il est, en effet, remarquable que la vitesse d’adaptation des capacités de production ne puisse passer inaperçue à un moment où des pays développés connaissent des pénuries. Cependant, il paraît exorbitant de placer ce cas au rang d’une illustration de forces en mesure de jouer un rôle central dans le redressement de l’économie. Le dynamisme de la production des masques est largement dû à l’intervention de la puissance publique et à l’existence d’une forte demande contingente. A ce titre, il ne saurait cacher les contraintes sur lesquelles, le secteur industriel butera. D’une part, des firmes étrangères sont appelées à suspendre leurs projets d’investissement pas tant en raison des relocalisations dans leurs pays d’origine que suite aux retombées négatives du recul de l’activité et des effets de débordement sur leurs réseaux. D’autre part, les conditions de l’après-pandémie n’offriraient guère des opportunités favorables à la deuxième génération des mesures du plan d’accélération industrielle : outre que l’affaiblissement de la demande extérieure est amené à peser sur la relance, le climat des affaires risque de brider l’investissement. Dans ce contexte, les politiques à destination du secteur industriel sont à reconsidérer et leur conception à travers le prisme microéconomique de l’entreprise à interroger. Un des enseignements de la crise actuelle porte précisément sur le poids insigne de l’interdépendance au sein des économies nationales comme sur le plan international.

 

Le Plan d’accélération industrielle vient à terme fin 2020. Quel regard portez-vous sur son bilan ?

A évaluer l’impact de ce plan à l’aune des objectifs affichés par le décideur public, on observe que les résultats sont contrastés. La branche de l’automobile a enregistré des performances en termes d’investissement, de capacités de production, d’emploi et de contribution aux exportations qui la distinguent nettement des activités agro-industrielles et de l’exploitation des ressources halieutiques dont le projet d’écosystèmes reste largement en de çà des effets escomptés. Les plateformes d’aéronautiques et de technologies connaissent un déploiement qui reste cependant lent en raison de défauts de coordination des chaînes de sous-traitance. Le Plan a à coup sûr renforcé l’exploitation d’opportunités en matière de participation à des chaînes de valeur mais ses effets globaux restent limités. D’abord, le taux d’intégration dépasse à peine 50% en automobile et reste inférieure à 30% en aéronautique. La part significative des produits importés est symptomatique à la fois de la faiblesse de l’impact net sur la balance commerciale et des effets d’entraînement sur les firmes locales. Ensuite, les gains de productivité sont fortement handicapés par la préférence pour des processus productifs intensifs en travail et la faible propension à engager des dépenses en recherche-développement. Enfin, les dispositifs d’incitations ne s’avèrent guère efficients : outre que les conventions entre l’Etat et les acteurs privés ne débouchent pas, dans de nombreux cas, sur des projets en raison de goulots d’étranglement ou de déficit de complémentarité, des réallocations de capital de l’industrie vers d’autres activités se produisent suite notamment à l’existence des surcroîts d’avantages.