fbpx

Récit d’une désindustrialisation programmée

Enquête juin 2020

Récit d’une désindustrialisation programmée

La crise actuelle a réveillé les vieux démons nationalistes. Economie Entreprises revient sur 60 années de marocanisation et de désindustrialisation.
TC’est une journée ordinaire qui commence, mais en traversant la route de Casablanca, l’on est frappé par le nombre de camions qui transportent des voitures neuves. Mon compagnon de route ce jour-là, un membre de ma famille qui détenait une unité industrielle de plastique il y a une trentaine d’années, s’est commémoré avec nostalgie tout le dynamisme et la vitalité que dégageait, jadis, cette zone. Devenue aujourd’hui une vitrine pour les concessionnaires de voitures, l’entrée de Casablanca comptait à son actif des complexes industriels qui ont fait la fierté du Maroc dans les années 60. En effet, il fut un temps où le Maroc disposait d’un dispositif industriel axé sur la diversification du tissu productif.

Fin de l’héritage colonial
Tout a commencé au lendemain de l’indépendance. Le premier gouvernement nommé, en 1958, par Feu Mohammed V, était dirigé par des figures emblématiques de la résistance telles que Abdallah Ibrahim et Abderrahim Bouabid en tant que ministre de l’économie et des finances. Ayant côtoyé durant son cursus des écrivains et des théoriciens français de renoms tels que Jean-Paul Sartre, François Mauriac ou encore André Berton, Ibrahim s’est imprégné de la culture et de la démocratie des pays européens. Preuve en est, le programme social-démocrate favorable aux déshérités qu’il a réussi à lancer, deux années auparavant, malgré les réticences. Fougueux par nature, Abdellah Ibrahim fondait de grands espoirs sur le développement économique du pays. Sa principale préoccupation était de rompre avec le modèle colonial où prédominait un secteur primaire de production. Ainsi, c’est une nouvelle page de l’histoire qui s’écrit avec une politique de développement industriel qui a prévalu. D’ailleurs, ce programme avait pour ambition de hisser le Maroc au rang des pays industriels. Certes, il fallait renforcer l’héritage légué par les forces coloniales et qui était basé sur l’industrie légère, à savoir le textile et l’agro-industrie, mais l’industrie lourde était le fer de lance du nouveau programme initié par le dipôle, malgré les obstructions de la division internationale de travail qui ne concevait pas que les pays du Sud puissent posséder des industries amont à même de produire des économies d’échelle et un avantage comparatif. «A l’époque, le Maroc voulant se dissocier de la puissance coloniale pour renforcer son tissu productif a fait appel à d’autres pays comme l’Italie, l’Allemagne même les Etats-Unis. Le modèle consistait à assurer les inputs dans une industrie. C’est ce qu’on appelle communément le modèle de noircissement de la matrice industrielle. Et noircissement sous-entend que les biens d’équipement intermédiaires émanent de l’offre nationale et non des importations», souligne Larbi Jaidi, économiste et Senior Fellow Policy Center for the New South. Ainsi, dans la foulée, le Bureau d’étude et de participation industrielle (BEPI) a vu le jour. Cet organisme étatique qui avait pour mission de contribuer à l’expansion de l’activité industrielle était également habilité à prendre des initiatives d’intérêt national et à effectuer des études de projets d’investissement. C’est ce même bureau qui a été rebaptisé dans les années 70 Office de développement industriel (ODI) pour devenir dans les années 2000 l’Agence nationale pour la promotion de la petite entreprise, ANPME. Ainsi, de cette persévérance, sous l’impulsion de Abderrahim Bouabid, sont nés des fleurons industriels. En seulement trois années d’existence, des projets d’envergure, à capital étranger, ont vu le jour. Il s’agit notamment de la raffinerie de pétrole, La Samir à Mohammedia, la société marocaine de construction automobile Somaca, l’usine de pneumatique General Tire, une industrie de liège à Tétouan, Matifex, ou encore l’usine de tissage et de filature de coton, Cotifex à Fès et la liste est loin d’être exhaustive. Un élan qui s’est poursuivi après l’adoption du plan quinquennal 1960-1964, où d’autres unités industrielles ont été réalisées telles que la Société des industries mécaniques et électriques de Fès (SIMEF), la Société nationale de l’électrolyse et de pétrochimie, la cimenterie de l’Oriental, les sucreries et Maroc phosphore. Le plan triennal qui a suivi fut d’abord un plan de réévaluation qui a montré les risques d’étatisation de l’économie et mis en évidence les incohérences du Plan quinquennal. Cette réévaluation a souligné la nécessité de procéder à une réorientation stratégique permettant de faire émerger le secteur privé dans le cadre d’une politique libérale mettant l’accent sur les industries légères et les activités faiblement capitalistiques. Voulant protéger coûte que coûte la production locale, l’Etat marocain avait opté pour une stratégie de substitution aux importations. Une orientation qui a permis au pays d’asseoir des piliers de base pour certaines branches industrielles quoiqu’elle n’ait pas fait long feu puisque la transition vers une politique industrielle n’a émergé qu’au début des années 70 à travers le plan quinquennal 1968-1972. «Certes, ce plan était très ambitieux, mais les projets sont restés prudents et ont respecté les conditions d’un équilibre macroéconomique. A mon sens, les investissements prévus ont été optimisés. Or, le programme a été conçu suivant une vision d’expansion, ce qui n’était pas le cas», déplore Saâd Belghazi, économiste.

Promotion du capitaliste national
Par ailleurs, cette époque a été marquée par des événements politiques qui ont bouleversé les tendances économiques du pays. Il s’agit des coups d’Etat de 1971 et de Skhirat un an plus tard. Dès lors, Feu Hassan II a voulu rediriger la scène politique vers le monde des affaires. Pour la petite histoire, on associe ces opérations aux encouragements implicites au mécontentement des Américains concernant la gestion des investissements. C’est alors qu’une loi sur la marocanisation a été promulguée par Dahir, en 1973, interdisait aux étrangers de détenir plus de 50% du capital social des entreprises implantées au Maroc. Et par la force des choses, il y a eu également une marocanisation des cadres. Exacerbés par ce système de rente qui durera une décennie, les investisseurs étrangers qui avaient développé un tissu entrepreneurial actif ont détourné le regard du Maroc. Et c’est une nouvelle ère qui se dessine dans le monde des affaires marocain. «Les codes d’investissement ont permis de mettre en place un ensemble de mesures d’incitation au secteur privé ainsi que le développement des infrastructures d’accueil telles que les zones industrielles et équipements. C’est ainsi que les holdings ont consolidé leur portefeuille et des groupes familiaux ont investi dans plusieurs secteurs de production», se souvient Abderrahim Lahjouji, ancien industriel et ex-président de la CGEM. Et, très vite, les plans initiaux ont été laissés à la dérive, car pour que le tissu industriel atteigne une phase de maturité, il faut un temps de maîtrise pour pouvoir le diversifier. Or, la reconversion de commerçant à industriel n’a pas joué en faveur du tissu productif national. Avec une mentalité orientée retour sur investissement rapide, l’industrie marocaine n’a pas pu aboutir au résultat escompté. D’où la focalisation sur les industries légères. «Jugées budgétivores et grandes consommatrices de ressources, les industries lourdes ont été délaissées au profit de l’agriculture, du tourisme et des industries légères telles que le textile et l’agro-industrie», précise Larbi Jaidi.


Ajustement des déséquilibres
Cependant, la demande intérieure était portée par les ménages. Et comme la classe moyenne n’était pas étendue à cause des inégalités des revenus et des dépenses, le marché n’envisageait pas des perspectives de développement. Pour être rentable, il fallait exporter. Car le différentiel de prix sur certains produits locaux n’était pas incitatif. Parallèlement, le commerce externe était d’exception. Le protectionnisme et la structure institutionnelle de la douane, qui datait de la période coloniale, n’étaient pas à son avantage. Ce n’est que quelques années plus tard que le Maroc va s’apercevoir que cette politique de protectionnisme a créé des distorsions au niveau de son tissu industriel. Mais au lieu de profiter des réserves financières suite à l’envolée du prix du phosphate, pour diversifier le tissu productif qui connaît un essoufflement dû au manque d’intégration, le Maroc a fait le choix d’investir dans de grands projets d’infrastructure, d’irrigation, de routes et la transformation de l’industrie phosphatière. Mais, une fois n’est pas coutume, de façon subite, les cours du phosphate ont chuté, alors que le Maroc a tablé sur la tendance haussière pour quelques années. Toutes les prévisions ont été compromises. Résultat des courses, le Maroc s’est retrouvé confronté à de lourds défis relatifs au déficit budgétaire et l’endettement, auxquels le Plan d’ajustement structurel (PAS) devait apporter des réponses. «Le tissu industriel hérité était assez complet et diversifié eu égard au développement technique de l’époque. Ce tissu a été perdu pour le remplacer par un système d’importation ponctuel où les droits de douane ont été adaptés aux besoins de la valorisation des établissements publics et semi-publics. Par conséquent, on a affaibli la cohérence du tissu industriel national. Un ensemble de réformes a été adopté pour essayer d’aligner le fonctionnement des prix intérieurs sur les prix mondiaux et neutraliser le dispositif incitatif qui a été bricolé au fil des années, jusqu’à 1993», commente Belghazi. En effet, la situation était alarmante. Un déficit budgétaire supérieur à 12%, un endettement extérieur de 83% du PIB, soit 6 fois supérieur à celui de 1975, une inflation galopante dépassant les 13% et une manne en avoirs extérieurs nets asséchée. Pour remédier aux insuffisances constatées, un programme d’ajustement structurel a été négocié avec le FMI, Fonds monétaire international. Un dispositif de mesures a été mis en place ciblant trois dimensions: la stabilisation, la construction du cadre libéral, et l’appui à l’initiative privée. Cette politique a été axée sur la promotion des exportations. Cette dernière permettra à plusieurs branches intensives en main-d’œuvre de se développer, en l’occurrence le textile et l’agroalimentaire. C’est en cette période que le système de la vente du coût à la minute a fait son entrée. Avec ce système politique libéral et le démantèlement des droits de douane, les multinationales les plus puissantes ont été séduites par une implantation au Maroc. Un nouveau mouvement a été également propulsé. Il s’agit de l’introduction des franchises. Ces dernières ont contribué massivement à l’évolution du mode de consommation.

Une position mondiale s’est imposée
En revanche, le secteur industriel est demeuré limité aux exportations, majoritairement à faible valeur ajoutée. Mais en dépit de tout ce dispositif, les résultats sont en deçà des attentes comme cela fut souligné dans la lettre royale du 14 juin 1989 qui met en cause la gouvernance administrative. Le chantier engagé à travers l’étude de la compétitivité de l’économie a permis de mobiliser dans une logique participative le secteur public et le secteur privé dans des «grappes», qui selon Larbi Jaidi, sont l’ancêtre de l’écosystème. Cette approche, tout en suggérant un nouveau mode de décision et de gouvernance, met en évidence la nécessité pour le pays de définir un positionnement mondial sur la base de ses avantages compétitifs réels ou potentiels. Un élan qui prendra une tournure plus importante à partir de 2005 avec l’adoption d’une politique industrielle basée sur les métiers mondiaux. Cet élan a donné naissance à une nouvelle notion: les champions nationaux. Il s’agit des entreprises marocaines qui ont prospéré à l’international dans un contexte incitatif. Dès lors, les plans y afférents se sont succédé, le Plan Emergence, puis le Pacte national pour l’Emergence industrielle et le dernier en date, le Plan d’accélération industrielle, conçu après avoir constaté l’insuffisance des progrès réalisés en matière de compétitivité et la faible contribution à la croissance de l’emploi. Ceci dit, le Maroc a réalisé au cours des dernières décennies d’innombrables projets structurants ayant permis à l’économie nationale de s’imposer dans certains secteurs tels que l’industrie automobile, l’aéronautique, la pêche, l’agroalimentaire et le textile de par les avantages comparatifs qu’il procure. Le modèle économique actuel est désormais basé sur le seul facteur de la compétitivité au détriment d’un tissu industriel latent. «Le Maroc se devait de protéger une industrie nationale naissante. En l’absence de politique de priorité nationale, le schéma des années 60 a perdu toute son ardeur. Avec un programme aussi ambitieux, le Maroc devait se positionner au rang de la Corée du Sud actuellement puisque 40 ans auparavant on avait le même PIB. Le Maroc a fait des choix contigus et a changé de fusil d’épaule à chaque fois du mode économique car une industrie ne résiste pas au dumping. Pour illustrer l’ampleur de la dégradation, notre pays disposait dans les années 90 d’un peu plus de 20 usines de carreaux, aujourd’hui il n’en reste que deux», se lamente Hassan Chami, ancien ministre des travaux publics et ex-président du patronat marocain. Il a fallu qu’une crise sanitaire mette à plat l’économie marocaine et mondiale pour que cette politique nationaliste ressurgisse. Mais serait-il possible de rattraper le coup et de disposer d’un tissu productif diversifié en amont et en aval? Quel est le scénario le plus plausible et en adéquation avec la conjoncture pour remonter la pente?