fbpx

L’Etat change de camp

Point de vue juin 2020

L’Etat change de camp

La profonde récession qui s’est abattue sur l’économie marocaine laissera sans doute des séquelles sur notre société et va gravement accroître les inégalités sociales si les politiques économiques d’accompagnement de la reprise sont mal calibrées. Le Comité de Veille Economique était très attendu sur ce sujet et la pression monte chaque jour d’un cran sur les entreprises qui manquent d’assurance de la part de l’Etat et qui surtout perçoivent une situation peut être inextricable, essentiellement pour deux raisons.
Tout d’abord et comme je l’avais dit sur ces mêmes colonnes en avril dernier, l’Etat n’a pas de moyens. Lorsqu’on observe les fonds mobilisés par les puissances du G20 pour vaincre la crise, l’on peut estimer la hauteur de la vague qui va s’abattre sur l’économie mondiale. Les Etats-Unis vont débloquer 3.000 milliards de dollars (15% du PIB) et l’Union Européenne près de 2.000 milliards d’euros (12% du PIB). Même si ces chiffres annoncés donnent le tournis, les économistes s’accordent à dire que ces montants seront insuffisants pour contenir la récession et l’explosion du chômage.
Secundo, rappelons que le Maroc est encore très fragilisé depuis la crise de 2008, dont il n’est pas encore pleinement sorti. Ces dix dernières années, malgré les différentes alertes, l’Etat a poursuivi sa politique de grands travaux creusant le déficit, au détriment du social. Bien que la route soit droite, la pente de la reprise est devenue encore plus rude, et les dirigeants gouvernementaux et opérateurs privés sont sur les rotules (…)

À la différence de la crise de 2008, Covid-19 est une crise de l’économie réelle; une crise de l’offre et de la demande qui dégénèrera incontestablement en crise bancaire et financière. Face à cette forte chute de la demande et de l’offre, une ambiance préélectorale peu propice à l’investissement, et un climat des affaires délétère, je dirais que les entreprises marocaines ont de bonnes raisons d’être prudentes. Il est donc plus qu’urgent de se pencher sur le cas de l’investissement privé, dont la contraction pourrait atteindre les 50% en 2020. Sans aucune visibilité, l’investisseur aura-t-il le courage et l’ambition de redémarrer ses machines et dans quelles conditions? En faisant preuve de frilosité, les entreprises marocaines encourent un risque majeur: non seulement d’affaiblir la reprise nationale, mais aussi de perdre à long terme en compétitivité. C’est un scénario «catastrophe» que l’Etat doit à tout prix éviter.

Cet été, notre pays commencera à sortir de son sommeil profond, et se réveillera sur deux dures réalités : La première, une chute de la valeur ajoutée produite par l’économie. Le Ministre de l’Economie a bien résumé la chose devant les élus de la nation en annonçant une baisse de l’activité nationale pendant le confinement estimée à 1 milliard de dirhams par jour et une perte de recettes fiscales estimée à 500 millions par jour. La seconde, une baisse vertigineuse de l’investissement des entreprises. L’investisseur anticipera que le niveau d’activité ne reviendra peut-être jamais comme avant, il risque d’être découragé précisément à cause de ce climat des affaires morose qui a affaibli l’instinct de combativité des investisseurs.


Avant qu’il ne soit trop tard, il est opportun de rappeler que de la pertinence des choix de relance faits par l’Etat dépendra la vitesse de rattrapage de l’économie, et donc la stabilité sociale et politique à venir du pays.

Si depuis les réformes économiques et sociales des années 1970, l’Etat s’est historiquement rangé du côté des employés, la crise que nous traversons impose un changement de paradigme. C’est l’entreprise qui créé l’emploi, c’est l’entreprise qui garantit le pouvoir d’achat des citoyens, et c’est l’entreprise qui contribue au gros des recettes de l’Etat.

En convoquant le patronat et plusieurs Ministres au Cabinet Royal cette fin de mois de mai, le Palais envoyait un message qui va dans ce sens. Il annonce que l’Etat change de camp, et que l’entreprise est dorénavant au cœur de toutes les préoccupations. Maintenant au-delà de cet esprit bienveillant, il faut avoir les moyens de ses ambitions.