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les grands défis d’une petite banque

Entreprises juin 2020

les grands défis d’une petite banque

La dernière opération d’augmentation de capital de CFG Bank a fait couler beaucoup d’encre. Entre accompagnement de croissance et sauvetage caché, les avis divergent, mais les paris sur l’avenir de la banque sont ouverts ! 

«Quand nous avons communiqué sur l’entrée du RCAR dans notre capital, en mars dernier, la presse n’a pas réagi. Il a fallu l’annonce de l’entrée du Régime dans notre conseil d’administration pour que tout le monde commence à s’intéresser à cette opération tout à fait normale dans notre stratégie de croissance», nous déclare une source autorisée au sein de CFG Bank.  L’opération en question est l’augmentation de capital de 400 millions de dirhams réalisée par la jeune pousse du secteur bancaire marocain. Celle-ci a été dédiée à 50% au RCAR et 50% à des investisseurs privés «issus de familles marocaines», nous confie-t-on auprès de la banque. Cette augmentation de capital a été faite à une valorisation de près de 399 dirhams l’action, soit la création de près d’un million d’actions nouvelles dont près de 500.000 ont été réservées au régime de retraite géré par la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG). Cette opération a respecté la même valorisation que l’augmentation de capital réalisée en 2018 par les fonds d’investissements Africinvest et Amethis au prix nominal de 399 dirhams l’action pour un montant de 300 millions de dirhams. Selon le management du groupe, les trois dernières augmentations de capital se sont faites au même niveau de valorisation. Cette similitude suggère que son goodwill ne s’est pas apprécié alors même que les chiffres communiqués par la banque affichent des taux de croissance exponentiels. De là se pose une question sur la valorisation de la banque et le prix payé par le RCAR.

Croissance sans résultats


Ainsi, au premier trimestre 2020, on peut lire sur la communication financière de la banque que celle-ci a annoncé «une progression de +51% de son encours de crédit entre le 31 mars 2019 et le 31 mars 2020, ainsi qu’une progression de +20% des dépôts (ou CD) collectés auprès de sa clientèle sur la même période. Cette forte croissance a permis au PNB de la banque commerciale de progresser de +27%, à 36 millions de dirhams, pour le T1 2020». Des évolutions aux allures similaires ont été communiquées pour les résultats de 2019. Ainsi selon la communication du groupe durant l’année 2019, les dépôts de la banque ont connu une hausse de 36%, les crédits de 57% et le PNB de 42%. A la fin de 2019, les comptes consolidés de la banque affichaient un capital de 479 millions de dirhams. Toutefois, toujours selon les comptes sociaux, la banque a essuyé un déficit de 112 millions de dirhams avec un report à nouveau de 295 millions de dirhams rognant d’autant sur ses fonds propres. Rien d’alarmant selon le management du groupe. «Nous sommes connus sur le marché pour notre rigueur, nous avons toujours mis un point d’honneur à être bien notés. Et nous avons toujours respecté les ratios prudentiels de la banque centrale. Nous avions, en effet, depuis quelques mois, une pression par rapport au coefficient de division de risque, mais avec cette augmentation de capital on doit pouvoir continuer notre croissance pour les quatre ans à venir». Toutefois beaucoup d’observateurs et d’opérateurs de la place casablancaise n’hésitent pas à émettre un doute sur la viabilité du modèle économique de la banque rendant les augmentations de capital nécessaires à la nouvelle banque pour qu’elle puisse survivre.

Non disruptive

«Les 400 millions de dirhams vont servir à absorber les pertes de la banque qui s’accumulent et qui risquent même de grandir dans un futur proche», affirme à Economie Entreprises un vieux routier de la finance casablancaise. Pour lui, la banque reste de taille assez modeste, ce qui fait que ses coûts fixes sont assez importants et oblitèrent sa rentabilité. Il pense ainsi que la banque a une cible trop réduite pour être viable sur le long terme. «Son business model élitiste est basé sur une banque d’investissement tournée vers les high net worth individuals et les grands corporates. En voulant devenir généraliste, CFG a dû consentir des investissements importants, notamment dans le système d’information très coûteux». Ce système de global banking acquis auprès du fournisseur suisse Avaloq aurait coûté plus de 200 millions de dirhams. Il aurait donc englouti plus du tiers voire la moitié du montant global des investissements prévus par la banque. Ce qui fait dire à notre source: «Les investissements en immobilisation (agence, automates, système d’information…) augmentent les frais fixes. Mais le modèle de CFG basé sur une clientèle moyenne et haut de gamme n’est pas extensible indéfiniment au Maroc. En étant plus petit, en n’ayant pas la base client suffisante, tout en ayant les coûts des autres banques, il est difficile de gagner de nouveaux clients sinon en se banalisant. Une posture qui la coupe de son modèle de base et en fait une banque comme une autre».Pour lui la banque n’a pas pu développer un modèle disruptif à même de drainer une nouvelle clientèle. «Qu’apportent-ils de vraiment innovant à leur clientèle? Malgré l’amélioration de quelques services à la marge, leur offre n’est pas suffisamment différenciée par rapport aux autres banques universelles de la place», s’interroge notre source. Un vrai dilemme stratégique pour le nouveau-né du secteur bancaire marocain pesant moins de 3% de parts de marché! Une limite reconnue par le management du groupe, tout en la nuançant. «On ne peut pas être disruptif tout le temps. La capacité disruptive dépend aussi de l’environnement réglementaire. On peut inventer des choses innovatrices sans pour autant être dans la disruption. C’est d’ailleurs ce qu’on fait. Par ailleurs, nous n’avons pas vocation à être une grosse banque. Ce n’est pas notre ambition de base. Il y aura un moment où l’acquisition des clients va ralentir et la croissance se fera autrement que par le nombre de clients», affirme une source autorisée au sein de CFG. Et d’ajouter: «Nous sommes sur la ligne du projet initial depuis 4-5 ans. On a notre business model qu’on déroule jusqu’à atteindre notre taille cible qui n’est pas de devenir gros, mais de travailler sur la qualité de nos services. Il est vrai que la conjoncture ralentit notre croissance, mais rien de méchant pour notre business model. Nous n’allons pas amorcer des virages stratégiques tous les 5 ans». Preuve de cette bonne santé relative, notre source avance que pour le premier trimestre 2020, et «pour la première fois, le PNB de la banque a dépassé les charges d’exploitation.»

Perspectives déficitaires

Tout va pour le mieux dans les meilleurs des mondes possibles? Pas si sûr. Dans une période de plus en plus compétitive du secteur bancaire, en plus de ce qui a été expliqué plus haut, de sérieux doutes sont émis par les diverses sources contactées pour les besoins de cet article. Ainsi, l’agressivité de la banque sur les taux, notamment immobiliers, risque d’être un handicap pour son équilibre à terme. «Les marges d’intermédiation sont à leur plus bas historique pour tout le secteur», affirme un grand banquier de la place. Et d’ajouter: «La courbe de taux d’intérêt au Maroc est trop plate. L’inflation est proche de 1% depuis 5 ans. Or, pour gagner de l’argent en banque, il faut de la pente, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui». Et d’ajouter: «Quand je lève de l’argent sur le taux court terme pour distribuer du crédit à long terme ça ne suffit pas à rémunérer mes fonds propres. Ces même fonds propres requis qui sont de plus en plus importants depuis l’adoption des règles de Bâle 3». En conclusion, les analystes s’attendent à des levées de fonds récurrentes et non pas espacées comme l’affirme le groupe. Ainsi en regardant de plus près les chiffres de 2019, le bilan de la banque est plutôt mitigé. Bien que la croissance des charges d’exploitation bancaire reste limitée à 14% alors que les produits d’exploitation bancaire croissent de 28%, amenant la croissance du Produit Net bancaire à presque +40%, soit 169 millions de dirhams, les charges d’exploitation se situant à 264 millions de dirhams, sont en augmentation de 7% sur une année. Pire, les provisions ont brutalement augmenté de 90% en 2019 à plus de 19 millions de dirhams. Creusant d’autant le déficit de la banque qui s’est situé à 112 millions de dirhams en croissance de 20% sur l’année. Une situation qui risque de se compliquer davantage avec les difficultés attendues de l’économie marocaine pour les 3 à 5 ans à venir renforçant d’autant l’hypothèse d’un sauvetage masqué de surcroît par un organisme de retraite public.

Vers une absorption ?

«L’opération d’augmentation de capital n’a rien à voir avec un sauvetage maquillé. Elle n’a rien de conjoncturel, on l’a bouclée formellement depuis fin décembre. Et juridiquement fin mars. C’était une opération programmée et prévue», affirme notre source au sein du groupe. Et d’ajouter: «Les fonds propres sont le carburant de la banque, ils nous permettent d’accompagner notre forte croissance. Et vous l’aurez compris, l’augmentation de capital sera quelque chose de régulier dans la vie de la banque. L’opération que nous avons faite nous mènera jusqu’en 2023-2024 vers l’introduction en Bourse. Celle-ci nous donnera du carburant pour notre croissance future».

Un point de vue qui n’est pas partagé par un banquier de la place. «Actuellement le taux de transformation (différence entre le taux de distribution du crédit à long terme et le taux de la ressource à court terme) est trop faible sur le marché pour faire de l’argent. Par ailleurs la banque n’a pas pu atteindre la taille minimale pour faire décoller ses bénéfices et amortir les coûts de structure. A mon sens ils vont continuer à augmenter leurs fonds propres avant de se faire absorber dans les 2 à 3 années». Un avis sans concession partagé par un capital investisseur de la place: «S’ils ne trouvent pas de sortie différenciante, ce sera leur absorption par une autre banque major de la place pour qu’elle puisse leur transférer l’aspect private banking et high net worth individuals. Ça serait une solution de sortie par le haut pour tout le monde sans toucher à l’image de la place. Ce sont des solutions de place comme on en voit ailleurs». Une conviction du marché qui est renforcée par la nature de l’investisseur, à savoir le RCAR. Selon une de nos sources, le gouverneur de la banque centrale se serait même opposé à l’investissement du fonds de retraite dans CFG avant que l’accord ne soit finalement donné par d’autres sphères. A en croire un banquier d’affaires qui suit les marchés des capitaux depuis plus de 20 ans, «le RCAR, bien qu’il soit un investisseur sur le long terme, a souvent une stratégie et un terme de sortie. Tout comme les fonds d’investissement qui sont dans le tour de table. Bien que la banque parle d’une introduction en Bourse, le marché table plus sur une absorption à terme car les perspectives de croissance sont entravées par la nature même de la banque ainsi que l’environnement du secteur». Un avis pas du tout partagé par notre source au sein de CFG qui affirme que «finir absorbée n’est pas inéluctable. La banque atteindra son seuil de rentabilité, si ce n’est cette année, l’année prochaine. Céder la banque n’est pas notre perspective stratégique», tranche-t-elle. Mais un réseau d’agences, volontairement restreint ne dépassant pas les 16 unités, ainsi qu’un réseau de 78 automates bancaires dans le modèle hybride de CFG Bank, suffiront-ils à atteindre cet équilibre sans exploser les coûts de fonctionnement en si peu de temps? Beaucoup n’y croient pas. Seul le temps peut apporter une réponse. Wait and see alors.