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La formule gagnante

Enquête juin 2020

La formule gagnante

Développer la compétitivité et diversifier le tissu productif du Maroc ne relèvent pas de l’impossible. En dehors de l’investissement dans la formation et la recherche et développement, l’Etat doit garder son hégémonie.

L’histoire a montré que le Maroc a bravé vents et marées pour décrocher la position qu’il détient actuellement en matière d’industrialisation, qui n’est pas très réjouissante. Malgré les plans ambitieux adoptés depuis l’indépendance, la niaque et la persévérance dans l’exécution faisaient toujours défaut. Le Maroc aurait pu être au niveau de la Corée du Sud, de la Thaïlande ou encore de la Turquie s’il avait focalisé son intérêt sur les industries amont au lieu de se limiter à la sous-traitance ou la délocalisation. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire, sauf qu’il faut attendre longtemps avant de rattraper les retards. «Avant d’entamer des réflexions, il est impératif de se fier aux chiffres, l’indicateur sur lequel toutes les prévisions devraient être basées. Revoir la matrice industrielle et économique du pays s’avère primordial. Cette matrice est en mesure de déceler les points forts et faibles de notre économie pour pouvoir aller de l’avant», fait savoir Abdelghani Kadmiri, ancien professeur en sciences économiques de l’Université Hassan II de Rabat. En effet, pour disposer d’un système productif capable de subvenir à la demande interne et externe, certaines catégories d’entreprises ont évoqué la politique du protectionnisme déployée, jadis, mais à en croire les professionnels, il ne s’agit guère de la solution appropriée, comme nous l’explique l’économiste Saâd Belghazi. «Tout d’abord, nous devons songer à ce que tous nos métiers soient de classe mondiale. Pour ce faire, ce n’est pas le protectionnisme qui contribuera à la concrétisation de cette ambition puisque cela va à l’encontre de la conquête du marché international».
Pas de retour en arrière
Il est vrai qu’un retour en arrière ne s’avère pas judicieux en raison des multiples bouleversements qu’a connus le tissu économique et qu’il continue de subir, notamment avec cette crise sanitaire qui incite à réfléchir et à revoir tous les calculs. Pour Larbi Jaidi, quel que soit le scénario à adopter, il faut prendre en compte le mapping industriel qui est en perpétuelle évolution. «Le Maroc a raté au lendemain du PAS plusieurs opportunités. La réflexion n’a pas été poussée sur l’avenir du pays, alors que la Banque mondiale l’avait incité à prendre une vitesse de croisière au niveau de sa production industrielle. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il a pris conscience qu’il fallait s’inscrire dans la logique de la configuration des modèles industriels qui prônent l’ouverture et la diversification», poursuit-il. Pour ce faire, des facteurs déterminants de croissance devraient être performés. Il s’agit notamment de la formation innovation, du système de l’enseignement et du développement social, c’est ce qu’on appelle la politique structurelle. Car pour qu’une économie soit portée par une demande interne conséquente, ce qui n’est pas le cas du Maroc, le pouvoir d’achat doit suivre une tendance haussière. Aussi, pour introduire ou diversifier une filière de production, la qualification des compétences doit être en mesure de répondre au développement technologique et technique des branches industrielles. Tandis qu’à ce niveau, le Maroc est encore à la traîne quoiqu’il dispose d’un potentiel et d’une capacité de se redéployer. Il n’y a qu’à prendre l’exemple de la production des masques. «Certes, c’est une prouesse initiée par l’État, mais cela ne veut pas dire que le pays est dans un process de maîtrise emblématique. Les enjeux actuels sont liés à la maîtrise de la technologie. La numérisation devrait être incluse dans le développement. Il y a des niches de proximité des marchés locaux que le Maroc doit explorer», confirme Jaidi. Ces niches concernent éventuellement des secteurs dans lesquels le pays a réalisé des progrès progressifs, mais sans pour autant exploiter tout le potentiel dont il dispose. Il s’agit essentiellement de l’agriculture et l’agroalimentaire. En effet, avec le programme Plan Maroc Vert, conçu pour améliorer la productivité et diversifier l’offre agricole, le Maroc s’est limité à la production de primeurs et n’a pas prêté attention à la transformation qui pourrait augmenter davantage sa capacité d’exportation et conquérir de facto de nouveaux marchés internes comme externes. D’autres industries peuvent s’avérer prometteuses telles que la pêche, les produits cosmétiques et la culture. Dans le même registre, le Haut-Commissariat au Plan avait présenté, en 2018, une étude sur le potentiel de diversification de l’économie marocaine et les nouvelles opportunités de sa croissance, basée sur une étude de Harvard effectuée en 2006. Cette étude relate une approche relative à l’économie complexe, ou ce qu’on appelle communément les capabilités. En d’autres termes, les produits destinés à l’international requièrent des connaissances technologiques et des dispositions de l’environnement social et institutionnelles pour être fabriqués. Ainsi, pour développer ces capabilités, à travers ces acquis, le pays est capable de produire des produits similaires ou proches de ceux qu’il exporte. Dans son analyse, le HCP avait mis en exergue les produits qui ne sont pas exportés de façon significative, mais qui pourraient en développant leurs capabilités représenter un avantage considérable à l’économie nationale. Ce sont près de 140 produits qui ont été recensés dans différentes branches industrielles.
Développer une économie de connaissance
Cependant, pour être en mesure de réaliser des progrès technologiques, Belghazi a mis l’accent sur l’importance d’investir dans la recherche et développement. Sur la même lignée, il évoque le pouvoir suprême que l’État doit garder pour accompagner le tissu entrepreneurial surtout en période de crise. «Dans une période difficile on prône les crédits et les subventions pour maintenir le développement du marché et pour asseoir un essor industriel. Il faut investir sur l’environnement de l’entreprise, ses ressources humaines et sa capacité d’innovation et d’adaptation au marché mondial. Malheureusement, on a tendance à investir dans le nouveau et d’oublier l’ancien», précise-t-il. Dans ce cas de figure, les subventions sont relatives à la capacité d’offrir aux entreprises des ressources susceptibles de contribuer à l’évolution de leur potentiel compétitif, à titre d’exemple le foncier qui demeure un handicap majeur dans le développement des activités industrielles. De ce fait, un effort est à fournir concernant la réhabilitation des zones industrielles et équipements et investir dans la formation continue. Avec la maîtrise de ces paramètres, on peut développer ce qu’on appelle une économie de connaissance. Cette dernière consiste à améliorer la qualité des produits tout en réduisant les coûts de production. Concernant les crédits, Saâd Belghazi n’a pas omis de signaler que les initiatives récentes, à savoir programme Intelaka et Damane Oxygène, sont louables, mais elles ne touchent pas l’ensemble du tissu entrepreneurial.
Tout compte fait, le Maroc reste encore timide en matière de compétitivité de son secteur productif et les choix stratégiques qu’il a effectués, comme les accords de libre-échange, notamment avec la Turquie, se sont révélés infructueux. «Lorsqu’un pays baisse les droits de douane, il effectue une correction monétaire, chose que le Maroc n’a pas faite, pour des raisons d’équilibre de l’État et pour ne pas dévaloriser les placements et décourager les transferts durant la période du démantèlement des droits de douane. Or, les Turcs l’ont fait en consolidant leur secteur, et ont attendu que leur industrie soit solide pour lutter contre l’inflation. Le Maroc a pris le chemin inverse», conclut Belghazi. Une démarche qui reflète le manque de maturité dans les réflexions. Sauf que dans la situation actuelle, le prochain faux pas risque d’effondrer l’économie nationale, déjà à bout de souffle.