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Renouvellement naval, la pêche hauturière à la traîne

Economie mai 2020

Renouvellement naval, la pêche hauturière à la traîne

Renouveler une flotte vétuste n’est pas une mince affaire. Comme la pêche hauturière nécessite un investissement plus colossal, la modernisation a mis du temps à s’opérer. Quant à l’offre locale, elle commence à peine à s’initier.

Si la pêche artisanale et côtière bénéficie d’un programme de modernisation et de rajeunissement de la flotte, la pêche hauturière reste le parent pauvre du secteur. En 2008, le département de la pêche avait lancé un programme dédié, Ibhar, pour une enveloppe budgétaire de 5 milliards de dirhams dont 740 millions de dirhams sous forme d’appui direct accordé aux professionnels et 261 millions de dirhams sous forme de garantie des crédits bancaires pour financer les acquisitions de bateaux de pêche. Une initiative que Hassan Sentissi, gérant de Copelit, complexe de pêche du littoral, voudrait voir démocratisée. «L’investissement dans la pêche hauturière est colossal. Il est peut-être temps d’accorder de l’importance à ce segment à travers le lancement de lignes de crédit pour la construction des bateaux», martèle-t-il.

En effet, ce segment requiert en moyenne un investissement de 1 milliard de dollars à terre et en mer pour une production qui s’élève entre 60.000 et 70.000 tonnes par an dont 65% est destinée à l’export. Cette activité génère 500 millions de dollars pour une capture constituée principalement de poulpes. Selon les dernières statistiques de l’association professionnelle des armateurs de la pêche hauturière, cette catégorie crée près de 10.000 emplois directs et 30.000 emplois indirects. La contribution fiscale est estimée à 80 millions de dirhams annuellement. Malgré ces réalisations, ce secteur reste délaissé en ce qui concerne le renouvellement des navires qui datent de près de 40 ans, alors que d’après les professionnels, la durée de vie d’un bateau ne dépasse pas vingt ans. S’ajoutent à cela les nouvelles technologies qui ne cessent d’évoluer et dont la flotte marocaine n’est pas en mesure d’en profiter. «Nous avons réclamé des subventions à maintes reprises, mais cela est à chaque fois resté lettre morte. Et pourtant dans les accords avec l’Union européenne, il y a un montant réservé à la pêche hauturière dont on n’a jamais bénéficié», déplore Jamal Chakib El Amrani, directeur régional de l’association professionnelle des armateurs de la pêche hauturière.


Autofinancement
Ainsi, faute de programme d’appui, les armateurs sont contraints de mettre la main à la poche pour que leur industrie prenne son essor. Il faut signaler que la marée pour ce type de pêche dure entre 3 et 4 mois, ce qui nécessite des bateaux conçus de matériaux plus résistants, à savoir l’acier. Pour s’en procurer, les armateurs s’orientent vers des constructeurs étrangers. Et pour minimiser les dégâts, ils achètent en majorité des bateaux deuxième main dont le prix est estimé à près de 3 milliards de dirhams, armement compris. Actuellement, ce sont les sociétés mixtes qui sont precurseurs en matière de modernisation navale. C’est d’ailleurs le cas du groupe maroco-chinois Sopechemat qui dispose de 27 unités de pêche. Ce groupe a procédé récemment au renouvellement de sa flotte qui est bel et bien arrivée à bon port. Dans ces cas de figure, le partenaire étranger se charge de l’équipement et le partenaire marocain s’occupe de la licence d’exploitation. Il existe d’autres entités associées à des partenaires espagnols, notamment à Agadir. Quant aux chaluts utilisés, ils sont moins imposants. En effet, les navires ancienne génération de 45 mètres de long ont cédé la place à des chaluts de 25 à 30 mètres, équipés d’unité de congélation à bord. 

Par ailleurs, pour la pêche hauturière pélagique, ce sont les bateaux RSW (Refrigerer Sea Water) qui sont les plus répandus. A préciser que ces navires qui valent 35 millions d’euros sont localisés exclusivement à Dakhla et seulement une poignée d’armateurs en dispose, tels que King Pélagique. «Hormis l’économie de l’énergie, ces navires sont équipés de compresseur de froid qui consiste à alimenter les cuves par de l’eau qui est à son tour réfrigérée entre 18 et -1 degré. Et comme la marée est de 3 à 4 jours, la capture maintient toute sa fraîcheur. Nous sommes les premiers sur la place à déployer cette nouvelle technique», se réjouit Réda Chami Khazraji, directeur général. De quoi améliorer le rendement et mettre fin à la gâche puisque certains opérateurs avouaient se débarasser jusqu’à 80% de leur prise pour des problèmes de conservation. Hormis la congélation maîtrisée à bord, ces engins disposent d’outils qui permettent de repérer l’espèce de poisson à 5 km² à la ronde. Mais malgré cette performance, le ministère de tutelle a interdit ce type de bateaux. Selon le directeur régional de l’association professionnelle des armateurs de pêche hauturière, ce sont quelques privilégiés qui en détiennent la licence.

Offre exportable
C’est un constat unanime qu’émettent les armateurs de la pêche hauturière. Il s’agit de l’absence d’expertise marocaine pour la construction de bateau. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. La maintenance et la réparation sont une autre paire de manches. Durant l’arrêt biologique, les bateaux sont pour la plupart envoyés à Las Palmas pour entretien. Idem lorsqu’il faut effectuer des réparations, ce qui coûte assez cher. «A Las Palmas on trouve un chantier naval intégré. C’est-à-dire que les différents ateliers y afférents sont à proximité. Quand il faut changer une pièce, par exemple, pas besoin d’attendre. Ce qui nous permet de minimiser un peu les frais», précise Chami.

En revanche, du côté des professionnels de l’équipement et de la maintenance, les avis sont controversés. Pour Noureddine Gnaou, président-directeur général de Soremar Group, le secteur entame une nouvelle phase de développement. «L’industrie navale commence à peine à opérer au Maroc. Mais cela reste un bon début puisque des clients étrangers s’intéressent à notre savoir. Ce sont les opérateurs locaux qui sont les plus réticents. Malheureusement, certains Marocains ont l’esprit encore colonisé. Pour eux tout ce qui émane de l’étranger est de meilleure qualité quitte à payer plus cher», regrette-t-il. En effet, il a réussi à bâtir une notoriété à l’international. Son premier carnet de commandes comptait des clients en Algérie et en Angola et récemment Oman. Pour ce qui est du marché local, deux nouvelles commandes pour la pêche hauturière viennent de se concrétiser. Quant aux standards à respecter, la production locale n’a rien à envier à celle étrangère. Le patron de Soremar affirme que toutes les constructions sont certifiées. Pour ce faire, il fait appel à des bureaux de contrôle internationaux pour veiller au respect des normes européennes exigées. Ainsi, l’offre locale reste plus compétitive sur le segment du neuf avec un prix avoisinant les 12 millions de dirhams. Dans le même esprit de développement, C.A.M (Chantiers et ateliers du Maroc) qui dispose de deux chantiers navals à Casablanca et Agadir envisage de se lancer dans la construction de bateaux destinés à la pêche. La structure bénéficie d’une compétence dans le secteur naval puisque son activité principale repose sur la maintenance et la rénovation des bateaux de la marine royale. 

Pour sa part, Hassan Sentissi croit dur comme fer qu’il s’agit d’une niche que le pays devrait explorer pour conquérir le marché africain. «Le Maroc doit s’industrialiser dans ce domaine. Désormais, il est primordial que le renouvellement de la flotte navale s’effectue dans les chantiers marocains et développer par la même occasion une offre exportable», insiste Sentissi. Et d’ajouter qu’il est nécessaire de mettre en place un dispositif attrayant pour promouvoir ce créneau.