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Noureddine El Aoufi, Professeur d’Economie et membre de la CSMD

Interview mai 2020

Noureddine El Aoufi, Professeur d’Economie et membre de la CSMD

Au lendemain de la publication d’un ouvrage sur l’industrialisation marocaine, EE est parti à la rencontre El Aoufi histoire de puiser dans le répertoire de cet économiste, véritable ambassadeur du Made in Maroc.

Vous avez sorti récemment un ouvrage collectif en trois volumes «Made in Maroc, Made in Monde». Est-ce que vous pouvez nous parler des thématiques qui y sont traitées ?
Il s’agit d’un travail de recherche accompli grâce à l’appui de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques et qui a mobilisé une quarantaine de chercheurs marocains et étrangers, sur la question de l’industrialisation compte tenu à la fois des exigences du développement national et des transformations internationales, écologiques et digitales en particulier. Le premier volume analyse les différentes relations qu’un processus national d’industrialisation tirée par le développement met en jeu avec le régime de politique économique, la croissance, le capital humain, l’innovation, les formes du rapport salarial, les compétences territoriales, les besoins de financement, le développement agricole, la modalité de promotion des exportations. Le second volume est une enquête sur un échantillon de 600 entreprises opérant dans le secteur industriel et réparties sur cinq régions du Maroc. L’enquête porte, pour l’essentiel, sur la situation de l’entreprise, tout particulièrement en ce qui concerne les marchés, la qualité du travail, la qualité des produits, le recrutement et la formation de la main-d’œuvre, ainsi que la recherche-développement, l’innovation et le financement. L’enquête quantitative a été prolongée par une série de monographies significatives. Dans le troisième volume sont décrits les «profils sectoriels» qui forment le tissu de l’industrie de transformation et l’écosystème industriel (logistique, infrastructures, énergie, etc.).

C’est un travail très consistant. N’avez-vous pas peur qu’il soit relégué aux archives ou oublié sur les étagères d’une bibliothèque?
C’est un travail académique certes, mais pas ésotérique. Il est «facile à lire» pour le large public. D’ailleurs, les trois volumes sont en ligne et téléchargeables gratuitement sur le site du Laboratoire Economie du développement (LED) : www.ledmaroc.ma


L’industrialisation est un sujet récurrent qui a fait couler beaucoup d’encre. Pensez-vous que le chemin emprunté par le Maroc dans le PAI (premier et deuxième) soit le bon ?
Récurrent vous dites? Peut-être, mais alors depuis peu de temps. Le Covid-19 a fait sur ce terrain, à lui seul, ce que n’ont pas réussi à faire moult arguments et plaidoyers en faveur de l’industrialisation de notre pays. Les fans de l’industrie 4.0, les post-industrie, les thuriféraires de «on trouve tout, et moins cher, dans la mondialisation» viennent de se rendre compte, je l’espère, que la sécurité alimentaire, la souveraineté économique, ne sont pas des gros mots, que c’est même ce qui sauve lorsque la «mondialisation heureuse», qui doit être aujourd’hui une «mondialisation très malheureuse», est littéralement grippée. C’est ce qui arrive lorsque les échanges internationaux sont court-circuités, lorsque tous les pays se ferment sur leurs égoïsmes et lorsque l’intérêt national, le chacun pour soi deviennent la règle. Quant au chemin emprunté par le PAI, je peux vous donner une réponse de normand. OK pour les «métiers mondiaux» du Maroc, mais les «métiers nationaux», les «métiers locaux» sont autrement plus avantageux en termes non pas d’avantages comparatifs, mais de capacité à répondre aux besoins essentiels de la population, notamment en temps de crise. Il faut d’abord disposer d’une base industrielle nationale dans les domaines stratégiques pour pouvoir résister à la concurrence étrangère et se projeter dans le monde.

Est-ce que la chaîne de valeur mondiale dans lequel le Maroc s’est inséré depuis 1995 est encore d’actualité aujourd’hui ?
Je ne connais pas la configuration des chaînes de valeur qui vont s’imposer demain au niveau mondial. Bien malin celui qui peut décrypter, dans un contexte d’incertitude radicale, les processus stochastiques, qui sont par définition non probabilisables, sans risque de se tromper. La crise sanitaire actuelle est, pour reprendre une formule d’Edgar Morin, une « mégacrise » sans précédent, ses impacts sont incommensurables, et ils sont aussi imprévisibles. Jacques Attali parle d’une «économie de la vie» qui serait en voie de s’instaurer autour des activités de santé, d’hygiène, de prévention, d’éducation, de e-commerce, du digital, etc. De mon point de vue, l’éducation, la santé, l’emploi, le logement, les services publics, la protection sociale forment les fondamentaux, les constantes du développement, et ce socle doit avoir un ancrage national et territorial. En revanche, la transition écologique, la transformation digitale, l’intelligence artificielle sont des processus qui se déroulent au niveau des chaînes de valeur mondiale et le Maroc, bien entendu, est appelé à s’y insérer de façon active, à anticiper les changements que ces nouvelles activités engendrent, à s’approprier les dispositifs qu’elles mettent en œuvre.

Une analyse du profil des exportations marocaines montre qu’elles sont grandement consommatrices d’importations, ce qui ne fait qu’aggraver les déficits jumeaux. Comment sortir de cette impasse exportatrice ?

Par le «Made in Maroc». Par la préférence nationale.

Mais c’est une position de «repli sur soi» qui a été dénoncée par plusieurs acteurs…

Je connais les arguments fallacieux contre cette perspective qui, faut-il le rappeler, relève tout simplement du «patriotisme économique», que tous les pays du monde adoptent sans aucun complexe et parfois sans vergogne. Trois arguments sont avancés. Le premier concerne l’avantage comparatif que le Maroc tire du «consommer étranger» en termes de prix/qualité. Le second souligne l’effet d’éviction que risque de produire le «consommer marocain» sur les IDE. Quant au troisième argument, il a trait au fait que, toutes choses égales par ailleurs, le régime industriel national est plus importateur qu’exportateur. On retrouve dans tous les cas de figure l’impasse que vous évoquiez. La solution, encore une fois, réside dans l’industrialisation du pays, laquelle industrialisation, en intensifiant les échanges intersectoriels, en investissant davantage dans l’innovation, est susceptible de contribuer à terme à l’équilibre de la balance commerciale. En l’absence d’une politique d’industrialisation autocentrée, le productivisme exportateur ne peut que se traduire par un productivisme importateur et reproduire le cercle vicieux de la dépendance.   

Avec la crise du Coronavirus, plusieurs pays évoquent l’urgence de rapatrier leurs industries stratégiques. Qu’est-ce que cela impliquera pour le Maroc ?

Après le cycle délocalisation, voici venu le cycle relocalisation. Bien avant le Covid-19, la France envisageait de relocaliser certaines activités. La crise apporte un crédit à cette hypothèse, elle va probablement précipiter les choses. Au Maroc, Renaut et Peugeot sont-elles concernées ? Tout dépend du contenu que la France va donner à ses industries stratégiques. Les Français ont découvert avec stupéfaction leur dépendance dans un domaine aussi trivial que celui de la production des masques par exemple. Une nouvelle politique de réindustrialisation est, donc, tout à fait à envisager au niveau mondial. Mais tout dépendra aussi de la nature des rapports qui vont s’instaurer entre le politique d’une part, l’économique et le financier de l’autre. Le Maroc doit anticiper tout ça et élaborer des stratégies appropriées. A quelque chose malheur est bon, il y a là peut-être une opportunité pour le Maroc d’accroître le potentiel de l’industrie nationale orientée marché local, et donc de compter sur ses propres forces comme il est contraint de le faire en ce moment.

Après l’indépendance, le Maroc avait opté pour la stratégie d’industrialisation par la substitution aux importations qui a eu des résultats positifs avant de s’essouffler. N’est-il pas temps de revenir à ce genre de stratégie ?

Vous avez raison. L’un des avantages du modèle de substitution d’importations c’est, comme son nom l’indique, de réduire le poids des importations par le renforcement des capacités productives de l’écosystème industriel national. C’est grâce à cette modalité que le Maroc a pu, dans les années 1960-70, jeter les bases de son industrialisation légère. Cette trajectoire, contrairement à ce que vous dites, ne s’est pas essoufflée, elle a été tout simplement abandonnée en faveur d’une tout autre trajectoire qui, elle, privilégie le modèle de promotion des exportations, puis de sous-traitance primaire et précaire, modèle fondé, comme vous le savez, sur l’avantage du coût salarial. L’extension du domaine de l’industrie nationale et du «Made in Maroc» va devoir s’imposer par nécessité et compte tenu des impacts à court-moyen terme du Covid-19.

Que pensez-vous des mécanismes mis en place par le Maroc pour réduire les impacts économiques de cette crise ?

Le Maroc a pris très vite des décisions optimales. Il a fait ce qu’il a fait de manière souveraine, en toute indépendance et sans attendre l’avis des experts qui se crêpent le chignon alors qu’il y a péril en la demeure. Il y a ce mot de René Char, «Agir en intuitif et prévoir en stratège», qui définit la riposte marocaine face au Covid-19. Un train de mesures et de dispositifs multifonctionnels, un pilotage vigoureux, un État efficace, d’une efficacité sans précédent, une confiance retrouvée de la société par rapport à ce même État, une solidarité spontanée et étonnamment créative, Au total, une formidable alchimie, une pragmatique intuitive qui a donné les résultats que l’on sait, des résultats qui ont surpris le monde.

On parle pourtant d’une récession jamais vue dans le monde. Le FMI prévoit même -7,5% en Europe. Quelles perspectives pour le Maroc qui reste très dépendant du Vieux Continent ?

Comment sera le monde d’après? On peut toujours s’amuser à tirer des plans sur la comète, au risque de se tromper. L’hypothèse de la récession n’est pas à exclure et on n’a pas besoin de l’expertise du FMI pour l’établir. C’est son amplitude, son intensité, sa durée qui sont indécidables. Dans un contexte marqué, et cela bien avant la pandémie, parce que les économistes appellent «l’incertitude radicale», il est difficile de faire des prévisions robustes. Le Maroc doit s’y préparer et je crois que le CVE est en train de faire ce travail. J’espère qu’il le fasse encore une fois en «intuitif» et en «stratège» et sans trop compter sur les slides haut en couleur d’un quelconque cabinet de conseil. Le plan de relance doit, à mon avis, cibler ce que Keynes appelle la «demande effective», c’est-à-dire à la fois investissement et consommation. L’investissement public doit privilégier les secteurs productifs à effet multiplicatif important, produisant pour le marché national et ne faisant pas trop recours aux importations. Côté consommation, ce sont les consommations des classes populaires et des classes moyennes qui génèrent l’effet accélérateur le plus significatif. Pour cela l’État doit desserrer les contraintes sur la dépense publique, sur la dette. Sous les conditions que je viens d’évoquer, ces mesures s’inscrivent dans un enchaînement vertueux. La Banque centrale doit aussi injecter des liquidités dans l’économie. Dans la même optique, il me semble tout aussi important que le fonds spécial pour la gestion du Covid-19 puisse être reconduit, voire pérennisé comme un revenu minimum universel au profit des plus vulnérables.     

Cette pandémie a également été l’occasion pour vous de prôner un retour aux fondamentaux sur les réseaux sociaux. Quels sont ces enseignements ?

Ce sont les enseignements de l’économie politique du développement que le mainstream néolibéral a malheureusement réussi à faire oublier. D’abord le rôle de l’État dans le développement est fondamentale. La mondialisation néolibérale a tout fait pour le réduire à la portion congrue et pour le disqualifier aux yeux de l’opinion publique. Le Covid-19 vient de le réhabiliter pleinement dans toutes ses fonctions. Même les intégristes du moins d’État réclament aujourd’hui son intervention pour enrayer la crise, et pour empêcher les entreprises privées de s’effondrer. Les défenseurs de la «privatisation des profits» se sont transformés, dans la crise, en demandeurs de la «socialisation des pertes». Ensuite, il y a le social qui est considéré comme un coût, comme une dépense par les économistes libéraux, alors que l’investissement inclusif est à la fois une finalité du développement et une condition de son accomplissement. Par ailleurs, la crise sanitaire permet de renouer avec les principes de souveraineté économique, de protection de l’industrie nationale, de sauvegarde des secteurs stratégiques et des services publics, de prééminence de l’intérêt général et des biens collectifs. Elle vient de révéler les ressorts insoupçonnés de la solidarité verticale et horizontale au sein de notre société.

Le secteur privé n’a pas toujours été exemplaire, même en temps de crise. Ce qui a poussé le CVE à renforcer certaines mesures pour éviter les fraudes. Ce qui n’a pas empêché 142.000 structures de suspendre leurs activités. L’entreprise marocaine est-elle aussi fragile que cela ?

Le secteur privé ne peut pas se développer de façon exemplaire, comme vous dites, sans un redéploiement des trois corps de l’État: stratège, régulateur et développeur ou investisseur. On le voit à l’occasion de cette crise: la commande publique est une bouée de sauvetage et une condition de sauvegarde et de survie pour beaucoup d’entreprises en difficulté. Observons les faits: depuis les années 1980, le Maroc a fait le pari du triptyque privatisation/libéralisation/exportation, force est de constater que l’entreprise privée est, dans sa moyenne, loin du sentier de l’émergence, et beaucoup d’entreprises continuent d’évoluer loin des normes sociales et des règles légales. L’informel au sein du formel est une réalité qui, malheureusement, perdure et constitue, de ce fait, un manque à gagner en termes de recettes fiscales et un frein à la concurrence saine et loyale. Je pense que l’entreprise doit se transformer dans sa structure profonde, elle doit moderniser ses modes d’organisation, changer ses méthodes de management et de gestion des ressources humaines . Elle doit modifier son comportement par rapport à la loi et à son environnement. Une entreprise efficace, performante est une «entreprise de droit» et une entreprise qui intègre dans sa stratégie et dans sa recherche de profit, l’intérêt légitime des parties prenantes. Le rôle de l’État consiste à soutenir cette transformation, à l’accompagner et à la protéger des comportements liés à la rente, à la concurrence déloyale et aux abus de position dominante. 

Selon les derniers chiffres du ministère des Finances, plus de 4,2 millions de ménages opérant dans l’informel se sont inscrits aux aides du Fonds de solidarité. Ce chiffre vous choque-t-il ?

Ce chiffre doit choquer au premier chef les pouvoirs publics et il doit les interpeller sur les choix qui ont été faits de par le passé. Je rappelle que le rapport du Cinquantenaire avait fait en 2006 ce constat massif que le déficit dans le domaine social et humain était considérable et qu’un changement de paradigme s’imposait comme une ardente nécessité. Certes, il y a eu l’INDH, mais face à l’ampleur des pénuries humaines, il aurait fallu, immédiatement, relayer les conclusions du rapport et traduire les ruptures qu’il préconisait dans un nouveau modèle de développement. Vous voyez, on a pris un retard de plus de 15 ans.

Avec toutes les données recueillies actuellement, la mise en place du Registre social unique sera encore plus facilitée. Pensez-vous toutefois que ça soit la solution la plus pertinente ?

Le Registre social unique (RSU) a été rêvé par le gouvernement depuis les années 90, le Covid-19 l’a fait. Maintenant qu’il a fait l’objet d’une expérimentation dans l’urgence, il va falloir, à mon avis, le consolider et continuer à le déployer au-delà de la pandémie. Car, les vulnérabilités vont s’exacerber et s’amplifier et, comme dirait Edgar Morin, on peut «s’attendre à l’inattendu». Les risques sociaux ne sont pas improbables. Le RSU est une solution a minima. Notre pays a besoin d’un système de protection sociale et d’une montée en puissance de l’INDH pour devenir un levier de développement des infrastructures sociales et humaines au même titre que les investissements publics dans les infrastructures physiques et dans la formation brute de capital fixe.

Quelles sont les nouvelles orientations que prendra désormais le travail de la CSMD à l’aune de tous ces éléments nouveaux amenés par la pandémie ?

Naturellement, la CSMD est, à l’instar de tout le monde, impactée par le Covid-19. Elle est, de ce fait, sommée de prendre en compte, voire d’anticiper les effets que la pandémie risque de produire dans le temps et dans l’espace. Dans le temps, ce sont surtout les cibles de moyen-long terme qui sont susceptibles d’être concernées. Dans l’espace, les nouvelles trajectoires qui vont s’imposer au niveau international ne peuvent être ignorées. L’exercice est d’autant plus difficile que le contexte est marqué par de fortes incertitudes. Penser le nouveau modèle de développement est en soi une «expérience de pensée» très complexe, le penser à l’aune d’une crise multidimensionnelle sanitaire, économique et sociale évoluant dans un contexte imprévisible impose une démarche pragmatique conjuguant prudence et vigilance d’une part, ambition et audace de l’autre.