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Tout n’est pas perdu

Dossier mai 2020

Tout n’est pas perdu

Malgré les dysfonctionnements qui entravent l’amélioration de la gestion cyclique, les programmes dédiés à renforcer l’approvisionnement en eau potable donnent des lueurs d’espoir.

Le Maroc dispose d’une grande expérience dans la gestion des ressources en eau, suite aux rudes années de sécheresse qu’il a connues, c’est ce qu’affirme Abdellah El Mahboul, président du Conseil de l’équipement, du transport, de la logistique et de l’eau. Il est vrai que la consommation a augmenté inévitablement durant ces dernières décennies et l’exigence est telle que les ressources se sont amoindries de façon considérable, mais il croit dur comme fer que le pays est en mesure de remonter la pente. «Je demeure confiant par rapport à la politique de gestion des ressources en eau adoptée», rassure-t-il. En effet, depuis quelques années, le Maroc s’est outillé pour mettre en place une stratégie nationale pour une utilisation plus efficiente de l’eau et garantir le droit au citoyen d’accéder à l’eau. Ainsi, en ces temps durs, gérer à bon escient le déficit des ressources hydriques n’est pas de tout repos. Le département de tutelle dévoile que des mesures progressives sont programmées en fonction de l’évolution de la situation. Sécuriser l’eau potable reste actuellement la principale préoccupation. Il s’agit dans un premier temps d’instaurer des dispositifs pour le rationnement de l’utilisation de l’eau et la suspension de l’irrigation dans les zones les plus concernées par le stress hydrique telles que Agadir. Et pour mener à bien cette mission, la prospection pour trouver des sources complémentaires a été renforcée. Il s’agit notamment des sources souterraines qui vont pouvoir assurer l’interconnexion de certains systèmes hydrauliques. Ce projet phare et sur lequel le secteur de l’eau repose l’espoir d’améliorer la résilience de l’eau, permet de puiser dans les ressources excédentaires pour alimenter les zones en déficit. Ainsi, la ville d’Agadir sera approvisionnée à partir du complexe Mokhtar Soussi-Aoulouz. Dans le sillage du système d’interconnexion, un piquage va s’effectuer sur l’aqueduc, qui est une conduite de 50 km, mise en place pour ramener près de 1 m3/seconde d’eau de Guerdane à Agadir. Il s’agit d’une intervention urgente pour secourir la ville en attendant la mise en service du projet de dessalement. L’achèvement de ces travaux est prévu pour fin juin.

Dans le même contexte, une réflexion est menée pour réduire la pression sur les barrages qui alimentent les grandes agglomérations. Pour Tanger, l’adjudication est en cours pour choisir les entreprises qui vont réaliser le projet et les travaux devront démarrer incessamment, selon El Mahboul. La capitale économique n’est pas épargnée, un système d’interconnexion est également prévu par le programme national pour l’approvisionnement en eau potable. Cette mesure dont les effets sont positifs a d’ores et déjà fait ses preuves chez nos voisins algériens, tunisiens et espagnols. Charafat Afilal, ancienne ministre déléguée chargée de l’eau, estime que ce système d’interconnexion devait être lancé avant que la situation n’empire. «Nous avons accusé un retard très important et je l’assume malheureusement avec beaucoup d’amertume. Ce projet d’envergure demeure une solution pérenne», déplore-t-elle. L’autre projet d’envergure prévu pour renforcer l’approvisionnement en eau potable est le dessalement de l’eau de mer. Pour un investissement de 3 milliards de dirhams en partenariat public-privé, Agadir abritera ainsi la plus grande station de dessalement au monde. «Vu le contexte actuel, les travaux de l’usine de dessalement ont été accélérés. La mise en marche est prévue pour mars 2021», confirme Abdellah El Mahboul. Pour rappel, cette station devrait produire près de 275.000 m3 d’eau par jour dont 150.000 dédiés à l’eau potable et 125.000 m3 à l’irrigation.


Ressources alternatives
Et comme l’irrigation consomme en masse les eaux de surface, la pénurie s’est accentuée, d’où la suspension de l’arrosage des espaces verts, des golfs… Pour sa part, Afilal insiste sur l’utilisation des ressources alternatives pour ce genre d’activités. «Le cadre législatif doit s’améliorer pour interdire l’utilisation de la ressource douce pour l’arrosage. Il serait plus judicieux d’utiliser les eaux usées épurées. D’ailleurs, Marrakech est pionnière dans ce domaine et d’autres villes devraient s’en inspirer».

En effet, il a bien fallu que le pays subisse un déficit hydrique pour prendre conscience du gaspillage dû à l’arrosage massif des espaces verts et autres usages pour imposer des restrictions. Or, quelles que soient les mesures, la formation de représentants des communes qui arrosent les espaces à quantité abondante d’eau et à des heures non conformes à l’arrosage fait défaut. Un constat qui ne laisse pas Mehdi Lahlou, professeur universitaire, indifférent. «Comment un agent qui ne maîtrise pas les techniques de production et qui ne dispose pas d’un niveau de formation suffisant peut-il affronter les problèmes actuels?», se demande-t-il.

En revanche, malgré les efforts déployés, des difficultés subsistent quant à la gestion intégrée de l’eau ou appelée communément gestion cyclique (traiter, valoriser et réutiliser). En effet, en comparaison avec d’autres pays, le Maroc a encore du chemin à faire en ce qui concerne la valorisation des eaux non conventionnelles. «J’avais honte lors des événements internationaux lorsqu’il s’agissait de présenter le taux de réutilisation cyclique qui est actuellement de 9%. Alors que dans les pays du Moyen-Orient, il est de 0% de rejet. C’est-à-dire que toute l’eau valorisée est entièrement réutilisée», s’indigne l’ancienne ministre.

Et pour assurer cette gestion cyclique, il faut disposer des stations d’épuration des eaux usées. Selon le département de tutelle, le projet de réutilisation de l’eau est à ses débuts. A ce jour, le Maroc compte à son actif 85 stations d’épuration et envisage de porter le volume d’eau traitée à 350 millions de m3 à l’horizon 2030 contre 50 millions de m3 actuellement.

Autre souci qui taraude les esprits des professionnels du secteur, celui du dysfonctionnement de la politique publique, notamment sur le plan agricole, qui devrait, selon Afilal, prendre en considération les capacités hydrauliques de chaque région. Pour elle, il est indispensable que le département de l’agriculture travaille conjointement avec les acteurs locaux, en l’occurrence les agences de bassin hydraulique qui disposent d’une connaissance très poussée de la situation de chaque région. De son côté, le président du Conseil de l’équipement, du transport, de la logistique et de l’eau signale que les assolements sont libres et qu’à l’heure actuelle l’interdiction d’une culture en particulier n’est pas de son ressort. Et d’ajouter: «Notre rôle consiste surtout à inciter à changer de cultures pour celles moins consommatrices d’eau. Cela ne rentre pas non plus dans les prérogatives de la police de l’eau. Elle se contente d’effectuer des contrôles pour arrêter les prélèvements illicites». 

Parmi les solutions figure le système de récupération des eaux pluviales. Ce dispositif a encore du mal à se frayer un chemin. El Mahboul a déclaré que le changement devrait aller crescendo. La sensibilisation des usagers fait également partie des priorités. D’ailleurs, une campagne sera lancée ce mois-ci.