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Des prérequis et des freins

Enquête mai 2020

Des prérequis et des freins

La crise du Covid-19 a eu comme conséquence de forcer la main aux entreprises afin d’adopter le télétravail. Une adaptation obligatoire qui a plusieurs effets sur la routine des patrons marocains. Performances, contraintes techniques et légales et mentalité, tout est chamboulé.

«Cette crise a montré combien nos entreprises et nos organisations étaient fébriles, et ce d’autant plus que nous avons pris un retard certain en matière de digitalisation», a déploré Jamal Belahrach, président de DEO Conseil International. Meriem Zairi, présidente de la commission Startups & Transformation digitale à la CGEM, rejoint ce point de vue en rappelant qu’il y a quelques années déjà, l’on ne cessait de parler de digitalisation de l’économie marocaine et au final l’on n’est jamais réellement passé à la pratique. «Maintenant cela a été fait au pas forcé! Mais ce n’est pas pour autant que l’on doit se sentir acculés au pied du mur. Bien au contraire, l’on doit voir le bon côté des choses en saisissant l’importance de la digitalisation et de fait, renforcer nos économies et nos entreprises pour qu’elles soient un peu plus aptes à faire face à ce type de crise», soutient-elle, mettant en exergue que «les entreprises qui sont digitalisées ont, vite fait bien fait, basculé en mode télétravail parce qu’elles étaient déjà inscrites dans cet esprit de digitalisation». Et de réitérer que cette crise est l’opportunité rêvée pour assimiler enfin, un peu à la dure, malheureusement, que l’objectif capital des chefs d’entreprises doit être de se convertir de manière pérenne à la digitalisation.

Maintenant qui dit digitalisation dit la nécessité d’une base d’infrastructures solide pour supporter tout le volume de données et le trafic d’Internet pendant cette période de confinement où tout le monde est passé au télétravail, e-cours,… Le Maroc en a-t-il la capacité ?
A cette question et face au mutisme de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications qui n’a pas souhaité communiquer sur ce sujet, une source fiable à Maroc Telecom nous a affirmé que le trafic Internet (réseaux ADSL et la 4G) a augmenté de plus de 40% depuis le début du confinement. Pour ce qui est des opérateurs Orange et Inwi, l’on sait de sources sûres que les débits data ont atteint des proportions importantes, des hausses entre 30% et 35% pour les deux. Quoi de plus normal puisque les télécoms n’ont jamais été aussi sollicitées, voire aussi indispensables au fonctionnement et des entreprises, et des administrations, et du secteur éducation-enseignement…


Lenteur de connexion, bugs…, des hics subsistent
Toujours est-il que si les chiffres font défaut au Maroc, un récent débat, organisé début mars sur la cybersécurité et la transformation numérique par Altados et Blackberry, a eu le mérite de faire état, à titre d’exemple, de 1,7 mégabytes de données créées chaque seconde par chaque personne! De même, il paraît que tous les trois ans, le volume des données mondiales double et qu’il y aura 21,5 milliards d’objets connectés d’ici à 2025. «Près de 75% des entreprises comptent implémenter l’intelligence artificielle et la big data dans leurs process quotidiens. Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) enregistrent 38 millions de visiteurs uniques par jour. Et cerise sur le gâteau, il faut savoir que 80% des métiers de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui», prévoient les débatteurs. Côté incidence technique au Maroc, plusieurs utilisateurs se plaignent toutefois de la lenteur de connexion et de bugs. «Cette situation reflète une explosion de la demande et de la consommation de data sur tous les réseaux ainsi qu’une surcharge de la bande passante», nous a indiqué le DSI d’une multinationale à Casablanca, expliquant que le confinement dû à cette crise sanitaire produit des records d’affluence et des pics de consommation surdimensionnés qui poussent à un congestionnement et une saturation des réseaux. En ce qui concerne la sécurisation des données sensibles qui circulent, Meriem Zairi estime que le Maroc, à l’instar d’autres pays, connaît une problématique d’authentification renforcée de sécurité. «On n’en parle pas beaucoup mais il y a eu une cybercriminalité qui a été particulièrement importante et exponentielle pendant cette période. Car plus nos système de sécurité sont mis à rude épreuve, plus de hackers sont à l’affût. Il faut savoir que nombre d’entreprises se sont fait pirater ces dernières semaines», dévoile-t-elle, avant de mettre en avant l’importance du renforcement du processus d’authentification à l’intérieur des entreprises et pas qu’au niveau des banques. Selon elle, les 80% des dirigeants qui n’avaient pas pris conscience de l’importance de la transformation digitale avant la crise sont ceux qui ont le plus de mal à s’en sortir !

La confiance, le parent pauvre des entreprises
Levant le voile sur la performance des entreprises qui ont connu des impacts négatifs à cause d’un manque de préparation au niveau de la digitalisation, la présidente de la commission transformation digitale nous a déclaré: «Les entreprises marocaines n’étaient pas préparées ni au niveau du hardware ni au niveau du software. Et j’entends par là les équipements nécessaires (hardware) et le mindset (software). De quoi nourrir l’inquiétude, s’exclament plusieurs observateurs, qui se demandent si la psychologie marocaine ne serait pas un frein au télétravail. La docteure Ghita Msfer, diplômée en psychologie clinique de l’Université Paris 7 et en psychologie du travail du conservatoire national des Arts et Métiers de Paris, nous répond que les deux parties (employeurs et employés) ne voient pas d’un bon œil le télétravail. «D’un côté, il faut savoir que généralement le salarié marocain n’est pas habitué à travailler à domicile. Il a du mal à se mettre en mode travail alors qu’il est chez lui en pyjama! Nous avons d’ailleurs diligenté un sondage auprès de 2.000 télétravailleurs, sexe, âge et statut marital confondus, qui reflète qu’étonnamment, 90% ont hâte de reprendre du service au bureau», assure-t-elle, tout en psychanalysant: «Tout est question de mindset. Le salarié est programmé de telle sorte qu’il doit se réveiller alors qu’il n’en a pas envie, de se doucher, de s’habiller en vitesse puis sortir illico pour rejoindre ses collègues. C’est un état d’esprit, il est difficile de changer les habitudes qui nous accompagnent depuis des lustres».

La psychologue soutient également: «Le travail à distance s’est imposé en quelques jours. Ses atouts sont évidents, mais ses effets peuvent être délétères s’il n’est pas encadré. Des effets du genre brouillage de la frontière entre temps de travail et temps de repos, perte du lien social, moindre capacité à s’organiser et à solliciter ses syndicats en cas d’abus. Ces effets ont d’autant plus de risque de se produire du moment que le télétravail n’est pas défini, organisé, ni protégé». Et de préciser: «Maintenant il faut savoir que cette «hibernation» malmène et vie professionnelle et vie privée. Et pour concilier les deux pour un télétravail optimal, c’est une autre paire de manches surtout pour les femmes qui doivent accumuler deux jobs en même temps: le télétravail en plus de leur travail d’épouse et de mère. Il faut savoir que cette situation de confinement nous fait reculer dans l’égalité homme-femme et nous fait revenir à ce diktat de la séparation homme-femme, traditionnelle et archaïque». Pour la spécialiste, ce confinement permet également de zoomer sur la réalité intérieure de chacun avec beaucoup moins de parades externes.

«La défiance vis-à-vis du télétravail existe aussi du côté des employeurs. Certains sont même paranoïaques partant du principe que leurs collaborateurs vont tricher! Ils sont loin de la mentalité des Anglo-saxons qui est plutôt dans le successful. Toutefois, certains chefs d’entreprises s’inspirent de la culture anglo-saxonne, dont le système éducatif est basé sur la responsabilisation et l’autonomisation de l’individu, et de ce fait n’ont pas de problème à se «détacher» des employés qui ne sont pas obligés de faire du présentiel», conclut-elle. 

Le travail à domicile n’est pas le rêve devenu réalité
Selon le blog Lunchworkplaces, ceux qui travaillent à domicile bénéficient certes de certains avantages (pas de trajet, pas de réveil précoce, un horaire plus flexible), mais le revers de la médaille sont des conséquences nuisible à la santé et au bien-être. Tout en jetant la lumière sur une vie sans trajet ni code vestimentaire en étant enfermé à la maison toute la journée, la même source fait ressortir, dans la foulée, des données récentes et intéressantes: au moins 4,3 millions d’employés (3,2% de la main-d’œuvre) travaillent à domicile au moins la moitié du temps. Et d’éditer 4 façons surprenantes desquelles le travail à domicile peut nuire à la personne: Difficulté de séparer entre vie professionnelle et vie familiale, diminution de la vie sociale, difficulté de motivation et manque de travail d’équipe. Sur ces points, le blog s’attarde notamment sur le fait que le télétravail peut être très nocif pour le psychisme. Car avoir un trajet domicile-travail permet de se détacher mentalement des facteurs de stress que le travail peut causer. Aussi, pour le télétravailleur, la frontière entre la vie professionnelle et celle familiale devient floue.