fbpx

«Ce n’est pas dramatique, c’est problématique»

Dossier mai 2020

«Ce n’est pas dramatique, c’est problématique»

La faible pluviométrie que le pays a enregistrée cette année a davantage inquiété. Mehdi Lahlou, professeur universitaire, dresse le topo et évoque les mesures pour rationaliser l’utilisation de l’eau.

Nous vivons une période délicate en matière de manque de ressources hydriques, quelle lecture faites-vous de la situation actuelle ?

Cette situation n’est pas nouvelle pour le pays. Le Maroc est l’un des pays les plus affectés par le réchauffement climatique. L’on remarque ces dernières années une transformation de la pluviométrie ainsi qu’un phénomène de récurrence des inondations. Le réchauffement a été confirmé par le service météoritique en Europe qui a avancé récemment que l’hiver 2019-2020 était le plus chaud jamais vu avec une augmentation de la température de 3,4 degrés par rapport à la moyenne. Ces changements climatiques s’expriment par la récurrence d’années de sécheresse, notamment en 2014, 2015 et 2017. Par conséquent, l’impact sur l’eau se fait bien sentir. Le débit des cours d’eau et des rivières se réduit et le contenu des barrages s’affaisse. Or actuellement, le taux de remplissage des barrages est de 49%. Si l’on considère qu’il y a 20 milliards de m3, cela veut dire que le montant des eaux disponibles derrière les barrages est de près de 10 milliards de m3. La situation n’est pas dramatique, elle est problématique, si l’on compare à la crise qui a surgi il y a une vingtaine d’années. Le véritable problème réside dans la répartition.


En quoi consiste ce problème ?

Il faut signaler tout d’abord que le Maroc est un pays sec. La répartition pluviométrique diffère d’une région à une autre. La partie la mieux arrosée est celle du Moyen Atlas, d’où l’existence de plus de rivières comme Sebou, Bouregreg… En revanche, au-delà d’Al Haouz et Drâa, en passant par Guelmim, ces zones sont semi-arides et connaissent une situation critique et le stress hydrique se pose fortement. La présence d’une activité touristique relativement massive, à Ouarzazate par exemple, accentue la rudesse de la situation, car ce sont des activités à forte consommation d’eau. S’ajoute à cela une agriculture intensive dans la région. Force est de constater qu’il y a inadéquation entre la politique agricole et la préservation des ressources hydriques, entre les denrées produites et les activités agricoles réalisées en comparaison avec la disponibilité en eau. Prenons l’exemple de la production de pastèque, de fleurs et des fraises qui sont des cultures grandes consommatrices d’eau et pourtant elles sont implantées dans des zones désertiques et semi-désertiques. Cette discordance n’est malheureusement pas prise en compte puisque les producteurs de ces activités sont pour la plupart des hommes politiques puissants et peuvent tout se permettre. Dans ces zones, les gros agriculteurs puisent jusqu’à 200 m de profondeur dans la nappe phréatique, ce qui laisse les petits agriculteurs démunis de toutes ressources hydriques. Cette situation a d’ailleurs provoqué, il y a quelques années, des mouvements de protestation, parfois violents, dans la région. 

Comment s’effectue la gestion des eaux disponibles  ?

La répartition des eaux disponibles est une autre paire de manches. Les eaux qui sont retenues derrière les barrages sont réparties sur les différents secteurs d’activité, à savoir 80% sont envoyées vers l’agriculture, les 20% restantes sont réparties entre l’industrie, le tourisme et la consommation des ménages.

Parmi ces différentes activités, quelles sont celles qui enregistrent une forte déperdition ?

Certes, le ménage n’a pas cette discipline d’économie d’eau, mais il n’est tout de même pas le principal responsable. En effet, la consommation potentielle par Marocain est située entre 700 et 900 millions de m3, ce qui représente 6 à 8% de l’eau disponible. Ainsi, avec un pourcentage aussi bas, il n’est pas à l’origine de la déperdition. L’agriculture demeure le principal responsable du moment que sur les 80% des ressources en eau que le secteur reçoit, pratiquement 50 à 60% sont perdues à cause du système d’irrigation. C’est une aberration lorsqu’on compare le Maroc à des pays qui enregistrent beaucoup moins de précipitations. La différence est qu’ils disposent de ressources humaines qualifiées pour gérer cette ressource. L’autre problème en aval reste la pollution qui affecte la nappe phréatique et les rivières. C’est le cas des eaux d’Oued Sebou ou Ouargha qui sont pratiquement mortes à cause des presses d’huiles d’olive du côté de Fès et Meknès qui continuent à déverser les déchets. Ces eaux sont irrécupérables pour le recyclage et l’irrigation. En ce qui concerne l’industrie, il n’existe pas de chiffres exacts, mais la déperdition n’est pas écartée. A titre d’exemple, la station de l’OCP de Jarf Lasfar dispose d’un canal qui transfère l’eau. Ce dernier est supposé refroidir les moteurs et la mécanique. C’est de l’eau qui vient des barrages, une partie de ces eaux revient sous forme de pollution. Alors non seulement il n’y a pas assez d’eau, celle qui existe n’est plus réutilisable parce qu’elle est néfaste. De même, les activités minières dans la région de Moulouya affectent considérablement l’eau qui est rejetée dans la nappe phréatique ou dans les rivières sans aucun contrôle.

Du côté des régies ou des délégataires, des efforts sont fournis pour une utilisation plus efficiente de l’eau…

Des villes comme Sefrou, Fès ou Meknès disposent de réseaux très anciens. Les régies autonomes qui distribuent l’eau ont un matériel vétuste, ainsi près de 30% sont perdues dans ces canaux. L’on constate également des connexions entre les eaux usées et l’eau potable dans les réseaux d’adduction d’eau potable, ce qui peut engendrer l’explosion des canaux. Tandis que du côté des délégataires, appelons les choses par leurs noms, là où il y a profit, il y a le privé et là où il y a perte et peu de ressources, il y a l’Etat. Les délégataires sont présents dans les villes où il y a le plus de richesse. A mon sens, les partenariats publics privés dans ce secteur ne tiennent pas la route. Jamais un prestataire ne portera intérêt à une zone où il n’a pas une possibilité de se faire de l’argent, sinon le prix de l’eau va augmenter à tel point que les consommateurs qu’on est censé servir ne recevraient plus l’eau au même tarif. Ainsi, le service social deviendra un service économique. Dans ce cas de figure, d’autres problèmes vont surgir. Ceci dit, les services des régies se sont améliorés. D’ailleurs, le taux d’efficience montre qu’il y a moins de pertes.

Des mesures restrictives ont été prises par le ministère de l’intérieur, notamment à Agadir. A votre avis, sont-elles suffisantes pour pallier le problème ?

Pour saisir tous les tenants et les aboutissants de cette situation, il ne suffit pas d’imposer des mesures restrictives d’utilisation d’eau à Agadir, il faut les généraliser. Par ailleurs, d’autres mesures peuvent s’avérer efficaces. Il s’agit notamment de planter des arbres au lieu de reverdir toutes les villes. C’est une incohérence absolue, le Maroc reste un pays sec.

Selon vous, quelles sont les solutions pour une utilisation plus rationnelle de l’eau et dont les conséquences sont pérennes ?

J’insiste sur le fait de penser sérieusement à reboiser nos forêts d’une part. La couverture forestière est de 12 à 15% alors que dans les années 50, le Maroc était à près de 40%. La forêt permet de lutter contre le réchauffement climatique et contre la pollution. L’arbre tient le sol, et permet d’amener les nuages et l’humidité lorsqu’elle est dense. Aussi, lorsqu’il pleut sur une forêt au lieu d’avoir l’eau qui ruisselle, l’eau s’infiltre dans la nappe phréatique. D’autre part, mettre en place un système de récupération des eaux de pluie s’avère nécessaire. Cela permettra également d’éviter les inondations et de pouvoir stocker en moyenne près de 800 mm de pluie afin de la réutiliser. La récurrence de la sécheresse ne date pas d’aujourd’hui, d’ailleurs il existe des méthodes ancestrales pour récupérer les eaux de pluie qu’il va falloir moderniser et généraliser aux administrations, aux centres commerciaux par exemple. A mon sens, la tarification de l’eau doit tenir compte de l’activité. Les usages économiques paient pour les usages sociaux. C’est ce qu’on peut appeler solidarité hydrique.