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Le Maroc à sec

Dossier mai 2020

Le Maroc à sec

L’ère est à la ressource alternative pour alléger le déficit hydrique. La réutilisation des eaux usées épurées semble être la solution miracle. Encore faut-il qu’elle soit adoptée à grande échelle. Même si des mesures importantes comme la récupération des eaux pluviales n’est pas d’actualité, la stratégie nationale vise à procéder crescendo. 

Ce n’est plus qu’un sol rétif à la charrue que le Maroc offre à ses agriculteurs. Les faibles précipitations enregistrées cette année ont affaibli les terres fertiles et augurent certainement d’un épisode de sécheresse. Sec par nature, le Maroc n’en est pas à sa première crise hydrique. Depuis les années 40, le pays a connu 12 périodes difficiles. En effet, rien qu’entre 1980 et 1995, il a enregistré 6 sécheresses. La récurrence de ces périodes a permis ainsi au pays d’accumuler des compétences très affinées en matière de gestion de l’eau. L’existence des infrastructures de stockage d’eau a amorti le choc, notamment pour les ménages urbains, pour l’industrie et pour les zones couvertes par les barrages. Renforcée à partir des années 60, la politique de construction et d’édification des barrages s’est avérée, ainsi, bénéfique. Quoique fortement critiquée vers la fin des années 70, cette stratégie s’est vue consolider davantage avec l’introduction de la notion «complexes de barrages» et la construction d’un barrage par an. Or, cette année, le taux de remplissage des barrages a atteint son niveau le plus bas jamais réalisé, soit 46%, engendrant ainsi une situation inquiétante concernant le stress hydrique. Il est important de signaler que le taux des barrages diffère d’une région à l’autre. Et ce sont les régions de Souss-massa et l’Oriental qui sont les plus touchées. «Les barrages du nord ont la retenue la plus importante et c’est ce qui nous permet de maintenir cette moyenne. Si par malheur cette situation perdure les prochaines années, de gros problèmes vont surgir en dehors de la récolte», prévient Mehdi Lahlou, professeur universitaire.

Même son de cloche du côté de la Banque Mondiale. Le Maroc est confronté à une raréfaction des ressources en eau alors même que la demande s’accroît rapidement. Cet accroissement résulte de l’urbanisation rapide induite par le développement démographique et socio-économique dans les zones urbaines, de la variabilité des apports d’eau, et des impacts du changement climatique. Ces faits ont été corroborés par une étude récente menée par les experts de la Banque Mondiale. Il en ressort que la pénurie croissante pourrait avoir un impact significatif sur l’économie marocaine.


Impact économique
Elle révèle également qu’une réduction de 25% des apports en eau conduirait à une réduction du PIB allant jusqu’à 6,5%. Cette situation impacterait négativement la demande pour le travail non qualifié à hauteur de 8,4%, et elle entraînerait une diminution du volume des exportations de 891 millions dollars par an. Un défi auquel le pays devrait faire face s’il n’arrive pas à redresser la barre. D’ailleurs, pour éviter la catastrophe, le Maroc a lancé un programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 qui a pour objectif de garantir la sécurité hydrique et lutter contre les effets des changements climatiques et dont les premières mesures ont d’ores et déjà été entamées. Nécessitant une enveloppe budgétaire qui s’élève à 115,4 milliards de dirhams, ce programme sera financé à hauteur de 60% par le budget général de l’Etat, 39% par les acteurs concernés, en l’occurrence l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) et seulement 1% dans le cadre du partenariat public-privé. Cette initiative prometteuse a été saluée par les institutions internationales, mais un détail les préoccupe. Il s’agit des besoins d’investissements requis pour répondre à ces défis qui demeurent considérables et les dispositions actuelles de planification et de financement ne permettent plus de faire face à ces besoins sans peser lourdement sur le budget de l’État et des opérateurs. Pour Carolina Dominguez Tores, spécialiste principale en eau et assainissement auprès de la Banque mondiale, les besoins de financement du programme d’investissement pour le secteur de l’eau sont tels qu’ils peuvent difficilement être couverts par les seules ressources publiques. L’étude a également soulevé que le retour à un équilibre durable requiert un changement de paradigme. En effet, au cours des dernières décennies, la tension sur les ressources en eau a été gérée principalement grâce à un développement rapide de l’offre. Cependant, les coûts de mobilisation seront en forte augmentation dans les années à venir du fait de la raréfaction des ressources, ce qui impose le recours aux ressources non conventionnelles. Dans ce contexte, le modèle de financement actuel basé sur un fort investissement public et un recouvrement partiel des coûts atteint ses limites. «Les investissements sont de plus en plus difficiles à financer et la viabilité financière des opérateurs n’est que partiellement assurée. Il est important que le gouvernement recherche de nouveaux instruments de financement», précise la spécialiste. Ainsi, concernant le financement du secteur et la planification, des investissements devraient être davantage optimisés. La Banque mondiale insiste par ailleurs sur la diversification des sources de financement au-delà du budget de l’État.

Ressources financières
L’implication de toutes les parties prenantes est de mise, d’où la nécessité d’imposer des redevances de prélèvement et d’appliquer avec acuité le principe du pollueur-payeur.
En revanche, les aspects institutionnels pour relever le défi de la pénurie croissante d’eau est une autre paire de manches. Comme le souligne l’étude, le design institutionnel semble satisfaisant. Seul bémol, la complexité du cadre juridique et l’implication d’une multitude d’acteurs ayant des mandats trop généraux, se chevauchant parfois avec ceux d’autres institutions. D’autre part, des textes d’application doivent être adoptés pour que la loi 36-15 entre de façon effective en vigueur, notamment en ce qui concerne la protection des ressources en eau et la réutilisation des eaux usées. La célérité de cette mesure est requise surtout que le Maroc s’est engagé dans des chantiers importants en ce qui concerne la réutilisation des eaux épurées pour l’irrigation. D’ailleurs, de grands espoirs sont fondés dessus. Même au niveau de certaines villes, les régies autonomes de distribution d’eau et d’électricité se sont outillées pour renforcer l’utilisation de ressources alternatives afin de relâcher la pression sur les eaux de surface.
Et pour que la mise en œuvre des mesures entreprises par le Maroc aboutisse, des pistes de recommandations sont proposées par la spécialiste principale de la Banque mondiale. Il s’agit notamment d’optimiser les ressources en eau, les services d’eau potable et d’assainissement, et l’eau agricole. Cette optimisation s’articule autour de trois aspects, la mobilisation des ressources en eau, les institutions et la mobilisation du financement. Selon Carolina Dominguez Tores, en matière de mobilisation des ressources en eau, au-delà du recours à la technique d’utilisation des eaux traitées pour l’arrosage des golfs, d’autres exemples de valorisation pourraient se déployer dans l’agriculture, la recharge des nappes phréatiques, les utilisations industrielles ou dans l’aménagement urbain. Sur le plan institutionnel, il est important de mettre en place une régulation de services d’eau et d’assainissement qui soit plus adaptée à l’évolution du contexte.