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Le déconfinement attendra

Economie mai 2020

Le déconfinement attendra

Alors que la période de confinement commence à peser aussi bien sur les ménages que sur l’économie, quelles sont les stratégies de déconfinement possibles ?

Tandis que les périodes de confinements semblent se prolonger un peu partout dans le monde, la question du déconfinement et des stratégies y afférentes reste complète. Celles-ci sont fortement contraintes par le risque de re-contamination des populations, ce qui reviendrait à annuler tous les efforts consentis par ces dernières et les États face à la pandémie comme ça a été observé en Chine par exemple.

Confinement courageux
Pour bien comprendre ce risque, un chiffre. «Il faut qu’au moins 60% de la population ait développé des anticorps contre le Covid-19 pour éviter une autre épidémie», nous affirme l’épidémiologiste à l’université de Harvard aux USA, Youssef Oulhote. Ces anticorps se développent soit à travers une contamination antérieure ou bien à travers le développement d’un vaccin. En général, les vaccins mettent des années pour être développés. Dans le cas d’un vaccin contre le Covid-19 cela pourrait prendre entre 12 et 18 mois au mieux selon les experts de l’OMS. Les plus optimistes, comme le laboratoire de vaccinologie de l’université d’Oxford en Grande-Bretagne, parlent de livrer un vaccin dès le mois de septembre. Reste encore à prouver son efficacité, le tester à large échelle, le faire valider par la communauté scientifique, le produire et le distribuer partout dans le monde. Un processus long et fastidieux qui implique que l’option de la découverte et la généralisation d’un vaccin rapidement est à éliminer dans le court terme. La stratégie de « l’immunité collective » comme adoptée par la Suède, qui se base sur une volonté de laisser le virus circuler librement pour maximiser le nombre de contaminations et donc du développement d’anticorps naturellement chez le maximum de personnes est de fait abandonnée dès lors que l’option du confinement est généralisée. Elle nécessite aussi certaines mesures de confinement ciblées et surtout une très grande confiance dans l’efficacité de son système de santé. La stratégie très risquée comme ça a été montré par la région de Lombardie en Italie, classée parmi les meilleurs systèmes de santé européens selon l’OCDE, mais qui faute de mesure de confinement ciblée s’est vite vue dépasser par la pandémie pour cause d’absence de mesures barrières ciblées comme avaient adopté très tôt les pays asiatiques. Il en va de même pour les USA ou la France. 


Au Maroc, le fait d’avoir opté pour le confinement total précoce de la population est un choix politiquement courageux. Ce confinement légal s’est aussi accompagné par l’adoption de mesures barrières comme l’empêchement des rassemblements familiaux et autres visites, dans certains quartiers à forte densité comme ça a été observé par Economie Entreprises dans des quartiers casablancais comme la Médina, malgré l’absence de Clusters d’infection dans ce secteur. L’autre mesure barrière adoptée est celle de la généralisation obligatoire des masques de protection de fabrication et de norme marocaines.

Déjà en pré-déconfinement
Cette stratégie de distanciation sociale est accompagnée par le renforcement des capacités d’accueil hospitalier et de prise en charge des cas graves. Cela s’est passé à travers la mobilisation très tôt de la médecine militaire conjointement avec les médecins civils pour la lutte contre la pandémie. Cette mobilisation générale s’est faite en parallèle avec le renforcement des capacités d’accueil des hôpitaux et CHU publics, la mobilisation sur base volontaire de certaines cliniques privée et médecins libéraux, ainsi que l’instauration d’hôpitaux de campagne dans les grandes villes comme Casablanca utilisant des espaces publics à grande capacité d’accueil comme la salle couverte du stade Mohammed V ou le bâtiment de la foire de Casablanca. Ces mesures laissent entrevoir les stratégies de déconfinement possibles. Il en va de même de la mise en place d’un système digital de tracking massif de la population. Un document technique explicatif d’un appel à manifestation d’intérêt qui a fuité dans la presse fait ainsi état de la recherche de prestataire pour le développement début mai d’une application de traçage technologique de la population pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Un document non identifié officiellement, attribué par la presse à l’Agence pour le développement digital (ADD) dépendant du ministère de l’Industrie, explique comment le Maroc à l’instar de certaines expériences déjà mises en place en Chine, en Corée du Sud, Singapour ou le Royaume-Uni, vise à détecter de manière précoce les cas de contaminations par le traçage des sujets confirmés et le rétro-traçage de leurs contacts afin de prédire les endroits potentiels des clusters de contamination et aussi gérer le déconfinement. Un projet piloté par le ministère de l’Intérieur et de la Santé, même si une source proche du ministre Khalid Aït Taleb a affirmé à Economie Entreprises que les stratégies liées au confinement et au déconfinement ne sont pas du ressort du département de la Santé. «Il faut demander à la Chefferie du gouvernement, c’est essentiellement le comité de pilotage qui gère la situation», nous confie-t-elle. Composé du ministère de la Santé en plus de celui de l’Intérieur, du pôle DGSN/DGST, de la Gendarmerie Royale et des Force Armées Royales, ce comité de crise serait celui qui coordonne la suite des opérations, notamment en termes de quadrillage du territoire face à la pandémie.

Flou institutionnel
Les réponses évasives du Chef du Gouvernement Saâd Eddine El Othmani devant les parlementaires le 13 avril dernier, ainsi que celles de Khalid Aït Taleb dans un entretien exclusif au quotidien casablancais L’Economiste en disent long sur le flou entourant le déconfinement. «Il faut attendre la fin de la période de confinement avant de se prononcer sur le prolongement. Tout dépendra de l’évolution de la situation épidémiologique. Tout est possible», s’est ainsi contenté de déclarer El Othmani, tout en conseillant la patience aux Marocains. Pour sa part, Aït Taleb, déclare: «Autant le recours au confinement est une mesure drastique et facile à mettre en œuvre, autant le processus de déconfinement reste difficile et complexe. Ceci, parce qu’il reste tributaire de la situation épidémiologique non pas nationale mais régionale et par localité, car le risque de récurrence est plausible». Et d’ajouter dans la même interview : «La période de déconfinement reste tributaire de la situation épidémiologique du Maroc et par rapport à l’indice de reproduction du virus «R0». Il faut que cet indice descende en deçà de 1 pour conclure que le risque de contagion d’une personne à une autre est pratiquement très atténué». Une réponse techniciste et jargonneuse qui ne donne aucune information sur la situation du Maroc. Il faut dire que les choses ne sont pas encore claires d’autant plus que selon les divers experts contactés, le Maroc ne dépiste pas suffisamment. L’information quotidienne fournie au public sur le nombre de morts et de nouveaux cas reste, elle, extrêmement pauvre pour pouvoir établir des prévisions indépendantes pertinentes. Ce qui est sûr, c’est qu’au moment où nous écrivons ces lignes le pic des contaminations ne semble pas encore atteint, avec un taux de croissance des contaminations, bien que relativement maîtrisé, reste assez élevé, avec la découverte d’une centaine de cas quotidiennement. «On ne peut prédire le moment du déconfinement que lorsqu’on connaît le moment du pic de l’épidémie. Or il paraît d’après les premières données disponibles que ce dernier ne pourra être atteint au mieux la dernière semaine d’avril. A partir de ce moment-là il faut compter quatre semaines pour débuter le déconfinement», estime l’épidémiologiste et spécialiste du management sanitaire Jaafar Heikel. Cette prévision est fortement dépendante du maintien d’un confinement strict, surtout que selon Heikel, le Maroc est entré dans une phase de contamination familiale. Celle-ci est corollaire, selon Oulhote, à la stratégie de confinement. «Les gens confinés s’infectent chez eux. C’est normal. L’essentiel c’est qu’ils puissent être pris en charge et ne pas contaminer à l’extérieur de la cellule familiale». C’est ce qui explique d’ailleurs selon Heikel l’adoption de nouvelles mesures barrières comme la généralisation obligatoire du port de masque à l’extérieur.

Progressif et ciblé
Mises bout à bout, les diverses mesures prises laissent entrevoir les prémices de la stratégie de déconfinement. Celle-ci ne pourrait être que «progressive» selon Jaâfar Heikel. «Il faut que le déconfinement ne vienne pas trop vite, sinon tout l’effort consenti va être vain. Il faut aussi qu’elle soit menée inversement aux étapes du confinement». C’est-à-dire que les endroits publics à très forte densité et promiscuité comme les universités ou les mosquées soient les derniers à rouvrir. Avec le Ramadan, c’est un vrai enjeu pour les autorités qui doivent restreindre tous les rassemblements. Il faut aussi, selon Heikel, que le déconfinement soit «ciblé». C’est-à-dire que ce sont les entreprises qui emploient le moins de personnes qui soient d’abord ciblées puis les plus grandes avec beaucoup d’employés tout en maintenant des mesures de distanciation sociale et des mesures de protection comme les masques. Il en va de même des villages, villes et quartiers les moins touchés. La généralisation obligatoire des masques devrait d’ailleurs persister plus longtemps que le confinement.
La partie ciblage de la stratégie justifierait donc le traçage massif de la population à travers des outils de tracking, de big-data et de géolocalisation. La solution qui devra être mise en route en version béta en mai rentre donc dans ce plan plus large de maintenir le contrôle sur l’évolution de la pandémie même en cas de déconfinement progressif. Celle-ci doit être menée avec un élargissement de la stratégie de dépistage et de testing. L’ouverture de la possibilité de prélèvement aux CHU à partir du 13 avril montre ainsi la mise en place d’un nouveau quadrillage sanitaire en plus du quadrillage sécuritaire. Il faut souligner ici que plusieurs milliers d’arrestations ou de procès-verbaux se font quotidiennement pour non-respect des autorisations de sorties ou non-port de masques. Si le renforcement des capacités d’accueil des hôpitaux, pour les cas les plus graves, a été réalisé en augmentant certaines capacités et en mobilisant la médecine militaire ainsi que des médecins libéraux, la question de la disponibilité des tests et le maillage des centres d’analyse (3 au niveau national) reste problématique. La communication catastrophique autour des 100.000 tests coréens est à ce niveau symptomatique d’une faiblesse importante du dispositif mis en place. Il en va de même du retard d’acheminement et d’analyse des prélèvements qui peuvent arriver à 48h, le temps de les rassembler et de les transporter, surtout pour les régions les plus éloignées. Selon les divers experts contactés pour les besoins de cet article, toute stratégie de déconfinement, jusqu’à la découverte d’un vaccin efficace, reste tributaire de la massification des tests dans la mesure où l’on ne peut pas déconfiner à l’aveuglette. En l’absence de ce prérequis, serait-ce ce qui a poussé les autorités, très rapidement, à opter pour une solution de traçage massif avec les risques sur les données personnelles et les atteintes aux libertés potentielles que cela engendre? Ce qui est sûr c’est que tant que le Maroc ne produit pas ses propres tests, comme ça a été annoncé dans certains pays comme la Turquie ou le Sénégal, et tant que d’autres moyens d’analyse, notamment au sein des universités et des laboratoires privés, n’ont pas été mobilisés, il va être difficile d’accompagner un déconfinement. Entre-temps et comme l’affirme Jaâfar Heikel, la réussite du Maroc face à la pandémie est surtout une question de civisme et de respect des mesures barrières en attendant des traitements et vaccins efficaces. D’autant plus que les risques de contaminations seraient pendant un bon moment essentiellement nationaux puisque selon toutes les prévisions, même si la pandémie au niveau mondial baisse d’intensité, et que le Maroc réussit son déconfinement, les frontières resteront fermées pour quelques mois encore pour éviter tout cas importé comme il se passe aujourd’hui en Chine.