fbpx

La coopétition pour relancer le digital

Economie avril 2020

La coopétition pour relancer le digital

Depuis près d’un an, Karim Sy* préside Digital Africa, une initiative impulsée par le président français Emmanuel Macron, qu’il conseille, pour révéler les talents africains. De visite au Maroc, EE l’a rencontré à la veille de la signature du projet Maroc Impact. Entretien.

Vous êtes très actif et vous visitez souvent le Maroc, quels sont les projets intéressants que vous avez ramenés avec vous cette fois-ci dans vos valises ?

Je suis venu pour Maroc Impact qui lance une initiative forte sur l’innovation sociale. C’est un nouveau projet en lien avec l’Université de Casablanca avec Bolloré et Société Générale. Tout ça regroupé dans Maroc Impact. C’est pour mettre en place de nouveaux types de hubs avec une logique d’entrepreneuriat social. L’université c’est le savoir qui est relié avec des acteurs qui soutiennent. Le slogan de Société générale est «L’avenir c’est vous» maintenant il faut l’incarner et l’idée c’est via leur RSE et sous l’impulsion de leur président El Yacoubi, c’est quand même lui qui a apporté l’innovation en Afrique à travers le groupe bancaire. A l’époque il était au siège en France mais c’est lui qui a ouvert le laboratoire de l’innovation de Société Générale à Jokkolabs en 2006. Il s’est dit qu’il y a quelque chose qui se passe en Afrique, il faut qu’on accompagne l’innovation mais il ne l’a pas fait. Ils ont les moyens à la Société Générale, ils auraient pu créer leur propre hub et un partenariat mou, mais ils ont préféré s’immerger dans un écosystème et venir le renforcer, c’est une démarche très fine.


On sait que le digital avance de manière rapide. Pouvez-vous nous faire une update des nouvelles tendances qui émergent ?

Aujourd’hui, l’innovation concerne les écosystèmes. C’est peut-être là un des grands changements, ce ne sont pas juste des chaînes de valeur qui se sont mondialisées. Il y a une nouvelle manière d’innover, ça veut dire aussi que les partenaires ne vont plus être uniquement dans des logiques de confrontation et de compétition directe mais dans des logiques de coopétition. Un coup compétiteurs et un coup partenaires et ça c’est très nouveau même dans le comportement de fonctionnement. On nous parlait d’innovation verte avec des partenaires hybrides autour d’un projet, là on va encore plus loin puisqu’on est dans une logique d’écosystème avec des partenaires qui peuvent être concurrents.

Un exemple de cette coopétition ?

Nous avons parmi les membres de Digital Africa la fabrique des mobilités. Ce sont différents acteurs étatiques qui travaillent sur des questions de mobilités, d’économie d’énergie, des acteurs automobiles avec plus de 130 intervenants de l’industrie automobile française et puis des startups. Mais là où c’est fort c’est lorsqu’une compagnie décide par exemple de proposer sa propriété intellectuelle de manière ouverte afin de permettre à la communauté de travailler dessus. Maintenant elle travaille dessus gratuitement si c’est dans le but de faire évoluer la connaissance, une connaissance qui est partagée entre les membres de ce réseau mais si ça produit un output qui est commercialisable, on définit un mode de partage pour celui qui a ramené cette propriété intellectuelle et la communauté et celui qui fait son business. Donc on voit bien que nous sommes dans une logique des communs appliqués à de l’innovation. Ça c’est une révolution dans le mode d’approche de l’innovation et de la pensée.

Vous avez parlé de la fintech. Est-ce qu’on a développé une réelle expertise en Afrique ou est-ce que ce sont juste des effets d’annonce ?

C’est vrai que souvent quand on parle de fintech on pense aux anglais de Vodafone donc ça relativise le succès mais après, l’usage est quand même venu d’Afrique et il y a des technologies qui ont été développées. Si je prends même le début du mobile. Mo Ibrahim a inventé un business model en créant le prépayé qui est utilisé aujourd’hui pour prendre des puces dans la poste en France. Donc cette innovation-là, la technologie qui va derrière a été faite au départ pour l’Afrique. Au fait nous sommes en train de redécouvrir que le marché de l’Afrique a souvent amené les gens à avoir un niveau d’innovation qui a été intéressant en «reverse». Ce que d’ailleurs certains ont commencé à documenter en parlant d’innovation renversée, même si je n’aime pas trop l’expression, où des innovations faites pour un marché spécifique africain sont des innovations qui correspondent au marché international. Souvent on cite l’exemple de General Electric qui fabrique un système d’échographie portable pour les villages africains et se vend beaucoup plus chez les médecins des petites officines de médecine aux États-Unis qui finalement ont pu se doter d’un équipement qui ne coûte pas cher et qui est fiable. Donc on voit bien quand on se place dans cette perspective-là que l’Afrique peut inventer pour le monde.

Comment expliquer cette dichotomie entre l’Afrique francophone et l’Afrique anglophone? On a l’impression que cette dernière avance beaucoup plus rapidement sur le chantier du numérique. Qu’est-ce qui peut expliquer cet écart?

C’est une grande question que tout le monde se pose. Vous savez, j’ai fait le Canada et vous avez la même chose entre le Canada francophone et le Canada anglophone. Je pense qu’il y a peut-être une logique de culture d’entreprise et de culture surtout de la gestion du risque qui est essentielle dans le développement de l’économie et de l’entreprise et de la créativité et donc de l’innovation qui est à travailler même si le terme d’entrepreneur est français à l’origine. Donc on voit bien qu’il faut se réapproprier ce terme mais moi franchement quand je vois les jeunes je ne vois pas de différence je fais énormément d’événements que ce soit dans le côté anglophone ou francophone, le dynamisme est là, la question est comment est-ce qu’on donne un environnement favorable pour développer tout ça? Il faut leur faire confiance, il faut ouvrir les vannes. Ça aussi c’est un autre point de différence parce qu’ils ont clairement du côté anglophone beaucoup plus de financements et donc ça stimule. Nous ce n’est que récemment que nous avons obtenu les flux.

Est-ce que l’accès au financement est une vraie entrave ou juste un faux prétexte qu’on sort à chaque fois ?

C’est clairement une entrave, mais encore une fois si on regarde l’analyse de l’écosystème ça demande plus que juste du financement et ça on le sait très bien. D’autant plus que si l’on parle du début et la fameuse vallée de la mort. Le problème c’est que pendant cette période, le projet peut finir du jour au lendemain et donc il est à risque, voire très haut risque et personne n’a envie de mettre de l’argent dans ce type de projet, il faut le dire très clairement. Pour qu’un entrepreneur passe du statut de porteur de projet à celui d’entrepreneur à succès, il y a plusieurs étapes: il faut qu’il clarifie son idée de projet, qu’il réunisse une équipe, qu’il sorte son prototype, aille se confronter au marché, réajuste, structure et arrive… Donc, on voit bien que pour toutes ces étapes, il a des besoins différents. Ça veut dire qu’il faut qu’on sache à qui on s’adresse lorsqu’on lance tous ces programmes sur l’entrepreneuriat. Les besoins sont complètement différents selon que l’on se situe dans telle ou telle étape. On a remarqué en gros une vingtaine de types d’acteurs qui interviennent que ce soit sur le côté des connaissances, sur le volet du financement, du support à l’entrepreneuriat, etc. Il s’agit donc de 17 à 21 acteurs à mettre en musique. Mais un écosystème n’est pas juste des acteurs qui s’empilent. Un pays comme le Maroc par exemple a la plupart de ces types d’acteurs sauf qu’il y a trop de compétition.

Comment vous pouvez expliquer cela?

Eh bien, c’est aussi dû au fait qu’on n’a pas pris le temps de clarifier le rôle de chaque acteur. Typiquement par exemple les hubs ont pullulé partout et comme chacun doit vivre, souvent ces initiatives sont montées par des acteurs indépendants. Mais ce ne sont pas eux qui ont l’argent. L’argent se trouve à la fin de la chaîne chez les corporate sauf que l’écosystème n’a pas encore d’acteurs en nombre suffisant qui connaissent le business de ce corporate et qui a une structuration qui lui permet d’apporter une réelle solution qui va faire la différence. Donc finalement c’est «déceptif» pour lui, ça devient de la com’ et du coup nous avons perdu l’effet voulu et ce qui se passe est que les acteurs qui organisent ça, eux, vont le vendre car ils cherchent à avoir de l’argent et des revenus sinon comment ils paient le loyer l’espace, comment ils vont payer leur équipe ? Pour avoir accompagné la Société Générale ou d’autres acteurs en tant que Jokkolabs j’ai bien vu ce risque-là, donc il faut qu’on fasse attention sinon on va déstabiliser les jeunes et en plus si on ne fait pas attention on a déjà tué l’esprit de l’innovation.

*Karim Sy, fondateur de Jokkolabs et membre du Conseil Présidentiel pour l’Afrique de Emmanuel Macron.