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Tourisme : ya-t-il réellement une feuille de route ?

Débat avril 2020

Tourisme : ya-t-il réellement une feuille de route ?

Wissal El Gharbaoui et Said Tahiri ont été les invités du débat de EE afin de dresser le topo du secteur touristique avant et après le Coronavirus. Une rencontre qui s’est tenue à distance, Covid-19 oblige. Si cette pandémie a révélé plusieurs fragilités dans le domaine, il n’en demeure pas moins que le tourisme souffre, depuis des décennies, de maux toujours pas soignés. Et en dépit des visions 2010 et 2020, le secteur a encore du plomb dans l’aile.

Quelle lecture faites-vous de l’actuelle situation inédite en termes de gravité et d’ampleur ?

Wissal El Gharbaoui : Tout d’abord, rappelons-nous le 11 septembre. Le monde avait déjà pris une claque parce que c’était la première fois qu’il était exposé à une horreur pareille, qui plus est, provoquée par l’humain. Nous croyions naïvement à cette époque que la situation ne serait jamais aussi grave pour le tourisme. Mais c’était sans compter le Coronavirus! Force est de constater qu’aujourd’hui, la crise sanitaire a eu un effet tache d’huile sur la planète entière en si peu de temps. La situation est jugée extrêmement sérieuse. Elle met et les populations et les Etats et les gouvernements sous stress, ce qui changera assurément l’ordre mondial à plus d’un titre. Son ampleur nous appelle à réfléchir sur la pertinence ou les limites de la mondialisation. Car si un géant industriel qui s’appelle la Chine s’enrhume, le monde entier est grippé et fait 40° de fièvre, sans vouloir faire de jeu de mot déplacé.


Said Tahiri : Effectivement la situation est inédite et très critique. Il est vrai que nous avons vécu plusieurs crises au niveau du secteur, mais jamais de cette ampleur. Jamais une crise n’a imposé au monde entier de fermer l’espace aérien, les frontières et de confiner ses populations. Le Covid-19 a frappé de plein fouet plusieurs secteurs et le tourisme figure en tête de liste. Le tourisme est un secteur très fragile, dans le sens où, comme a dit Mme El Gharbaoui, il a été le premier à pâtir des événements de 2001. Mais c’est aussi un secteur qui a été le premier à se relever et le premier à relever avec lui tout un pan de l’économie. Je tiens aussi à rappeler le H1n1 et surtout la crise de 2008 qui a poussé le gouvernement à sortir un budget exceptionnel de 300 millions de dirhams nous permettant ainsi de garder une croissance positive quand l’ensemble du pourtour méditerranéen a enregistré une baisse. Mais l’ampleur de ce coronavirus est sans pareil.

Concrètement, quels sont les impacts sur le secteur ? Et qu’est-ce qui doit être fait pour réduire au maximum les dégâts ?

W.E.G : Au niveau de la CNT, on s’est inscrit dans cette dynamique de veille pour pouvoir attirer l’attention des pouvoirs publics sur les spécificités de certaines branches. Dès lors, l’on a constitué une petite task force pour assurer un accompagnement efficace, si tant est que l’on puisse réellement l’être dans ce genre de circonstance. Cette équipe, dont je fais partie, s’est enfermée pendant trois jours pour élaborer un document qui englobe des chiffres sur les pertes pour le tourisme, et aussi les propositions à même de préserver les emplois. Ces doléances, présentées au gouvernement, ont été validées pour la plupart. Maintenant, il faut savoir que l’exercice pour évaluer la casse n’est pas chose aisée. L’on a dû faire des extrapolations sur le restant de l’année, tout en espérant que le secteur reprenne du poil de la bête en octobre, novembre et décembre, si l’on prend en considération la reprise des événements, des conventions d’entreprises, des conférences ainsi que les fêtes du réveillon. Somme toute, ces scenarii nous amènent à une perte de 6 millions d’arrivées touristiques pour une perte de 34 milliards de dirhams, dont 14 pour l’hôtellerie seule, tout en considérant que chaque touriste dépense en moyenne 600 dollars au Maroc (un minimum de deux nuits à raison de 600 DH/nuitée). Nous avons également demandé la déclaration de crise sanitaire comme cas de force majeure comme mesure à prendre. Ce qui permettra à beaucoup d’entreprises de déclencher une clause contractuelle pour différer le paiement de certaines factures, pour enclencher certaines dispositions des compagnies d’assurance. Maintenant, je comprends tout à fait qu’il soit difficile de faire cette déclaration à cause des effets pervers engendrés qui viendraient contrecarrer les actions. De même, l’on a présenté une requête pour la mise en place d’un fonds de soutien, dédié au tourisme, qu’il faudra activer en cas de difficultés, indépendantes de notre volonté. A cet égard, je pense aussi qu’aujourd’hui, toutes les entreprises, vu la rapidité avec laquelle des crises arrivent, doivent souscrire à une assurance de perte d’exploitation. Celle-ci existe déjà, mais il faut construire avec les compagnies d’assurance des produits efficaces adaptés à même de prémunir les entreprises de toutes tailles. Cela éviterait de solliciter ou de mettre les finances publiques sous stress dans pareilles circonstances. Cela nous aurait bien arrangé que cette assurance soit mise en place de manière réglementaire et obligatoire pour tous les secteurs. Par exemple, pour l’agriculteur en temps de sécheresse.

S.T : Les impacts de cette pandémie sur le secteur seront énormes. Je pense même qu’ils dépasseront les prévisions de la CNT. Avec toutes les activités touristiques, dont le tourisme d’affaires qui sont stoppées nettes et renvoyées sine die, une crise de cet acabit est tombée tel un couperet sur le secteur au niveau mondial. Maintenant, il est vrai que le mois de ramadan, qui est traditionnellement à faible activité pour le secteur touristique, permettra aux professionnels de préparer éventuellement une future reprise et de revenir doucement mais sûrement. Il faut tenir bon, quand bien même cette crise reste inédite et surtout ne pas céder à la panique. La situation finira par se tasser, il le faut bien.

Selon vous, avons-nous les moyens de surmonter cette crise?

W.E.G : Je trouve que le Maroc a bien géré la situation, mieux que d’autres pays tout du moins, en prenant des décisions courageuses et anticipatives pour protéger sa population. Aussi, en déclenchant un Comité de veille économique (CVE) qui se réunit au quotidien pour construire des solutions viables et efficaces. Nous devons juste être patients et faire preuve de retenue. Certes, tous les problèmes de la crise ne seront pas résolus en un claquement de doigts, mais il serait judicieux de garder le cap et de rester concentré pour la reprise.

S.T : Comme je l’ai dit, le Maroc n’en est pas à sa première crise. Nous devons nous donner les moyens et nous devons trouver en cette crise une opportunité pour d’abord travailler sur notre produit mais également pour promouvoir davantage notre destination. Il faut que le gouvernement mette en place des moyens pour que les professionnels et leurs employés puissent rester debout. N’oublions pas que dans le tourisme, il y a beaucoup de bouches à nourrir et chacun doit garder son emploi pour pouvoir le faire.

Concrètement, quels sont les moyens à mettre en place ?

S.T : A crise exceptionnelle, il faut des moyens exceptionnels. Nous avons tous vu le vaste programme de prêts bancaires aux entreprises que l’État français s’engage à garantir pour 300 milliards d’euros. Certes, au Maroc, l’on ne demande peut-être pas autant, mais l’on demande au moins que l’État marocain puisse trouver des solutions concrètes aux gens qui opèrent dans le secteur qu’ils soient employeurs ou employés. On parle de 700.000 employés recensés mais quid de ceux qui travaillent dans l’informel? En attendant la mise en branle du dispositif annoncé, plusieurs personnes dont l’emploi a été arrêté inopinément n’ont pas de quoi vivre. Et a-t-on pensé à ceux, non déclarés à la CNSS, qui doivent tout de même s’acquitter du loyer, des factures d’eau et d’électricité alors qu’ils n’auront pas de rentrées à la fin du mois? Au Maroc, il n’y a pas que les propriétaires qui ont la chance de voir les échéances bancaires suspendues! Et en parlant d’informel, des aides directes aux employeurs seraient plus judicieuses parce qu’elles auraient le mérite de mettre à flot leur trésorerie et par conséquent payer leur masse salariale. Ils veulent pouvoir garder leurs employés qu’ils ont formés et ne peuvent pas se permettre de les perdre parce qu’il y aura une reprise. Nous demandons ainsi un soutien pour tenir aujourd’hui et préparer la reprise pour demain. Et la reprise, il faut la préparer dès maintenant en permettant aussi aux professionnels de prendre leur bâton de pèlerin et d’aller vers les différents partenaires tour-opérateurs et autres pour promouvoir la destination Maroc. Cela ne peut se faire que si l’on finance correctement cette promotion, en revoyant à la hausse le budget de l’ONMT.

Vous pensez que c’est une bonne idée de revoir le budget de l’ONMT?

W.E.G : Ce n’est pas du tout le moment de parler du budget de l’ONMT, à mon sens. Cette polémique ne date pas d’hier. Certes, le budget de l’Office est structurellement bas depuis toujours et il n’a jamais été à la hauteur de l’ambition espérée. Mais, l’on se doit de travailler avec les moyens à notre disposition. Nous avons pensé par le passé aux mécanismes qui pourraient améliorer les moyens de l’Office, en particulier et de la promotion du pays en général. Cependant, il faut les travailler de manière juridique et cela prend du temps. Il faut aussi tenir compte de l’évolution de tout ce qui est politique promotionnelle de par le monde. Et le digital est positionné en première ligne et ce ne sont pas les mêmes coûts ni les mêmes techniques. Je m’explique: aujourd’hui ce n’est pas une question de moyens mais d’outils, d’approche et de stratégie pour promouvoir la destination Maroc.

En parlant de stratégie, ne pensez-vous pas que les différentes visions enclenchées n’ont jamais réellement réussi à faire décoller le secteur ?

W.E.G : Pour ma part, j’ai intégré le ministère du tourisme à l’époque de Boussaid en 2007 et j’en suis partie à la fin du mandat de Haddad vers 2016. Au sujet de la vision 2010, une petite rétro s’impose. A cette vision ambitieuse, l’on a mis un certain nombre de prérequis ainsi que des objectifs chiffrés. Mais l’on a sous-estimé certains paramètres à l’époque, comme le temps nécessaire pour pouvoir faire les études techniques et financières avant de démarrer des projets de villes qui s’étalaient sur 700, 500 ou 400 ha. Ensuite, en construisant le business model on a découvert des difficultés de péréquations financières pour des investissements aussi lourds. On a donc commencé à faire entrer certaines corrections concernant la composante immobilière ou celle d’animation des marinas pour pouvoir donner un projet intégré viable nouvelle génération qui peut être vendable. Seul bémol, c’est que l’on a omis que chaque marché est différent. Ici, je dirais que l’on a manqué de clairvoyance parce qu’à l’époque nous n’avions pas suffisamment d’expérience, ni d’expertise pour pouvoir pousser la réflexion aussi loin.

S.T : Franchement, mon avis est mitigé sur la question. D’un côté, j’estime qu’il ne faut pas oublier que la crise de 2008 nous a pris de court et nous a bloqués dans notre élan. Et de l’autre, je pense que le secteur a quand même connu une croissance relativement importante. Pour la vision 2020, elle était un peu plus qualitative, dans le sens où il ne s’agissait pas uniquement de construire de grands projets mais également de les inscrire dans la durabilité avec des développements environnemental et social. Mais elle n’a pas marché faute de bonne gouvernance. Idem pour celle de 2010.

Faites-vous allusion aux ministres qui se sont succédé, de Adil Douiri à Sajid-Boutaleb, en passant par Boussaid, Zenagui et Haddad ?

S.T : Je n’irais pas jusqu’à dire que tous ces ministres sont fautifs, mais ce qui est sûr c’est que la gouvernance suppose que l’ensemble de la chaîne de valeur soit impliquée, aussi bien les professionnels que les acteurs publics. Il faut savoir que de ce contact, de cette relation public-privé, une réelle synergie peut ressortir et faire des miracles. Juste un petit exemple, nous avons demandé, même crié haut et fort, pour avoir un conseil stratégique. Mais niet! C’est dire que les desiderata du privé ne sont pas vraiment écoutés. Pour cela, encore faut-il que le ministère de tutelle et le gouvernement puissent considérer le tourisme comme une priorité économique nationale. Le jour où ce sera fait, le secteur pourra booster l’économie, booster la création d’emploi et la création de richesse au Maroc.     

Quid des stations balnéaires dont on n’arrêtait pas de vanter les mérites… ?

S.T : Nous avons fait le choix d’aller vers plusieurs stations balnéaires, notamment dans le cadre du Plan Azur. Nous étions convaincus que pour augmenter les arrivées touristiques, il était important de développer un produit balnéaire. A-t-on réussi? Il est évident que non.

W.E.G : Primo, quand on a décrété 6 stations touristiques balnéaires, nous l’avons fait après des benchmarks en Égypte, Turquie et Espagne. Sauf que ces pays de la Méditerranée ont des conditions climatiques différentes de chez nous. Nous avons une seule station en Méditerranée et 5 autres en Atlantique! D’emblée de jeu, l’on part avec un élément de comparaison qui n’est pas du tout comparable. Secundo, si on prend Sharam Sheikh, avec sa mer à 25° toute l’année et ses activités aquatiques à longueur d’année aussi, c’est une station montée de toute pièce au milieu de rien avec un marché spécifique qui s’appelle le tour operating. Alors qu’au Maroc, nous avons voulu réaliser des stations nouvelle génération avec des city break et étions à la recherche d’une clientèle un peu bourgeoise. Or, pour coopter celle-ci afin qu’elle n’aille pas à Marbella, il faut penser à une marina pour qu’elle puisse venir en yacht! Du coup, nous avons commencé à alourdir ce business plan avec des investissements massifs requis pour la construction de marinas et autoroutes. Dans une station balnéaire, il est essentiel de penser à son cœur de vie, ces gens qui vont la faire marcher toute l’année, des bureaux, des administrations, des entreprises, des boutiques, des commerces, des écoles et aussi il fallait penser à construire les voies de contournement et d’accès qui valent également une fortune!

C’est ainsi que l’exigence de rentabilité est encore montée et le ROI s’est réduit à peau de chagrin. L’on s’est retrouvé donc camisolé à vouloir suivre la Turquie, l’Egypte ou encore l’Espagne alors que leurs stations, je le répète, se trouvent au centre de la Méditerranée contrairement à nous, qui sommes du côté extrême dans des zones ventées, donc avec un temps d’exploitation dans l’année d’à peine 45 jours. Puis, certaines réflexions censées remédier à la situation se sont focalisées sur des stations de luxe à la place pour ne ramener que des enseignes luxueuses qui ont les moyens d’acheter cher et par ricochet, vendre cher. C’était aussi un faux calcul. Au final, ces ingrédients peuvent être minimisés s’ils sont pris de façon isolée, mais ensemble, ils donneront de grosses contraintes qui feront que l’ambition était belle mais la réalité difficile.

Sait-on seulement la direction que nous souhaitons prendre pour le secteur ?

S.T : Au risque de me répéter, nous n’avons pas un problème de vision mais plutôt de mise en œuvre de cette vision. Et à défaut d’une bonne gouvernance, que ce soit dans le privé ou dans le public, l’on ne pourra pas faire grand-chose. Et c’est dommage sachant que le secteur est connu pour sa transversalité en développant plusieurs domaines comme l’aérien, la construction, l’agroalimentaire, l’évènementiel… Moult sous-secteurs qui peuvent être ainsi développés grâce au tourisme qui n’est finalement pas demandeur de ressources hautement capitalistiques. Mais le tourisme est un secteur laissé pour compte, où l’on n’a jamais réellement demandé des comptes. Il faut savoir que depuis 2011 précisément, le secteur n’a plus été prioritaire. Nous avons partagé ce sentiment avec tous les responsables qui ont bien daigné nous recevoir. Nous leur avons même dit et redit que nous avons la possibilité de porter l’économie et l’emploi, si l’on reçoit l’aide et l’intérêt idoines. Plus encore, au sein de la FNT, et Othman Cherif Alami peut le confirmer, nous avons réalisé une étude par rapport aux avantages fiscaux accordés au tourisme. L’on a constaté que notre secteur était vraiment loin derrière des secteurs comme l’immobilier ou l’industrie. Nous n’avons jamais pu bénéficier de ces avantages fiscaux qui pouvaient réellement améliorer notre compétitivité. Nous avions seulement droit à quelques «mesurettes» destinées à booster l’aérien ou autre, mais rien d’aussi prépondérant que de considérer le secteur comme une industrie touristique, une priorité économique nationale qui pourrait faire du Maroc un des premiers pays touristiques dans le pourtour méditerranéen.

Qu’en est-il de la fameuse feuille de route promise par Sajid? Existe-t-elle vraiment ? Et selon vous, pourquoi à chaque fois qu’un ministre débarque, faut-il qu’il lance une ou des études du secteur?

S.T : Cette feuille de route promise par Sajid était attendue pour avril 2018. Sérieusement j’espère qu’elle existe encore et que tout le tapage autour n’était pas que du vent. Il n’y a pas pire que de naviguer à vue. Et à l’époque du tandem Sajid-Boutaleb, tout le monde a constaté qu’il n’y avait pas de patron à bord du navire tourisme. Déjà à cette période, nous étions très inquiets de ne pas voir sortir cette feuille de route. Avec l’arrivée de Nadia Fettah, nous espérons qu’elle changera la donne et qu’elle mettra en place un carnet de bord dans lequel nous pourrions prendre part et s’y impliquer pour travailler ensemble en faveur de la destination Maroc. Ensuite, le principe des études est qu’elles sont des outils d’aide à la décision. Je pense par exemple au Comex et son rapport qui est tombé en plein dans le mille. Maintenant, au-delà de ces études, il faut leur mise en œuvre. Si vous faites des études et gaspillez de l’argent pour ensuite les confiner dans des fonds de tiroir pour que personne ne les voie à part quelques privilégiés, où est l’intérêt?! A contrario, elles doivent être partagées avec des professionnels pour les exploiter et en faire des outils pour leur marketing, pour leur stratégie volontariste, pour aller conquérir de nouveaux marchés…Mais que nenni! Certains préfèrent les regarder moisir plutôt que de les donner aux professionnels et la dernière en date, diligentée donc par le duo Sajid-Boutaleb, a même coûté des millions de dirhams et n’a finalement jamais vu le jour.

W.E.G : Même si je n’ai pas travaillé avec ce duo, je ne peux que m’aligner au constat général, celui du passage à vide. Sachant que de notre côté, à cette époque nous avons essayé de faire partager notre vision à l’administration pour l’annoncer ensemble, mais en vain. Vision qui, à la suite des évaluations réalisées par nos soins sur le secteur, nous a fait prendre conscience des menaces sur le secteur en termes de compétitivité. Car la progression, même à 2 chiffres, est jugée insuffisante ou insuffisamment à la hauteur de ce que nous pouvons faire si nous améliorons notre compétitivité. Et pour ce faire, il faut déployer une stratégie. Mais il est plus que nécessaire d’arrêter d’aller vers des stratégies chiffrées et opter plutôt pour la qualité avec des thématiques qui vont déclencher le chiffre ou la performance chiffrée. Nous avons donc inversé l’approche dans cette feuille de route qui, ne l’oublions pas, s’est faite avec la même équipe qui était en discussion avec le ministère. Mais vu que celui-ci a tardé à annoncer le cap, nous avons dû ralentir pour attendre un autre responsable. C’est ainsi qu’avec la venue de la ministre, nous lui avons présenté notre feuille de route et elle s’y est directement inscrite, consciente que la compétitivité est la bataille à gagner. Après coup, nous l’avons présentée officiellement en début février dernier. Il faut dire que pour l’élaboration de récentes études, certains cabinets empochent des pactoles alors qu’ils n’ont rien fait d’autre que de dupliquer les idées et données des professionnels pour les ficeler dans de beaux fichiers PowerPoint! Maintenant, il y a des premières études intéressantes certes, mais qui n’ont pas su couvrir tous les aspects du secteur et n’ont pas fait tous les scenarii. Et à travers plusieurs études, l’on a voulu trop forcer la nature. C’est comme si nous disions à une femme déjà enceinte d’un garçon qu’il faut absolument accoucher d’une fille. Cela relève de l’impossible. Mais honnêtement, avec du recul et une quinzaine d’années plus tard, je dis que certaines avaient de la valeur car elles nous ont permis de lever le voile sur des réalités latentes. De fait, une dynamique s’est créée et a profité au pays.

Mais a-t-elle profité au tourisme ?

W.E.G : Elle ne lui a certes pas profité de la manière la plus frontale possible, celle imaginée à l’époque. L’on a peut-être été naïfs de penser qu’il allait y avoir un effet automatique. L’on a aussi oublié les effets induits et on a dû, de fil en aiguille, gérer un certain nombre d’aléas exogènes (11 septembre, attentat 2003, crise des subprimes 2007-2008, printemps arabe 2010, attentat Argana 2011…), qui ont remis en question nos calendriers et qui sont venus nous bousculer dans nos certitudes. Comme ce Coronovirus qui est apparu d’un coup!

Le secteur souffre depuis très longtemps de querelles intestines entre les différents acteurs qui n’arrivent pas à rentrer dans les rangs. Selon vous, comment mettre un terme à cette guerre de leadership qui est toujours en train de miner la profession ?

S.T : Ces guéguerres sont effectivement là depuis belle lurette. Nous avons perdu temps, efforts et énergies à nous chamailler, à nous engager dans une guerre de leadership alors que nous devions rester unis et fédérés sur les vraies problématiques du secteur. Cela pourra encore être du domaine du possible si l’on rend les instances de gouvernance un peu plus jeunes. Il faut penser à introduire un élan de jeunesse, à introduire de l’innovation dans la manière avec laquelle nous dirigeons nos instances. Très certainement, cela nous aidera dans la résorption des problématiques du secteur.

W.E.G : Cette crise a vraiment eu du bon sur les différents acteurs. Maintenant tout le monde s’est mis en rangs serrés derrière le président de la CNT. Car, ils ont tous compris que le meilleur moyen de ne pas être audible est de parler tous en même temps et chacun dans son coin. Pourtant des liens existent entre nous depuis une vingtaine d’années, avec certes des intérêts des fois croisés et des fois opposés. Personne n’est parfait. Du coup, le resserrage des rangs va aussi être salutaire. Il est certain qu’en tant que corporation professionnelle, l’on ne peut pas satisfaire tout le monde, l’on ne peut pas donner la parole à tout le monde. Pour gérer une crise comme le Covid-19, qui a révélé plusieurs fragilités dans les systèmes sanitaire et économique, il faut avoir la capacité de rester calme car s’exciter et s’énerver ne sert à rien.