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Hélène Le Gal, Ambassadrice de France au Maroc

Interview avril 2020

Hélène Le Gal, Ambassadrice de France au Maroc

Prévue, bien avant la crise pandémique du coronavirus, l’entrevue avec l’Ambassadrice de France à Rabat, Hélène Le Gal, a finalement pu se faire par téléphone. L’occasion de revenir sur la gestion de cette crise mais également les questions économiques et de coopération bilatérale.

Cette semaine a été assez difficile pour les services de l’Ambassade, mais les touristes français ont finalement pu quitter le Maroc pour rejoindre la France. Vous vous sentez enfin soulagée ?

Tous les touristes ne sont pas rentrés. Certaines personnes n’ont pas réussi à rejoindre un aéroport, ou acheter un billet en ligne à temps et d’autres ont finalement fait le choix de rester pour faire leur confinement au Maroc. Mais durant la semaine du 13 au 22 mars, 25.000 personnes ont quitté le Maroc, à bord de 140 avions affrétés spécialement par diverses compagnies. Bien sûr, il n’y a pas que des Français parmi ces 25.000, il y a aussi des Marocains résidant en France et différentes nationalités européennes, qui ont profité de ces avions pour rentrer chez eux. On estime le nombre de Français à une vingtaine de mille. La très grande majorité des touristes est partie, mais il en reste, par exemple des camping-caristes. Dans la région d’Agadir, il y a énormément de personnes qui viennent passer plusieurs mois au Maroc. Certaines sont parties, mais d’autres sont restées et font leur confinement au Maroc. Donc soulagée oui, parce que toutes les équipes, tous les consulats, ont travaillé en cellule de crise pendant toute la semaine dernière, de manière continue, les deux premières nuits sans dormir, avec un sentiment d’urgence et d’être vraiment à la recherche de toutes les solutions pour nos compatriotes, en liaison avec Paris et avec les compagnies aériennes. C’était vraiment une gestion au jour le jour, mais en même temps il nous reste du travail à faire pour aider ceux qui restent, qui ne sont pas toujours bien au courant, à avoir des autorisations pour pouvoir circuler pour faire leurs courses ou à trouver des solutions d’hébergements pour certains. Les différents consulats restent à leur écoute, mais effectivement, on passe à autre chose. On passe aussi à une forme de confinement pour nous-mêmes. Beaucoup d’agents cette semaine passent au télétravail parce que nous ne pouvons plus continuer à travailler dans les conditions qui étaient les nôtres la semaine dernière, avec beaucoup d’agents sur les lieux de travail.


Comment avez-vous géré cette crise avec les autorités marocaines ?

Il faut une grande fluidité avec les autorités marocaines. Au départ, la décision était d’arrêter les vols vers la France le vendredi 13 mars. À ce moment-là, nous avons fait une évaluation du nombre de personnes à rapatrier. Il a fallu qu’on discute avec les autorités marocaines pour trouver la manière de rapatrier ces touristes, ce qui impliquait d’avoir de nouvelles autorisations de vols. Ça s’est passé bien entendu à mon niveau, en liaison avec le ministre des Affaires étrangères et la ministre du Tourisme, mais aussi directement de Paris. Jean-Yves Le Drian a contacté son homologue pour discuter avec lui des modalités retenues pour le retour des Français. C’est ce que nous appelons des avions de rapatriement, des vols qui sont vides à l’aller et qui transportent des touristes au retour. Nous avons également étendu la période qui était fixée initialement à 3 jours car nous nous sommes rendu compte qu’il était impossible de faire partir 20.000 personnes en si peu de temps. Finalement, cela a duré une semaine, d’autant plus qu’au tout début, nous recommandions à nos compatriotes de prendre des billets d’avion pour d’autres pays européens, vers lesquels il y avait encore des vols, mais petit à petit toutes ces destinations se sont fermées et il ne restait plus que des vols de rapatriement. Il a donc fallu une grande fluidité entre les autorités françaises et marocaines pour pouvoir gérer ces départs. Il y a eu de la compréhension de part et d’autre.

Cette compréhension n’a pas empêché quelques malentendus. Le récent tweet d’Emmanuel Macron par exemple avait suscité des réactions assez indignées sur les réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’il ne faut pas trop regarder les réactions sur les réseaux sociaux. Nos propres mesures de rapatriement avaient également suscité des réactions de la sorte. Vous savez, ne s’expriment sur les réseaux sociaux que ceux qui ne sont pas contents, surtout en période de crise comme celle que nous vivons. Mais comme je vous l’ai dit, j’ai des relations très fluides et très positives avec les autorités marocaines.

Le poste d’Ambassadeur à Rabat était l’un des plus en vue. Premièrement parce que c’est une position stratégique, mais aussi parce qu’il représente un tremplin de carrière vers plus de responsabilité. Est-ce que c’est toujours le cas ?

Oui c’est toujours un poste très en vue et très important parce que le Maroc est pour nous un allié avec qui nous entretenons une relation très dense dans tous les domaines. C’est par exemple notre plus grand réseau culturel au monde avec 13 Instituts culturels et l’un des plus grands en matière scolaire avec 44 établissements français. Au niveau économique, plus de 950 filiales d’entreprises françaises sont installées au Maroc et nous avons un commerce extérieur de l’ordre de 12 milliards d’euros. Quant aux responsabilités, je ne saurais vous dire, j’ai moi-même exercé plusieurs postes de responsabilités, notamment à l’Élysée avant d’arriver au Maroc, et je ne me projette pas encore sur ce que je ferai après, étant donné que je viens d’arriver il y a à peine six mois.

Vous avez évoqué la densité de la relation entre le Maroc et la France, mais on remarque quand même une distanciation de ces relations depuis l’ère Sarkozy. Est-ce une question d’hommes qui entretenaient cette amitié ou est-ce qu’il y a une perte d’expertise de la diplomatie française en Afrique du Nord et de l’Ouest ?

Je ne suis pas d’accord avec vous. Je ne vois aucun changement dans les relations franco-marocaines entre la période actuelle et il y a 10 ans. La relation est toujours aussi dense, je dirais même qu’elle l’est de plus en plus, car nous avons de plus en plus de projets ensemble. On se projette ensemble vers l’Afrique par exemple. Pour moi au contraire, la relation se renforce au fur et à mesure des années, et elle explore même de nouveaux champs comme les questions environnementales, la décarbonation, etc. Quant à l’Afrique, j’y ai moi-même consacré la moitié de ma carrière et je trouve que la présence française n’est pas en diminution, ne serait-ce qu’à travers la présence de l’Agence française pour le développement (AFD, ndlr) sur l’ensemble du continent qui est, sans commune mesure, beaucoup plus importante qu’avant.

Pourtant, la France a perdu sa place de premier partenaire commercial du Maroc. Quelle est votre réaction par rapport à cela ?

Effectivement, nous avons perdu cette position en faveur de l’Espagne. Il y a une raison à cela, c’est que le Maroc exporte des voitures en France, voitures produites par des société françaises. Mais vous savez, l’Espagne est également un très grand partenaire commercial de la France. Et puis nous gardons notre position de premier investisseur étranger au pays.

Est-ce que cela fait partie de vos attributions d’y remédier ?

Évidemment, nous faisons en sorte d’augmenter les liens commerciaux entre nos deux pays en incitant un certain nombre d’entreprises, notamment celles qui ne sont pas encore exportatrices au Maroc, et c’est le cas de beaucoup de PME, à s’intéresser au marché marocain pour rééquilibrer la balance puisque nous sommes dans un commerce déficitaire avec le Maroc.

L’extension de l’usine PSA est toujours d’actualité ?

C’est une décision qui doit être prise par la société. Malgré l’implication de notre service économique dans les dossiers d’investissement, ce n’est pas au gouvernement français de se prononcer sur les extensions d’usines privées.

Que pensez-vous des propos des ministres français qui ont appelé au retour des investissements français en France?

Je crois que la crise du Coronavirus nous montre des leçons qui seront retenues au niveau mondial, et pas seulement en France: on ne peut pas dépendre d’autres pays pour un certain nombre d’approvisionnements. Je pense par exemple aux médicaments. Cette crise actuelle va faire prendre conscience qu’il y a des secteurs stratégiques, dont la santé, qui ne peuvent pas être laissés à la merci d’une crise sanitaire. Et c’était la réflexion qu’avait déjà Bruno Le Maire avant le déclenchement de l’épidémie: la nécessité de conserver sur son territoire un certain nombre d’industries stratégiques. Quand on est en confinement, quand il n’y a plus d’échanges internationaux, il faut pouvoir produire nous-mêmes ce dont nous avons besoin.

Et l’industrie automobile fait partie de ces priorités ?

Quand Bruno Le Maire est venu au Maroc, il a longuement discuté avec ses homologues, notamment sur le sujet de l’industrie automobile et il a été décidé de commun accord de travailler sur un nouveau pacte économique franco-marocain autour de quatre axes: la décarbonation, le renforcement de l’implication des PME dans les relations économiques, la projection commune vers l’Afrique et la coopération numérique. Donc nous sommes toujours sur une stratégie de renforcement de nos relations.

Une sorte de compensation au fait si demain la décision est prise de rapatrier l’industrie automobile ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour. Et les entreprises ont leur stratégie, ce n’est pas le gouvernement qui décide.

L’État est pourtant actionnaire principal de Renault. Il peut prendre ce genre de décisions…

Nous n’avons aucun problème avec le fait que nos industries automobiles aient des usines au Maroc.

Auparavant partenaire idéal, le Maroc commence à voir son rôle de plateforme des entreprises françaises désirant s’implanter en Afrique s’étioler. Est-ce que le Maroc commence à avoir la même étiquette que la France ?

Mais vous savez, les entreprises françaises ont toujours été en Afrique. Ça ne les empêche pas d’être présentes également au Maroc pour le marché marocain et pour certaines, pour faire du royaume leur siège Afrique pour leurs filiales dans différents pays du continent. A cet égard on peut dire que le Maroc, pour plusieurs raisons, notamment la qualité des liaisons aériennes du hub de Casablanca, permet aux entreprises d’y positionner un certain nombre de services qui peuvent être utilisés sur l’ensemble du continent. Mais bien évidemment les entreprises françaises sont partout en Afrique et resteront dans tous les pays où elles sont.

Pourtant, beaucoup d’entreprises françaises s’implantent directement dans les pays africains et celles qui s’installent au Maroc le font plus pour faire «plaisir» que par intérêt économique surtout après les dernières réformes fiscales entreprises par le royaume. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

La raison pour laquelle les entreprises françaises s’installent au Maroc n’est pas fiscale. Elle tient à un certain nombre d’incitations et, notamment, au fait que le gouvernement marocain a mis en place des systèmes de guichet unique pour tout ce qui est administratif et fiscal, qui leur permettent de s’installer facilement. Bien entendu, il y a eu des mesures fiscales qui ont été prises à certaines époques. Cela évolue, le Maroc se conforme aux standards internationaux tels que ceux de l’OCDE. C’est important pour que le Maroc reste attractif, qu’il continue à être en conformité avec ce qui se fait de mieux au niveau international et que les entreprises françaises continuent à considérer le Maroc comme un pays fiable et intéressant pour une implantation.

Concernant la ligne TGV Marrakech-Agadir, nous avons des informations qu’un deal a déjà été trouvé. Est-ce que vous pouvez nous le confirmer ?

Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Au lieu de s’inscrire dans une logique de compétition, il s’agirait au fait d’une coopération entre la France et la Chine afin de faire baisser le coût de l’offre et de ne pas faire de lésé…

Ce sujet n’est pas à l’ordre du jour.

Aujourd’hui, les technologies se valent un peu partout dans le monde et celle de la France reste plus chère. Toutefois, son atout était de présenter des projets clés en main y compris avec le montage financier. Mais à travers des coopérations avec des pays comme la Chine pour faire baisser les coûts, la question se pose de savoir si la France est encore capable de proposer des montages financiers intéressants pour des grands projets…

Ce que je peux dire c’est que nous sommes aux côtés du Maroc pour des montages financiers concernant ses projets futurs de liaison ferroviaire à haute vitesse, s’il le souhaite, comme nous l’avons été sur la liaison Tanger-Casablanca.

Les trois banques françaises présentes au Maroc ont été le porte-étendard de la France en Afrique. Sauf qu’elles se retirent d’un peu partout sur le continent sauf au Maroc. Pourquoi ?

Les banques françaises, à l’exception de la Société Générale, ont fait des choix après la crise financière de 2008-2009 qui les ont conduites à fermer un certain nombre de filiales dans les pays africains et effectivement pas au Maroc. Cette décision de rester au royaume, qui s’explique économiquement, reste un choix d’entreprises.

Y aura-t-il une deuxième vague de retraits qui concernera le Maroc ?

Non, je ne pense pas.

La politique d’immigration choisie adoptée par la France prive le Maroc de ses compétences IT en pleine réflexion pour l’élaboration d’un nouveau modèle de développement. Comment comptez-vous compenser cela ?

Il y a un besoin mondial de personnes qualifiées dans les domaines de l’informatique du numérique et des fonctions d’ingénieurs. Et beaucoup d’entreprises, pas uniquement françaises, vont chercher leurs employés partout dans le monde. D’ailleurs, nous avons en France beaucoup d’ingénieurs qui ont choisi les États-Unis ou l’Asie pour s’installer professionnellement. Les Marocains qui sont qualifiés dans ces domaines sont aussi attirés par d’autres pays que la France. C’est un peu la loi de l’offre et de la demande. Si nous voulons avoir plus de compétences dans chacun de nos pays, il faut que nous formions plus de personnes dans ces domaines. Mais il n’y a rien à compenser, je ne vois pas comment on peut priver des individus, s’ils le souhaitent, d’aller travailler dans un autre pays. C’est la même chose pour nous avec les jeunes doctorants qui partent presque tous aux États-Unis. Il faut peut-être s’intéresser également à l’environnement de travail et créer des conditions favorables et que chaque entreprise arrive à retenir ses employés par des mesures qui ne sont pas forcément salariales, mais qui ont plutôt trait au cadre de vie.

Quel regard porte la France sur l’ouverture tous azimuts du Maroc avec les ALE ?

Le Maroc a fait le choix de l’ouverture et je pense que c’est ce qui fait sa force. C’est sa relation avec certaines zones, d’un côté l’Union européenne avec l’Accord de libre-échange, de l’autre l’Afrique, avec la forte présence économique du Maroc dans certains pays. Mais aussi d’autres zones, je pense par exemple aux États-Unis avec lesquels le Maroc a également un accord de libre-échange. Je pense que ce choix reste tout à fait pertinent.

Avec la crise induite par la pandémie du Covid-19, pensez-vous que l’ouverture commerciale à outrance soit la solution ?

Alors effectivement, et avant même la crise du Coronavirus, des tentations de repli sur soi, et des formes de protectionnisme sont apparues. On pense notamment à la politique de Donald Trump, mais je pense que pour un pays comme le Maroc, le choix de l’ouverture reste le meilleur. Et ce n’est pas contradictoire de vouloir garder un certain nombre d’industries stratégiques chez soi et de rester fidèle aux accords de libre-échange, le commerce mondial doit continuer.

La France avait besoin du Maroc et l’a sollicité sur la question de l’Islam de France afin de former les imams. Aujourd’hui, le gouvernement de Macron marque un retournement de situation et signe la fin des imams détachés. Est-ce que la France n’a plus besoin de l’expertise marocaine dans le domaine religieux ?

Non, nous avons toujours besoin de cette expertise. Comme vous le savez, le Maroc joue un rôle très important en France en matière religieuse et il y a des mosquées en France qui dépendent du Maroc. Ce que nous souhaitons aujourd’hui, c’est que les imams de France soient des imams français, qui parlent le français parce que leurs fidèles ne parlent, en général, que cette langue, qu’ils soient formés en France et qu’ils comprennent, au-delà de leur formation religieuse, dans quel contexte ils travaillent, celui d’une République laïque. Et le Maroc développe, en France même, des lieux de formation qui correspondent tout à fait à ses préconisations.

Si le Maroc a toujours un Ambassadeur à Paris d’un point de vue diplomatique, les faits montrent que le poste est vacant. Pourtant la coopération entre les deux pays et les canaux diplomatiques se portent à merveille. A-t-on réellement besoin de ce poste où est-ce que le vrai travail diplomatique entre Rabat et Paris se fait ailleurs ?

Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai une excellente coopération avec mon homologue. Nous l’avons eue dès le début, avant même mon départ pour le Maroc, et les relations sont extrêmement fluides.

Vous étiez en poste à Israël, que pouvez-vous nous dire de votre expérience là-bas et comment est perçue la communauté marocaine ?

Il y a en Israël une très importante communauté marocaine qui est évaluée à un million de personnes qui serait la deuxième communauté la plus importante après les Russes. C’est une communauté très attachée à son pays d’origine et qui peut jouer un rôle dans un rapprochement intercommunautaire et interreligieux qui ne peut être que bénéfique à l’ensemble des pays de la région.

La diplomatie avant tout
D’habitude rodés à l’exercice diplomatique, les ambassadeurs de France qui se sont succédé au Maroc ont toujours été des hommes proches des cercles politiques de droite, parfois même déjà «amis» du Maroc avant leur prise de fonctions. Ce n’est pas vraiment le profil de Hélène Le Gal, première ambassadrice française à prendre ses quartiers à Rabat. Sa maîtrise des dossiers et son franc-parler nous ont convaincus de la pertinence d’un entretien prévu, mais qui se tiendra finalement par téléphone, crise du coronavirus oblige. Véritable experte du continent africain, ce qui lui a valu le surnom de «madame Afrique», Hélène Le Gal joue parfaitement le rôle de conciliatrice à un moment où beaucoup jugent l’Hexagone en perte d’expertise sur cette partie du globe. D’ailleurs, elle ne se départira jamais de son calme, tout au long de notre entretien, préférant parfois botter carrément en touche afin de ne pas évoquer certains dossiers. Un tact et une diplomatie à toute épreuve que l’Ambassadrice aura eu le temps de bien affûter lors des trois ans passés à Israël. Cela ne l’empêche pas de jouer sur la diplomatie économique également puisqu’à l’heure où les canaux politiques entre Paris et Rabat se jouent ailleurs, Hélène Le Gal aura pour tâche de jouer la VRP des entrepreneurs français.