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Safi, les rendez-vous manqués

Enquête février 2020

Safi, les rendez-vous manqués

La ville de Safi, une des villes historiques et grand port du Maroc, tourne au ralenti par rapport à son potentiel. Entre absence de vision, manque de gouvernance et mauvaise presse, la ville attend un déclic.

Sur la terrasse du café Calypso, la vue est dégagée. On peut y admirer l’immensité de l’océan Atlantique. Le fracas des vagues sur la falaise safiote est couvert par la musique électro assourdissante propulsée par les puissants baffles mis en place par les tenanciers de l’endroit. Planté en plein milieu d’une corniche nouvellement construite, Calypso tout en verre et aluminium est seule à trôner. «C’est un ancien café qui vient d’être rénové. Il appartient à un élu», commente Aziz, un transporteur rencontré dans la ville. Dans ce qui ressemble plus à un large trottoir, de rouge dallé, la nouvelle corniche de Safi s’interrompt brusquement vers le sud laissant place à plusieurs dizaines de mètres de sol gris, seule trace encore visible des gravats d’un ancien quartier insalubre rasé par les autorités. L’exécution de cette phase de la corniche a été bloquée. Sur tout le long de cette infrastructure ayant coûté 26 millions de dirhams, aucun mobilier urbain ou aire de jeux n’est proposé aux riverains. Pas même une poubelle publique. Quelques arbustes chétifs font office d’espace vert. Ce que les safiotes appellent ironiquement non pas la corniche, mais «ssta7», la terrasse, est un des points à l’origine de la colère des habitants. Le chantier de la terrasse payée entre autres par le conseil provincial, la commune et l’OCP, intéresse particulièrement la BNPJ qui a lancé une enquête sur de présumés détournement et malfaçon. D’autres projets et subventions accordés à des associations locales sont actuellement sous la loupe de la Cour régionale des comptes, toujours pour des soupçons de mauvaise gouvernance. 

Patrimoine dégradé


En amont de cette terrasse, l’un des principaux sites historiques de la ville est menacé d’effondrement. Le château de mer, ou Qasr Al Bahr, s’élève majestueusement face à la mer en quasi-lévitation. C’est un monument datant du début du XVIe siècle, classé en 1924 et restauré en 1963. Il est entouré d’une palissade cachant, côté ville, son état avancé de dégradation. Il a déjà perdu une partie de ses tours crénelées, suite à l’action de la mer et du manque d’entretien. Le poste de surveillance maritime, établi par les Portugais en 1523, n’est pas le seul qui risque de s’effondrer mais c’est bien une bonne partie de la falaise sur laquelle est construite la ville qui est concernée. En effet, sous l’effet de la houle conjugué à l’érosion accélérée par la digue du port, la falaise se trouve littéralement rongée par l’océan, laissant craindre le pire (voir encadré). D’ailleurs, lors des marées hautes d’équinoxe, il arrive que l’eau de la mer rejaillisse en pleine ville.

En face de ce monument, des remparts historiques datant de plusieurs siècles tiennent encore face à l’effet du temps… et des hommes. En passant devant, une âcre odeur d’urine tient les riverains à la gorge. La fortification militaire est mal entretenue et non mise en valeur ne serait-ce que par de l’éclairage public. L’endroit semble à l’abandon à côté d’un souk improvisé de marchands ambulants installés à même le sol à la sortie de la Médina ancestrale. En longeant la muraille, le port, un des principaux employeurs de la ville, ouvre ses portes. Ou plutôt, les ferme face à ses visiteurs. Les taxis y sont interdits d’accès tout comme les voitures des particuliers sans laissez-passer, zone frontière oblige. À l’intérieur, de grandes grues estampillées en turc accueillent les visiteurs. C’est le chantier de construction et de maintenance navale longtemps à l’abandon et dont l’exploitation a finalement été octroyée à une joint-venture turco-chinoise. Chalutiers, sardiniers et palangriers sont entreposés dans le désordre en attendant leur maintenance. Juste derrière, un souk improvisé propose aux chalands quelques cageots de poissons frais entreposés à même le sol ou sur de précaires présentoirs en bois. D’autres jeunes exhibent fièrement aux visiteurs un poulpe ou leur prise du jour en criant le prix, pressés qu’ils sont de liquider leur produit périssable.

Un peu plus loin, du côté du bassin, une demi-douzaine de stands improvisés proposent le produit local phare: la sardine. Grillée ou frite, la sardine est servie au menu dans des plats en plastique sur des bancs et tables collectives brinquebalantes. Les conditions hygiéniques et sanitaires déplorables sont à peine couvertes par des bouts de papier. Un porteur d’eau se propose, contre quelques centimes, de laver les mains des visiteurs à l’aide d’une cruche et de détergent chimique. La fierté de Safi, longtemps considérée comme le premier port sardinier au monde, est ainsi mise en valeur…

Poterie délocalisée

L’autre produit phare de la ville, la poterie, semble tout aussi à l’abandon. La colline des potiers jadis, un vrai conservatoire d’un savoir-faire ancestral vieux de 600 ans, tombe en ruine. Les ateliers sont difficiles d’accès. Et le chemin qui y mène ressemble plus à un sentier de montagne qu’à un circuit touristique balisé. Des amas de détritus jonchent les abords du chemin dénivelé et glissant. Les entrées des ateliers ressemblent à des ruines à peine identifiables par les matériaux ou produits mis à sécher au soleil. L’intérieur de l’un d’eux est sombre et rythmé par le frottement du tour électrique ayant remplacé le tour mécanique d’antan. D’une mini-radio à pile émanent les mawwals d’une vieille chanson d’Oum Kalthoum. Dans la pénombre éclairée de la seule lumière de la porte, un artisan est absorbé par le bout d’argile rouge et mouillé qu’il façonne. «Entre, mar7ba, je ne mords pas», taquine Mohammed, enfoui devant son esquisse de vase, dont plusieurs modèles attendant la cuisson sont déjà alignés à sa droite. Habitué aux touristes, bien qu’ils se fassent de plus en plus rares, le vieil homme édenté continue à travailler, l’œil sur son ouvrage, tout en discutant un peu. «Ici, nous trouvons de moins en moins d’apprentis. Le centre de la formation professionnelle qui a été créé a formé essentiellement des filles qui dès qu’elles se marient laissent tomber le travail pour s’occuper de leur famille», s’inquiète l’artisan à l’âge de la retraite bien avancé. «Ce travail est difficile, et l’ère où il était valorisé est révolue. Tu n’as qu’à faire un tour dans le marché en bas. Les boutiques sont ouvertes juste pour le décor». C’est en fait en haut de l’atelier que se font les affaires. Par un étroit escalier, on peut accéder à une terrasse couverte où sont aménagés des bureaux de vente et de stockage. Des milliers de pièces aux décorations et couleurs typiques sont entreposées en attendant les acheteurs. Des tagines, des ramequins, des services de cuisines, des cendriers… émaillés sont entassés par terre dans un désordre ordonné. A l’entrée, des cartons sont entreposés en vue de leur livraison. «Nous livrons dans tout le Maroc», s’enorgueillit Issam, un jeune au look branché qui tient la boutique. «Je suis issu de la quatrième génération de potiers et l’endroit où tu te tiens a plus de 120 ans», affirme-t-il. «Ici, tous les ateliers disposent de leurs espace de vente, nous sommes grossistes et non pas détaillants. Notre travail est très peu valorisé, ce sont plutôt les marchands à Marrakech, Chefchaouen ou même Essaouira qui sont en lien avec les clients finaux qui tirent toute la gloire». Plusieurs artisans safiotes ont même choisi de se délocaliser à Tamaslouht dans la région de Marrakech, où une zone leur a été dédiée, pour se rapprocher des sources du business. Parmi eux et pas des moindres, le porte-flambeau de l’artisanat local: Moulay Ahmed Serghini, issu d’une lignée d’artisans depuis 7 générations. De la quarantaine d’ateliers originaux, plusieurs ont été fermés, d’autres ont été déplacés plus bas dans la ville dans un nouvel espace non loin du port. Ils ont pu bénéficier d’aides pour installer de nouveaux ateliers plus modernes avec des fours de cuisson au gaz plutôt qu’au bois. Cette technique de cuisson est d’ailleurs devenue de plus en plus rare. La plupart des fabriques visitées disposent de fours à gaz.

À la recherche de protecteurs

«La ville a perdu son identité», résume Mohamed Mennis, président de l’association Mémoire de Safi. Pour cet originaire de la ville et une de ses figures, l’origine du problème remonte à très longtemps. «La ville a été marginalisée car c’était un haut lieu des luttes syndicales. Il faut savoir que le syndicat historique du Maroc, l’UMT, est né ici dans les conserveries de sardine. Tout comme le parti communiste marocain et une partie du mouvement national dont trois signataires du manifeste de l’indépendance sont de Safi. La ville a été punie pour son activisme politique depuis la colonisation», estime-t-il. La source de la richesse de la ville est selon Mennis une des raisons de sa déchéance. «L’industrie de la sardine était à la base à destination des militaires. Elle emploie à plus de 85% des femmes. Elle a attiré depuis les années 40 les femmes rurales, ce qui a provoqué une immigration de milliers de familles à partir des villages alentours. Une logique qui semble être aussi à l’origine de l’implantation de la centrale électrique Safiec non loin de la ville. Prévue au départ dans la région d’Agadir, elle va être délocalisée à Safi après un très fort lobbying américain.

Par ailleurs, en parallèle de la marginalisation et de la ruralisation, le manque d’infrastructure scolaire, notamment d’enseignement secondaire, puis supérieur, a poussé beaucoup de notables de la ville à la quitter depuis les années 50. Une hémorragie qui continue par manque d’attractivité de la ville. Aujourd’hui on a de grands noms de la science, de la politique, du sport et des arts dont les familles sont originaires de la ville mais qui ne s’en revendiquent pas forcément», déplore Mennis. La marginalisation de la ville est due, selon lui, en plus de la répression politique, à l’abandon de la ville par ses grandes familles dépositaires de sa mémoire et de sa culture. «Des personnalités nationales et internationales de premier plan, occupant des postes importants sont issues de la ville mais ne lobbyient pas suffisamment pour elle contrairement à ce qui se passe pour d’autres villes moins grandes mais qui ont pu attirer des investissements importants», déplore Mennis. Des noms comme les Benhima, Guerraoui, M’jid… sans parler d’une très grande communauté juive sont en effet issus de Safi. C’était une des rares villes marocaines qui ne disposait pas de mellah où les communautés juive et musulmane vivaient dans les mêmes quartiers. 

Potentiel non exploité

Dotée d’une histoire très riche, la ville était déjà connue comme comptoir phénicien et carthaginois. Elle a représenté le port de la capitale Marrakech sous les Almohades au XIIe siècle d’où elle entretenait un commerce suivi avec l’Andalousie musulmane générant fortunes, savoir vivre et raffinement. Grâce à sa richesse et au dynamisme du port, la ville entretenait un commerce suivi même avec de grande villes de l’époque comme Gênes ou Marseille. Elle maintiendra une activité commerciale, économique et diplomatique importante jusqu’au XIXe siècle où elle tombera dans l’oubli, concurrencée par sa rivale créée un siècle plus tôt, Mogador. C’est à nouveau le port qui en fera la richesse, avec la colonisation française. Tout d’abord à travers la pêche et la conserve de sardine puis après la découverte des premier sites de phosphates à Jbilet et Youssoufia à 80 km au nord-est de la ville, devenant un débouché naturel pour la roche marocaine dès les années 20. Le port sera à plusieurs reprises élargi et modernisé pour accompagner l’extension de l’activité. Il sera un des trois sites marocains utilisés dans le débarquement allié en 1942 en Afrique du nord durant la fameuse opération Torche.

Cette infrastructure utilisée notamment pour l’exportation de la roche phosphatière en a fait un endroit de prédilection pour les premières usines marocaines de transformation du phosphate, les fameux Maroc phosphore 1 et 2 dès les années 70. La région est aussi une place forte agricole avec 70.000 hectares de surface agricole utile, dont seulement 10% sont irrigués. La région connaît un des meilleurs rendements dans la céréaliculture. C’est aussi, comme dit plus haut, une région minière. En plus du phosphate, la région est connue pour le gypse et la barytine. Toutefois, bien que considérée comme ville industrielle, à la faveur de son histoire, elle ne dispose pas de zone industrielle à proprement dit. Les unités industrielles de l’OCP (1,5 million de tonnes d’acide phosphorique) et de transformation agro-industrielle (une trentaine d’unités actives), notamment la conserve de sardine (19 unités actuellement contre 70 dans les années 80), la conserve de câpre (3 unités), l’aliment de bétail et la minoterie, etc. sont installées le long de la côte dans une zone d’activité complètement obsolète et résidentielle. D’autres unités, notamment la cimenterie et une unité de transformation de gypse en plâtre et enduits, sont installées à côté de carrières situées dans l’arrière-pays. La zone d’activité industrielle de la ville a ainsi quasiment été absorbée par l’extension de la ville. En effet, cette dernière s’est étalée sur une quinzaine de kilomètres tout au long de la côte avec une profondeur allant seulement de 3 à 5 km dans l’hinterland sans prévoir de zone d’activité à proprement dit.

Absence de zone d’activité

L’OCP compte d’ailleurs créer une zone dédiée de 200 hectares à une quinzaine de kilomètres plus au sud à cause de cela. D’après le management de l’OCP, une zone d’activité de l’écosystème du mastodonte phosphatier dédié à ses sous-traitants, a déjà été aménagée dans le complexe actuel, notamment pour faire face à l’absence de zone industrielle dans la ville. Fertiparc est une zone d’activité offerte à l’achat ou la location de courte durée pour permettre aux fournisseurs et sous-traitants de l’Office de s’installer à proximité.

«L’absence d’une zone d’activité industrielle est un handicap qui affecte l’attractivité de la ville», atteste le directeur d’un centre d’affaires local d’une grande banque de la place ayant souhaité garder l’anonymat. Et d’ajouter: «Il y a aussi un problème de marketing territorial et d’identité de la ville. Aucun travail n’a été fait pour attirer de nouveaux investisseurs. Et ceux qui y viennent éprouvent beaucoup de difficultés». Et notre banquier d’égrainer: «Au-delà du problème du foncier industriel, la ville n’est pas attractive pour des raisons simples, la capacité d’accueil hôtelière est très faible; les infrastructures de la ville ne sont pas au niveau, notamment les écoles, il n’y a pas d’offre, même privée, de qualité. Il n’y a même pas de franchises pour acheter des habits ou bien pour manger. Ce sont autant de facteurs qui font que la ville se vide de ses cadres et de ses jeunes compétents pour Casablanca voire El Jadida». Pour la petite histoire, lors de la mise en place de la centrale à charbon Safiec (un investissement de 23 milliards de dirhams), les cadres de Mitsui et Engie impliqués dans le projet préféraient se loger à Mazagan et faire des allers-retours quotidiens faute d’hôtels au niveau à Safi.

«Nous avons énormément de problèmes liés à la mauvaise gouvernance de la ville et l’absence de vision. Ce sont des gens qui ne sont pas originaires d’ici qui nous gouvernent, ce qui fait qu’ils ne cherchent pas forcément l’intérêt de la ville», affirme l’un des grands opérateurs économiques locaux rencontré à Safi. Actif dans l’immobilier, la restauration et le commerce, cet investisseur safiote a souhaité garder l’anonymat. Pour lui, «le premier problème de la ville est celui du positionnement. Qu’est-ce qu’on veut y faire? Il y a un potentiel touristique énorme avec le balnéaire, le surf, le patrimoine et l’arrière-pays, mais il n’y a ni promotion, ni capacité d’accueil, ni aéroport. Il y a le potentiel industriel avec de gros opérateurs sur place et des ressources à transformer mais pas de zones d’activités. Nous avons des ports mais pas de zones logistiques et la connectivité reste faible avec Marrakech…». Et d’ajouter: «La ville est très mal desservie malgré l’autoroute. Celle-ci s’arrête à 10 kilomètres de la centrale électrique et du nouveau port qui est censé donner lieu à une nouvelle zone industrielle. Par ailleurs, ce port et la ville d’une manière générale ne sont pas connectés par une autoroute ou une voie rapide vers Marrakech et l’intérieur des terres. Safi a été historiquement le port de cette ville. Il y a des synergies logistiques à faire dans le cadre de la régionalisation mais nous avons l’impression que rien ne bouge».

Tourisme abandonné

Un son de cloche partagé par un des rares opérateurs touristiques de la ville. «Nous avons un énorme potentiel touristique et aucune valorisation ou encouragement à l’investissement. La capacité hôtelière de toute la province est de moins de 1.200 lits. Plusieurs investisseurs potentiels avec des projets concrets ont été découragés et orientés vers d’autres régions. La plage de Sidi Bouzid à 5 min de la ville, une zone normalement dédiée aux activités touristiques, a été parcellée pour en faire des lots de villas dédiés aux fonctionnaires à des prix défiant toute concurrence». Et de souligner: «En plus du manque de vision et de gouvernance, la ville n’a aucun poids politique au niveau national pour attirer les grands projets». À côté de ces problématiques-là, la ville a mauvaise presse. Réputée polluée du fait de son histoire industrielle, et des complexes chimiques à proximité, le tourisme s’en ressent. «Les problèmes de pollutions sont révolus», affirme Hassan Saadouni, Président de la commission pêche à la CGEM Marrakech-Safi, en nous ressortant une application mesurant la qualité de l’air en temps réel sur son smartphone. «Regardez, les taux de pollution sont moins importants qu’à Casablanca ou Marrakech. Il y a beaucoup d’investissements qui ont été faits par l’OCP pour arriver à ce résultat. En 2019, les prises de pélagiques au port de Safi ont réalisé un record national rétablissant son statut de premier port sardinier. Par ailleurs la plage de la ville bien qu’elle donne directement sur le port a été labélisée pavillon bleu pendant plusieurs années attestant de la propreté de son eau». Et d’ajouter: «Le spot de surf de Rass el Lafâa est un des meilleurs au monde. Des surfeurs viennent du monde entier pour avoir le plaisir d’y pratiquer leur sport. Est-ce que des athlètes de renommée mondiale viendraient si l’eau n’était pas propre? Nous avons le chic pour critiquer parfois sans données concrètes», s’emporte-t-il. Lors de notre reportage nous avons pu effectivement rencontrer l’Australien Torren Martyn, élu meilleur style de surf au monde en 2019. Il surfait sur les vagues de la ville en compagnie de son photographe.

Des milliards pour la dépollution de Safi

2,4 milliards de dirhams, c’est le montant investi par l’OCP depuis 3 ans pour améliorer l’environnement à Safi et intégrer de fait les externalités négatives produites par son industrie. 740 millions ont été dédiés à des investissements aux lavages des gaz fluorés des unités de production d’acide phosphorique qui ont ramené toutes les lignes au seuil de la Banque mondiale, «le seuil le plus contraignant au monde», selon Hanane Mourchid, responsable de l’Economie circulaire au sein du Groupe OCP. Le lavage des gaz de la fusion de soufre est aussi une problématique adressée par l’OCP avec un investissement de 50 millions de dirhams. Ces deux technologies servent à baisser la pollution et les odeurs produites par l’OCP sur son site safiote. Il en va de même des Sulfacid, une technologie développée en partenariat avec une entreprise canadienne, et incubée par l’OCP. Le montant de 380 millions de dirhams investi dans ce projet vise à ramener les rejets atmosphériques à 10 fois inférieurs à ceux préconisés par la Banque mondiale, avec une réduction de 98% du seuil des émissions des lignes produisant de l’acide sulfurique. Le remplacement des trois lignes de production d’acide sulfurique par une ligne selon les normes Best Availabe technologies (BAT) a, lui, coûté 1,2 milliard de dirhams. Pour contrôler et suivre la qualité de l’air, l’OCP a investi dans un système de simulation et de prédiction de la qualité de l’air ainsi que des analyseurs on-line pour la surveillance des émissions. Le groupe a aussi installé des stations de mesure de la qualité de l’air couvrant une aire de 30 km autour de la ville. Le management de l’OCP affirme ainsi avoir pu baisser de 56% le niveau de ses nuisances par rapport à 2016. Les odeurs sont aussi une préoccupation des habitants prise en compte. «L’OCP développe actuellement des produits biotechnologiques de captage d’odeurs, qui sont en phase de test industriel», nous informe Hanane Mourchid. La problématique des déchets solides est aussi adressée grâce à un investissement de 25 millions de dirhams dans une décharge contrôlée répondant aux standards internationaux de tri et de traitement des déchets issus de son activité selon le management du groupe. Plusieurs centaines de millions de dirhams ont aussi été consacrés aux retraitements de l’eau de la ville et au recyclage de la chaleur produite en énergie.

Un tombolo pour protéger la ville
Du fait de sa structure poreuse, la falaise de Safi s’érode facilement. La construction de la digue principale du port de la ville a accéléré ce processus selon l’expert portuaire Najib Cherfaoui. Ainsi, le sable des petits fonds est entraîné par les courants mettant à nu la falaise. Celle-ci est directement confrontée à la violence accrue des vagues qui ne sont plus amorties par le sable. C’est, selon l’ingénieur, ce qui a causé la dégradation du vieux château de mer (Qasr Al Bahr). «Des grottes de diverses étendues pouvant atteindre sept mètres d’ouverture et cinquante mètres de profondeur, incluant notamment la desserte ferroviaire du port, ont pu être observées il y a plusieurs années de cela par des scaphandriers», nous informe Cherfaoui. Un processus d’érosion qui continue et qui menace non seulement le château historique mais aussi une partie de la ville. Comme solution envisagée, la construction dans le large d’un brise-lames (un mur d’une centaine de mètres de longueur en face de la côte) comme cela a été le cas à Agadir ou Tanger pour protéger la côte. Ce brise-lames va naturellement, par la force de la houle, ramener le sable déplacé par la mer et créer un tombolo (un cordon littoral de sédiments reliant une île ou un îlot et la côte). Une défense naturelle et durable pour toute la ville. Une infrastructure qui pourrait même à terme faire partie d’une attraction touristique.